Je
vous laisse trois jours, parce que je vais, comment dire ...faire un boulot et en échange je crois qu'on va me filer de la tune, je crois que çà s'appelle un travail, étonnant non?...de nos
jours...à dimanche....
8 juillet...plus que 6 jours pour mettre en place mon défilé....Le temps presse. On est à la bourre comme d’habitude. Un défilé çà s’envisage,
çà se prépare. Aucune improvisation n’est tolérable dans l’ordonnancement d’une revue apprêtée avec soin en vue d’impressionner le quidam qui douterait un instant du bien fondé d’une telle mise
en scène. Les piquets sont bien droits, les filets sont tendus, manquent les drapeaux, des petits drapeaux mignons et proprets comme du linge de maison et qui sècheraient au vent les larmes des
saisons passées, englouties dans la mémoire des campagnes endormies. Il me faut aussi récupérer mon engin à chenille, ma brouette mécanique, fer de lance de toute cette parade, la machine à
colporter la merde, cette matière féconde et régénératrice qui déversa au creux de la lutte dans le froideur de l’hiver dans l’âpre moment la révélation de l’ultime décision, on remet
çà :
...On se relance dans la bataille
et l’on châtie l’hiver canaille
qui affligea ses frimas
autour de ma mie et au pied de son mât
en déversant sur la terre gelée
des monceaux de fumier
sur nos champs Elysées...
Putain, non d’un Bourreau, en voilà du discours qui s’affine et que je lancerai de ma tribune d’honneur entre morceaux de musique militaire, ce
qui dans le genre oxymore vaut largement le fameux : « génie » du même nom et qui toujours m’a fait sourire..Cà se prépare dans le jardin, la revue des légumes en carrés, en
longueur, et au pas cadencé des rutabagas et des régiments de patates, la carotte à sa place et l’oignon bien redressé, encore quelques mises en plis pour les frisées débonnaires, un semis de
radis noirs et aéroportés, niquons le pourpier, tirons le liseron et la garde à biner, et chantons l’hymne du jardinier : amour sacré de ma brettelle, toi qui soutient mon pantalon, car
avant c’étaient des ficelles, qui me maintenaient les roustons... sarclons, sarclons, qu’un taon obscur s’écrase sous notre chaussure...Sacré nom d’un Bourreau, c’est t-y vingt diou à c’t-heure
qu’mon défilé s’prépare, dans le potager au grand complet dans l’alignement impeccable je ne veux voir qu’une tête devançant l’armée des ombres qui s’en suit et en silence, tout un peuple de
légumes exultant et magnifique, tendu vers un seul but, dans la discipline et l’abnégation, servir la soupe à ses maitres en fêtant la Révolution....
Quand je ne sais plus j’y retourne. Et c’est souvent que je ne sais plus. Je retourne donc sur mon banc à l’ombre du pommier. Mon banc du
journal d’un con, mon banc du samedi. C’est que...c’est que c’est souvent samedi chez moi. Si c’est souvent que je me sens con, d’abord samedi est moins désespérant que dimanche. « Il n’y a
pas de samedi sans soleil » m’avait dit un copain il y a longtemps, longtemps, longtemps...du temps où « les poètes ont disparu ». Où sont ils les cons ? Dimanche a gardé la
couleur indélébile et débile des retours le soir vers une sinistre bâtisse. C’est resté, con comme un dimanche, con comme le mauvais coté du manche. J’ y suis retourné, sous le pommier. Un coup
de vent et une pomme tombe, un petite pomme comme çà, pas mure, qui tombe pour rien, même pas pour un Newton. Je prends mon air grave et je m’appelle Isaac et je refais l’histoire de la
gravitation. Poc, elle tombe multipliée par « g » en un point « q » c’est Kon, qui s’en soucie à part moi en cet instant « t » aussi important
comme instant que le reste du temps pour toute une humani T souffrante ? De qu’est ce que donc ? Michaël Jackson a effacé dans sa mort sur tous les tabloïds toute la souffrance du
peuple iranien ? Qui va donc faire oublier celle des Ouïgours ? La petite pomme est tombée et a roulé. Elle s’en fout la petite pomme. C’est finit pour elle. Je suis le seul à l’avoir
vue descendre. Son enterrement au moins ne fut point anonyme. C’est une histoire con comme une pomme. Celle d’un banc et d’un p’tit bonhomme. Le banc y s’en fout et le p’tit bonhomme y s’demande
avec son cœur en trognon d’pommes, pourquoi il est un homme et que çà sert à quoi d’abord et qu’il eût préféré être un poisson, ou bien un rien qui lui est un proche cousin,
mais plus discret, un courant d’air assis sur un banc à coté d’un con et devisant :
- alors à quoi tu penses ?
- à rien...
- c’est gentil de penser à rien
- ben oui, je pense souvent à toi...
