Knockemstiff" de Donald Ray POLLOCK (Buchet Chastel). Knockemstiff. Un bled paumé de l'Ohio. Un bled paumé, peuplé de paumés, d'hommes et de femmes, de mômes en souffrance. Hier, les années 70, comme aujourd'hui. Le rêve brisé, déchiqueté. Le rêve américain. Dix huit nouvelles s'amalgament et confèrent à l'ensemble une force exceptionnelle. L'écrivain observe chacun de ses personnages avec une infinie tendresse. Pas la moindre trace de caricature. L'homme et la femme survivent à la va comme je te pousse et s'évadent dans la surconsommation d'alcool et de drogues à bon marché. Le Lecteur fut fasciné par ce tableau si noir d'une Amérique si peu ressemblante aux clichés traditionnels Il attend avec impatience qu'un éditeur français veuille bien lui permettre d'aller plus en avant dans la découverte de l'oeuvre de Ronald Ray Pollock.
"Tol"de Murat UYURKULAK (Galaade).Tol. Trois lettres qui, en kurde, désignent la vengeance. Certes, le Lecteur le reconnaît bien humblement: bien des clefs lui ont manqué pour ne serait-ce qu'entrouvrir tant de portes derrière lesquelles se dissimulent des pans entiers de l'histoire récente de la Turquie. Mais il fut subjugué, subjugué par cette sorte de torrent impétueux que constituent les histoires juxtaposées d'Oguz et de Sair. Oguz, militant kurde, tout autant que Sair, en ces années où l'armée turque fit régner l'ordre "républicain". Deux vies brisées, deux vies déchiquetées dont Yusuf, le fils d'Oguz tente, trente ans plus tard, de rassembler les éléments épars. A travers les écrits de l'un et de l'autre. Le père qu'il n'a pas connu. Le Poète (Sair) exilé à Paris durant la dictature militaire puis rentré en Turquie au lendemain de l'amnistie.
Le Lecteur avertit: l'abord de ce roman n'est pas chose aisée. En raison bien évidemment de l'absence des références mentionnées ci-dessus. Mais également à cause de la complexité du récit. Murat Uyurkulak a en effet pris un malin plaisir à brouiller les pistes à travers les narrations des trois protagonistes. Pistes d'autant plus brouillées qu'Oguz, devenu amnésique, se fait appeler Ahmet le Boiteux. Qu'à cela ne tienne! "Tol", ce cri d'une douleur non contenue atteint à des sommets que la littérature ne laisse entrevoir qu'en d'exceptionnelles circonstances. Voilà un roman qui exige une attention de tous les instants. Voilà un roman dont l'écriture échappe aux critères communs à la plupart des boutiquiers de l'édition. Voilà un roman dont la modernité ne doit rien aux effets de mode. Voilà, et pour conclure, un roman d'ouverture sur un monde que certains voudraient contenir à nos marges. Alors que, Marat Uyurkulak en administre brillamment la preuve, les gens de ce monde rêvent de se désentraver de l'oppression, dans des élans si semblables aux nôtres. Au bout du compte: une oeuvre dérangeante mais ô combien salvatrice!
"Où j'ai laissé mon âme"de Jérôme FERRARI (Actes Sud)."Quelque chose surgit de l'homme, quelque chose de hideux, qui n'est pas humain, et c'est pourtant l'essence de l'homme, sa vérité profonde. Tout le reste n'est que mensonge." Voilà que ressurgit la guerre, donc l'ignominie. Cette guerre qui éveilla la conscience du Lecteur en ces temps d'un autrefois que les jeunes générations effleurent à peine dans les quelques pages que leur consacrent les livres de l'histoire officielle. La guerre d'Algérie. Guerre honteuse, agrémentée d'une multitude de purulences dont tant d'hommes de la génération du Lecteur (les Survivants)portent aujourd'hui encore de nombreux stigmates.
Jérôme Ferrari n'a pas choisi la facilité. En "accordant" la parole à deux tortionnaires, deux militaires dont la mission consistait à démanteler des réseaux du FLN en usant des méthodes initiées par la Gestapo. Ca n'est évidemment pas un hasard si l'un des deux protagonistes (le Capitaine) est un ancien déporté (Buchenwald) ayant eu à subir les interrogatoires des sbires de la police nazie. Ca n'est évidemment pas un hasard si les deux hommes (le Capitaine et le Lieutenant) avaient vécu côte-à-côte les dernières jours du camp retranché de Dien Bien Phu puis la captivité dans les geôles vietnamiennes.
