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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La ligne de discrétion...11

 

 

 

 

 

Sortir

 

Bistrot, café, bar, gargote, rad, troquet, chapelle, estaminet, il y fait chaud. J'ai besoin de chaleur. J'y rentre. The Duke, le piano me happe une fois la porte franchie. Dans un piano, les marteaux tapent sur du velours. Dans ma tête, les bières d'hier au soir sévissent encore. Elles cognent. Ça me rend un rien affecté et sentencieux. Je digresse, je conférence, ex cathedra mais dans ma chapelle intérieure je me dis en conclusion d’un séminaire autogéré et solitaire, la blague facile qu’un bon café peinard c’est comme le drapeau suisse, la paix au milieu et le sang tout autour. A l'autre bout du zinc, il porte des mitaines. Ses gros doigts dépassent. Il roule avec difficulté à cause d'un tabac grossier, des résidus de mégots, la tige qu’il se fabrique. Par la porte ouverte, il la jette dans le caniveau. Hochant la tête, il montre ses doigts faisant mine de rouler. Il devine que je suis un fumeur. Il me demande de le dépanner. Mon tabac est sec. On arrive aux miettes. Je lui dis de s’en rouler deux. A deux c’est toujours mieux. C'est une obsession, surtout quand il fait gris et que la rue est froide. On sort. Le temps d’allumer sa clope et t’as sa gueule qui s’éclaire. Dans un instant la flamme d’un briquet à deux balles réchauffe nos joues. Ce mec à la figure démolie a été un gamin. Plus loin encore un petit. Peut-être même que ses joues ont été embrassées. On ne sait pas. On n’en sait rien. T'as aimé toi ? T'as été aimé toi ? Je me souviens qu'il m'a regardé, surpris. Il a pouffé, poussé un petit rire en toussant. On t'a caressé les joues ? T'as plus envie de te raser ? Moi non plus.

Dans la rame du métro que j'avais empruntée pour me rendre dans un nouveau au bar, c'était devenu une habitude, les gens avaient un regard fixe, perdu. On aurait dit qu’ils s'emmerdaient à la messe, ou au temple ou à la synagogue ou bien à la mosquée, enfin où ils veulent. Un léger rictus quand ils se levaient traduisait un allez, faut y aller...trois sièges plus loin, reconnaissable parmi tous, il y avait un vieux chinois l'air heureux. Il souriait. Il souriait pour tout le monde. Malicieux, on eut dit qu’il avait péché le bonheur de tous. Il était seul à se tenir droit. C’est peut être pour çà que tout le monde penché faisait la gueule en tricotant son portable. Je pensais à la pêche au cormoran d'Henri Salvador. C'est fou ce qu'on devient poète quand on est malheureux. Je n’étais plus dans le métro, mais sur un lac, entouré de montagnes dans une atmosphère brumeuse, jusqu'à cette station, Pernety, où il fit irruption, ce type qui faisait la manche. Il se mit à chanter, sans plus d'introduction, qu'un petit silence gêné et qui bien sûr avait gêné tout le monde. Pas de discours comme le font souvent ceux qui font la quête dans les rames, ou une entrée débutant par un excusez-moi de vous déranger, mesdames et messieurs. Non celui là, après un moment de silence en reboutonnant le col de sa chemise entonna direct la chanson « Que c'est beau la vie », et on voyait bien à sa gueule, qu'elle n'était pas belle sa vie et combien la mienne ce jour ressemblait à ses fringues empruntées à la costumière d'un spectacle des Deschiens. Le lendemain, même heure, même métro. Pas de chanteur, pas de chinois. Une belle femme sur le strapontin d'en face. Elle me regarde. Je me retourne, peut-être que je suis derrière.

Le lendemain, dans la rue, devant la porte du bar, j’aspire sur ma sèche et à des jours meilleurs, quand un vieil homme, à l’allure de paysan en costume du dimanche, s’adresse à moi. Il tire un cabas à roulettes. Anxieux et le polo boutonné jusqu’au col, il me demande où se trouve la mosquée. Alors mon bon monsieur, comment dire…la dernière fois qu’on m’a demandé un truc pareil, c’était à Hyderabad, en Inde. Un groupe de pèlerins s’est dirigé vers moi et d’un pas décidé. L’un, habillé comme une salamandre, tout en noir tiré d’un trait jaune, m’a demandé en hindi où se trouvait le temple. Il s'en fout de ce que je lui dis, ahuri, mais je continue. J’étais content autant que déconcerté. Enfin je n’étais pas cadenassé. Je ne suis pas ce que je fais, je ne suis pas ce que je crois. Surtout, je crois que j'ai trop bu. Quel que soit  l’endroit ou le pays, je suis le mec à qui on demande où c’est. J'ai la bouche trop sèche, et puis j'ai trop fumé. Moi j’en sais rien où c'est. Je suis comme un panneau indicateur, j’en sais rien où c’est que je me répète des fois que ça vienne. Parce que je n’en ai aucune conscience, mais voilà c’est marqué sur ma gueule, c’est par là… C’est peut être ce que je dois faire ici bas, dire aux autres d’aller là où je ne sais pas. Faut remonter par là, à gauche et puis voilà…Mais, excusez-moi Monsieur, moi aussi, il me faut retrouver mon chemin. Si le poteau indicateur se perd, c’est signe de mauvais signe. Le gars s'en va, il rigole.

Je rentre à nouveau dans le bar. Un mec au comptoir met au moins quatre sucres dans sa tasse.

-Dis mon pépère, c’est plus un café, c’est au moins un sirop ou une tisane colombienne.

-De quoi je me mêle ? Tiens j'ai pensé à autre chose, c'est la première fois.

Copyright © 2017, La ligne de discrétion, Philippe Maréchal.

 

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Philippe Maréchal

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