VII
…A 21 heures, le 74ème régiment vint nous relever, Je me trouvais dans un abri, lorsqu’un obus est venu éclater devant l’entrée et a bouché celle-ci. J’ai mis deux heures pour arriver à me
dégager…
Extirpant d’un vieux sac en toile les
outils exprès pour çà, la brosse, le couteau de plâtrier et l’éponge de chantier, le paternel s’attaquait à la pierre de grès. Il maniait rapidement la brosse qui était aussi dure que l’énergie
de son désespoir.
Contre l’oubli, papa
déployait sa méthode. Il ranimait la mémoire des pierres. Il brossait. Il grattait. Il entretenait. On ne pouvait pas suspecter que ces gesticulations iraient nourrir la suffisance dont sont
ornés les « sépulcres blanchis » cités dans les évangiles. Cela tenait plutôt du « on fait de son mieux », simple expression d’une dignité. Cette même dignité que les
riches, dans un mythe et dans leur grande mansuétude, prêtent généreusement aux pauvres, non sans intérêt. Cela révélait surtout une fidélité sans
faille au souvenir d’un père trop tôt disparu.
Le souffle chaud qu’il
expirait se condensait. L’employé des Chemins de fer, manches de gilet dominical retroussées, se donnait des allures de locomotive, muscles en lieu et place des bielles. Il me semblait qu’il
engageait une course contre le temps, celui là même qui ronge jusqu’à l’oubli. On eût dit qu’il refaisait le lit de son Papa. Nul doute, même s’il se
montrait circonspect dans les supputations d’une possible vie après la mort, Papa s’employait avec soins et gestes digne d’un prêtre de l’antique Egypte, animé de la seule bonne volonté qui
aurait pu, je m’y attendais, produire des étincelles de vie.
« …Toute la journée, le bombardement continue, je suis près du
lieutenant Rodier, on ne peut pas faire un mouvement. Vers 19 heures, il est appelé par le commandant Tajasque. Je reste seul. Cinq minutes après son départ, un obus de 210 tombe à 1,50m de moi.
Par un hasard vraiment extraordinaire, je ne suis pas touché. J’ai été déporté à 4 mètres de là. Je me tâte, rien de
cassé, mais je n’entends plus rien et je ne sais plus où je suis, un triste
spectacle s’offre à ma vue… »
Alors que Papa s’agitait, je fixais ton monument à la fois modeste et
grave. J’espérais qu’à force de se faire frotter la pierre, celui qui en ces temps là n’était pour moi que le cousin du père Noël mais beaucoup moins
fortuné et bien moins rigolo, le Jésus en croix posé là, nu à tous les vents, se lève enfin. Qu’on le chatouille et à force de l’agacer qu’il s’anime que diable !
Et toi, Grand père, comme
Aladin s’extrayant de sa lampe merveilleuse, que tu sortes de ta boîte dans un grand fracas. Enfin redressé, et vérifiant le bon fonctionnement de tes articulations, tu te serais étiré, et tu
aurais débouché tes oreilles d’un doigt énergique. Tu aurais ensuite secoué la poussière de ton vieil uniforme. Ramassant ton képi et, d’un geste à l’élégance toute militaire, essuyant un après
l’autre le dessus de tes brodequins sur tes bandes molletières, tu aurais roulé tes moustaches et héros d’un poème à la Prévert tu nous aurais
dit : « mes enfants c’est une grosse connerie tout çà… faîtes un vœu ! ».
Tu serais ressuscité, pour
de vrai. De grand père mythique, fauché à l’âge du Christ, tu serais devenu un vénérable grand père à moustaches qui piquent quand on l’embrasse.
Tout bien réfléchit, çà me
turlupinait un peu que tu ressuscites à l’âge de trente deux ans, c'est-à-dire vingt ans de moins que mon Papa. Mais un miracle ne s’encombre pas de détails temporels et Papa aurait pour le coup
cessé de penser que « la vie est une soupe à la grimace qu’il faut manger tous les jours pour finir en boîte dans un grand trou ».
Si ce n’est pour les morts, à quoi ça pourrait bien servir la résurrection ? Allez curé, assez des promesse du dimanche, on dirait…« On dirait »,
comme disent les enfants On dirait grand père, que tu aurais rompu le silence qui régnait autour de ton lit minéral. On dirait que tu aurais pu
ajouter, sans nous faire peur, en nous fixant d’abord d’un œil malicieux : « attendez y’a du monde avec moi… » Et te retournant ensuite, tu aurais crié: « debout les
gars, « Tajasque, Rodier » quittez vos tranchées, ne restez pas cloîtrés dans la tombe, os en l’air !
Refusons la concession perpétuelle ! On dirait, on dirait…On a beau dire, disent les vieux.
Rien de tout cela n’arrivait. Rien n’avait plus bougé depuis qu’après la
guerre ton corps fut ramené à Paris. Dans un cercueil en chêne non plombé mais tout de même « très solide » avait signifié les militaires, comme pour rassurer Marie Louise. Très solide,
J’ai retrouvé le terme plein de sollicitude dans un courrier qui lui fut adressée à cette occasion. Donc, plus rien ne changerait ni ne bougerait. Plus fort qu’un fantassin vulnérable, un
cercueil solide c’est du costeau, c’est fait pour durer. Pour ceux qu’on n’avait pas su préserver vivants, on proposait de les conserver morts à l’abri du danger qui casse, dans une sorte de casque intégral en bois qui tout comme la langue du même nom qui illustre et se perd en hommages et
condoléances, donne l’illusion. Durer, en cela, le cimetière ressemble un peu à une prison, en une addition de toutes les souffrances passées, sans que personne n’y puisse rien changer. Personne n’y peut jamais rien. C’est comme çà, à quoi bon. Fallait pas être là au mauvais moment, au mauvais endroit.
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