- et moi donc je t’emplis...
- non de rien, faux pas...
-prend garde de trébucher dans l’escalier de la vacuité
-merci je pourrais tomber de haut
- faire comme la pomme, tomber par terre
-une petite pomme, c’est malheureux, elle qui avait le cul à l’air,
- c’est bien triste en effet mais c’est fait, n’y pense plus
- c’est çà, ne plus penser, à rien...
- c’est gentil de penser à rien
- ben oui je pense souvent à toi...
-et moi donc je t’emplis
- non de rien, faux pas
- je la connais ton échelle de Jacob
- l'escabeau Delafond ?
- non une peinture de Bosch
- prends garde, reste assis à coté de moi
- merci le vide tu es gentil où que je sois tu es toujours là
C’est un petit port du sud. Comme tous les petits ports, la plaisance a pris le pas, du moins l’anneau sur la pêche ou tout autre activité.
Du balcon, chez mon copain, on domine ce port. On peut voir en son milieu la place d’où partaient les petits vapeurs pour traverser l’étang et rallier Sète. Quelques
restaurants autour du bassin, des joutes, rameurs lances et pavois, musique, tribune, jury, tout y est pour se croire comme à l’ancien temps. Des gamins plongent des quais, comme tous les gamins
du monde de tous les petits ports du monde, le dos tout noir cramé de soleil. Ils plongent, remontent, replongent. Je les envie. Je retrouve le gamin que j’étais. On ne devrait pas grandir vu ce
que la plupart d’entre nous font de ce monde et de leur vie. A la sortie du port sur la droite, il y a la plage. C’est une petite plage aménagée avec des touristes un peu « popu », et
puis des gens du coin, mélangés. C’est çà, on est mélangés dans la même soupe. L’eau est chauffée par un soleil qui tape dur. Des nuages d’orage s’amoncèlent. Au loin, un rideau de pluie s’abat
sur l’isthme qui relie Agde à Sète. Je trempe. Comme un cordage dans un seau, je trempe. A coté de la plage il y a un parking. Sur ce parking, une attraction est proposée,
« Les cascadeurs... » Deux vieilles bagnoles repeintes tournent sur elles mêmes, où bien roulent sur deux roues et vrombissements des moteurs qui trinquent. Ils en boivent c’est sûr.
Les pneus fument aussi. Deux jeunes font hennir leurs scooter comme « les chevaux du plaisir » de Bashung. Mais Bashung est mort. Tout cela est nul, archi nul. Pourtant je me souviens
de ma nullité aussi, à quinze ans, réveiller 4000 personnes à deux heures du matin en traversant le village dortoir sur ma mobylette « un peu arrangée ». C’était un petit port de
l’ouest. Un port ostréicole aussi. Comme tous les petits ports, la plaisance a pris le pas, ou l’anneau...Du balcon chez mon papa....on ne devrait pas grandir. Je voudrais plonger comme un gamin
que j’étais et aller en apnée, le retrouver et nager, nager, nager....
Il faisait beau. J’étais assis sur mon banc, sous le pommier, là où je me mets comme un con pour penser à des conneries. Le
soleil à cette heure se hissait tout juste derrière les montagnes et donnait une lumière rasante sur le potager. Le meilleur moment, celui du matin où tu regardes l’air
tranquille toutes choses qui elles aussi ont l’air tranquilles. Tout seul au monde, dans un matin calme, forcément çà ne suffit pas pour faire une histoire. Pas plus que n’y suffiraient tous les
chants d’oiseaux déjà décrits par plus habiles poètes que moi. Surtout qu’en ce moment je me sens aussi près de la poésie que le monde peut l’être de l’harmonie. Il est arrivé. Il est arrivé dans
le jardin d’à coté. IL affichait l’air sérieux d’un spécialiste des grandes manœuvres agricoles, brinquebalant tout un attirail dans son dos qu’il déposé à terre. Dans un sot il a mélangé des
produits en poudre et liquide qu’il a ensuite versé dans son étrange appareil. Il a endossé la chose, faite d’une cuve, d’un moteur thermique de gros tuyaux qui faisaient penser à Alien et puis
au bout du dispositif une grosse canule qu’il balançait devant lui et il s’est avancé au beau milieu de ses patates en démarrant le moteur. On aurait dit le plombier dans Brazil. Un nuage de
produits toxiques se déversait sur son passage au milieu des plantes qu’il n’avait pas cessées d’arroser en plein soleil depuis des jours. Plus loin, dans mon jardin, assis comme un con sur mon
banc avant de désherber un peu, je baignais dans cette odeur qui eut été délicieuse si elle n’avait senti que la merde. Elle était bien pire et j’avais envie de vomir. Moralité, la campagne, elle
fait rien qu’à être con comme une chanson de Bénabar.
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