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Le temps qui passe

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Karine Bergami

POIVRE ET SEL
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Il était fin comme du gros sel, un vrai idiot. Sa vie c’était la mer, le pauvre village. A la plage, dans les vagues il faisait la mort, le vide. Il détestait la ville, la campagne, les écus des riches. Bronzé dans le sable, le sable ondulait sur sa peau. Son corps avait le charme exquis d’un cadavre plein de poches. Il élevait au pain des cafards crotteux. Les jours de fête, il gardait quelques miettes de quiche dans une niche, véritable trésor sonnant, trébuchant. Un plat délicieux, un met de roi. L’odeur, c’était sa raison de vivre.
Tous les jours, il allait à la rivière chercher du gravier, indispensable au tannage des peaux de cafards. Le temps passant, il devenait chaque jour plus pâle, couvert de cloques. Cela ne l’empêchait pas de danser, de remuer son gros postérieur à l’éclosion des œufs ternes, pourris, puants. C’était tout simplement parfait, ça le rendait généreux.
Il ne se voyait pas au restaurant, dans un palace, sa place était ici, la langue déliée entouré de grilles. Parfois, il se sentait comme un sac troué, un corps sans rate, sans foie ni loi. Dans ces moment là, c’était la déprime, le brouillard, le pain sec, l’eau. Tout crotté de désespoir, il revenait quand même au réfectoire les soirs de lard fumé. Les pilules l’avaient mis sous silencieux mais dans sa tête cela faisait dring. Le cerveau vide, maladroit, plus rien ne faisant obstacle, il osa enfin demander le poivre à Ludmila.


Karine Bergami 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Mer

undefined Longtemps, je me suis couchée de bonne heure les yeux cousus de fil blanc. Ça me faisait des trous dans les paupières, ficelées façon paupiette, au fond de l'aquarium, unique façon de m'endormir. Le matin, le plongeur arrivait, bouteilles, palmes et tuba. D'un coup sec, il arrachait le fil et disparaissait. Je n'ai jamais vu son visage. J'étais condamnée à survivre, les yeux troués, les pieds palmés, les narines dilatées. Chaque jour, il fallait que je m'extirpe de mon bocal pour aller travailler à la poissonnerie. A la pause déjeuner, je plongeais mes pieds dans la glace en compagnie des sardines, des maquereaux. Le soir, je jetais le sel par paquet dans l'eau du bain, ça me décapait de la crasse terrestre. J'envisageais de déménager, de me rapprocher des côtes flottantes. Je vivais en apnée, je sentais les requins, les barracudas approcher. J'ai nagé, nagé, de façon désynchronisée. Ils m'ont retrouvée sur le dos, en train de flotter. Ils ont pris la décision de me déporter...
 
 
Nous voici encore seuls dans cette pièce capitonnée. Ils me disent que je suis seule, je vois bien que je suis deux. J'attends l'été, la chaleur humide, la mousson pour lécher les murs. Y'a l'autre la nuit qui vient aspirer la buée. Le matin, on voit les veines dans mes yeux, je n'ai plus de larmes à avaler, déshydratée. Ma langue tourne autour de mes dents, à l'affût de rosée. Je cours pour sentir la sueur suinter dans mon cou. Dehors, j'entends les raies manta m'appeler, je voudrais être aspirée par le trou de la baignoire. Bientôt un déluge de sang viendra me libérer, mon corps se remettra à gonfler. Le niveau du monde s'élèvera, ils seront tous submergés par la vague écarlate. Nous les meilleurs nageurs nous seront épargnés. Respirer, se laisser couler, ivresse des profondeurs. Tenir, refuser les sushis, le poisson pané, avaler la viande crue en attendant la grande crue. Du Nil naîtront des îles quasi vierges juste excisées.

Karine Bergami

fleurs et tomates

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