Jérôme Ferrari ne justifie pas. Jérôme Ferrari n'absout pas. Jérôme Ferrari raconte la destinée de ces deux personnages englués dans une guerre aux dimensions d'une tragédie. Celui dont la flamme de la conscience vacille sans jamais vraiment s'éteindre. Celui qui, de sa main, a éteint la flamme et qui justifie ses propres errements derrière l'alibi du "devoir".
Le Lecteur a passionnément aimé "Où j'ai laissé mon âme". Il exprime son infinie gratitude à l'égard d'un écrivain qui n'a pas hésité à "mettre les mains dans le cambouis". Pas de héros positifs ni de victimes "à l'insu de leur plein gré". Deux salauds ordinaires. Puisque la torture fut pratique courante durant cette guerre qui ne fut reconnue comme telle par l'état français voilà à peine plus de dix ans (18 octobre 1999).
"Où j'ai laissé mon âme" propose au Lecteur exigeant un authentique, un exceptionnel moment de littérature. Car il s'agit bien de littérature. Le roman est en effet porté par une écriture qui ne concède rien aux facilités ordinaires. Les deux voix (celle du Capitaine et celle du Lieutenant) s'ignorent. Les deux voix ne s'amalgament pas. Elles laissent cependant deviner ce que sont les domaines respectifs de l'incertitude et de la certitude. Comme dans toute tragédie digne de ce nom.
(En marge de ce propos, le Lecteur rappelle que le Général de Bollardière, le seul officier supérieur à avoir dénoncé publiquement la pratique de la torture par l'armée française en Algérie, avait refusé, en 1982, une réhabilitation qui mettait dans un seul et même sac militaires factieux et militaires légalistes.)
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Momo,
t’as du chagrin, alors viens par ici, avant de se laisser aller, de boire une tasse au fond d’un magnum et de fumer jusqu’aux filtres viens, embarque
Sur les quais des ferrys à Cherbourg,
embarquement vers l'Irlande...Je travaille pour une course de voiliers. Je suis rangé avec ma remorque qui porte un Tornado semi rigide, dans une file d'attente, coincé entre les poids lourds et
les camping cars. Sur ma droite, des touristes irlandais rentrent chez eux après des vacances sur le continent. Pour se dégourdir les jambes et tromper l'ennui de l'attente, ils se balladent,
avec leurs enfants entre les voitures, fourgonnettes et semi -remorques. Leur chien fouine, piste...il aboie, s'excite, s'énerve, le couple suit le regard du chien qui éructe et se faufile sous
un camion, l'énervement du clebs redouble, invectives du couple de vacanciers. Ils alertent des vigiles. Trois uniformes avec des hommes dedans déboulent...cris, ordres, gesticulations...accoudé
à la vitre ouverte de mon fourgon, j'observe, sous le camion, entre les essieux, une jambe qui dépasse tout à coup, puis deux, puis un tronc, puis un homme, puis deux hommes, puis trois, quatre,
cinq... ils se redressent et font face maintenant au chien des touristes qui continue d'aboyer. Celui qui semble être le chef des vigiles remercie d'un pouce triomphant les touristes irlandais
qui semblent fiers de leur prestation. Le petit chef vocifère dans un mauvais anglais à un des clandestins qui le dépasse de trois têtes : "seat down, les mains sur la tête"....mais rien ne
pertube celui qui semble être afghan, ce dernier sourit et le toise avec fierté...Il n'obéira pas malgré l'insistance du petit énérvé en uniforme... Je regarde les touristes irlandais à présent
très fiers et heureux de serrer leurs enfants contre eux. Les afghans les regardent avec tristesse, sans colère apparente. Je fais une photo avec mon portable...dérisoire. Je pense à la fierté
que portent les irlandais à leurs ex compatriotes émigrés aux Etats Unis et qui endossent avec courage et vaillance l'uniforme des pompiers de New York...au téléscopage de l 'histoire, au sac de
noeuds des tragédies humaines , à tous ces gens qui croient bien faire, à tous ceux qui se retrouvent dénoncés et condamnés au seul motif d'être nés, d'être nés du mauvais côté, au mauvais moment
et pour qui le seul devoir qui incombe est de survivre...ma file démare vers le ferry...
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