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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La ligne de discrétion...7

 

 

 

 

 

On dirait.

 

Un jour, on sent qu'on a changé ou quelque chose a changé. On ne sait pas bien quoi. On, pronom con qui remplace celui qui l'emploie. Je me souviens de celui qui le disait, le maître d'école. Phrase abrupte du vieil instit de la communale qui promenait entre les tables sa chemise grise et rehaussée d'un air grave et aimant. Il fumait des Gauloises et jetait son mégot par la fenêtre entre ouverte. Il ne voulait pas que nous vivions comme des cons. C'était son but. Il ne voulait pas, non plus, bien avant le film sur un autre de ces collègues, voir conjuguer trop souvent les verbes être et avoir, hormis à l'impératif parce que c'est fort et au subjonctif parce que c'est joli. On, le pronom qui s'étale dans les pensées de celui qui pédale. On, le nom d'emprunt de celui qui se perd dans la choucroute des grandes sentences qu'il ressasse. Ça vient comme ça, un petit matin, les coudes posés sur la fenêtre, à regarder au delà de soi, à regarder sans voir et tout embrasser avec les yeux. Passé les turbulences, le grand bazar qui aura tout mis par terre, la remontée, l'accroche aux petites choses du quotidien, les petits rituels de la bougie qu'on allume à la baguette d'encens qui l'accompagne, le coup de balai appliqué dans la piaule du célibataire, comme un mouvement méditatif, une contre prière puisqu'on ne croit plus à rien, le je qui se fond dans le on. C'est on qui te parle, je, ferme sa gueule et suit le mouvement. Je, écoute la radio, lit les grands auteurs, les philosophes, les humoristes du jour , les conseils des amis, enfin ceux qui restent. Et, on dégoise, vitupère, s'apaise, chemine en grandes phrases vers une zone peinarde. Je. On appelle ça la zone de confort. On dirait, t'as mieux à proposer ? On s'habitue. Je n'est pas au courant. Pas encore. Et puis un matin, tous les deux s'observent. Hé, du con, t'as vu ? Quoi ? La tranquillité est revenue, c'est l'heure, parce que ça fait un moment et t'as rien senti, et pourtant elle est là. Surtout ne pas s'y installer, reprendre le je, c'est toi qui parles, qui penses, qui peines ou bien qui te réjouis, cuisines, bois, fumes, pisses et qui respires. Respires, ben voilà, ça va mieux, t'oses pas y croire, mais si, sans raison, comme ça, juste. C'est un peu juste encore, mais quand c'est juste, c'est la bonne mesure.

Et quand s'amorce le dégel, tu te demandes s'il est bien raisonnable de sortir de ta coquille. Tu te souviens des temps où il faisait beau. Comme tu crains qu'ils reviennent, au prétexte qu'ils te quittent à nouveau. L'abandon, va falloir travailler ça. Il existe au moins deux abandons, celui que tu as subi et l'autre auquel tu t'offres. Tu te rappelles des moments de chaleur et du jour où le froid est arrivé. Le froid, tu en as pris l’habitude. Tu as chauffé ton intérieur. L'extérieure, celle que tu aimais, est conjuguée au passé congelée deuxième forme, tandis que tu ne t'accordes plus qu'à la première personne du singulier. Je, une tache singulière au milieu d'un blanc. Un homme assis seul sur un banc.

Je, comme justement, comme c'est bien fait, comme si t'avais su t'aurais pas venu. J'ai demandé l'impossible et je l'ai eue et je confirme, c'est bien elle. Tout ce qui suit est la révélation de cette part d'ombre qui demeurait en moi, la mettre au grand jour n'est pas me flageller mais revenir à la lumière. Explorer le temps jusqu’à la première faille. J'aurais aimé faire de ces élucubrations comme un itinéraire discret sur une carte de la solitude à l'usage des cœurs blessés. Reprenant les métaphores maritimes puisque j'ai beaucoup navigué, j'essaie de trouver les similitudes entre un voyage éprouvant et ce qui vient d'arriver. Toute navigation est comparable à la vie. Chaque élément devient une image, une explication, et tout se construit comme un conte initiatique sous la forme d'un voyage. Pour signifier cet état de solitude à présent, c'est au cormoran que je pense. J'aime beaucoup cet oiseau de mer. Con comme un cormoran sur un coffre, me disait le bosco, le maître d'équipage. Un petit matin, lorsqu'on larguait l'aussière de la tonne métallique où nous étions amarrés, un cormoran y était posé. Il ne bougeait pas, insensible à notre manœuvre. Solitaire, impassible, il semblait prostré et affligé, semblable à son ombre. Elle m'est revenue l'image du cormoran, un vrai profil de solitaire, un drôle de canard qu'on aurait dit croisé d'un corbeau, un animal gai comme une chanson triste, la petite touche mélancolique quand il se pose quelque part, seul sur un espar, un peu comme toi quand tu te poses le cul sur un banc, et que tu dis, c'est foutu, elle ne reviendra plus. Tu te sens con comme cet oiseau mouillé. Un oiseau mouillé c'est comme un ange déchu. Il croit peut être qu'il ne sait plus voler.

Copyright © 2017, La ligne de discrétion, Philippe Maréchal.

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Philippe Maréchal

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