POIVRE ET SEL
Il était fin comme du gros sel, un vrai idiot. Sa vie c’était la mer, le pauvre village. A la plage, dans les vagues il faisait la mort, le vide. Il détestait la
ville, la campagne, les écus des riches. Bronzé dans le sable, le sable ondulait sur sa peau. Son corps avait le charme exquis d’un cadavre plein de poches. Il élevait au pain des cafards
crotteux. Les jours de fête, il gardait quelques miettes de quiche dans une niche, véritable trésor sonnant, trébuchant. Un plat délicieux, un met de roi. L’odeur, c’était sa raison de
vivre.
Tous les jours, il allait à la rivière chercher du gravier, indispensable au tannage des peaux de cafards. Le temps passant, il devenait chaque jour plus pâle,
couvert de cloques. Cela ne l’empêchait pas de danser, de remuer son gros postérieur à l’éclosion des œufs ternes, pourris, puants. C’était tout simplement parfait, ça le rendait généreux.
Il ne se voyait pas au restaurant, dans un palace, sa place était ici, la langue déliée entouré de grilles. Parfois, il se sentait comme un sac troué, un corps sans
rate, sans foie ni loi. Dans ces moment là, c’était la déprime, le brouillard, le pain sec, l’eau. Tout crotté de désespoir, il revenait quand même au réfectoire les soirs de lard fumé. Les
pilules l’avaient mis sous silencieux mais dans sa tête cela faisait dring. Le cerveau vide, maladroit, plus rien ne faisant obstacle, il osa enfin demander le poivre à Ludmila.
Karine Bergami
fleurs et tomates