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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La ligne de discrétion...12

 

 

 

 

Deux ans.

 

Deux ans à parcourir le même chemin, pourchassé par les ombres d'une belle déroute. J'oublie peu à peu. Pourtant, je m'en suis défendu. Dans les premiers mois, j'ai fait tout ce que j'ai pu, ressasser, reconstruire, faire des souvenirs différents montages. J'ai imaginé, cherché, décortiqué, jusqu'au moindre rappel, interprété, traduit, collé en arrêt sur image ce qui me semblait tout révéler. Tout cela ne servait qu'à s'entourer d'éléments d'une enquête impossible. Je cherchais insatiable toutes les raisons du naufrage. Après avoir tant vécu se pouvait-il que j'en sois arrivé là ? Plus rien, démuni matériellement, affectivement, spirituellement. Une rupture, rien d'autre qu'une rupture, une ligne brisée, un élan stoppé, un amour perdu et me voici seul dans mes bras et dix dans la tête à me demander pourquoi.

Arrive un petit malheur aux yeux du monde, le triste mariage de l'insignifiant et du banal. C'est ton malheur à toi, celui que tu préfères. Quel maladroit, et tu t'accuses déjà. D'un coup de marteau, tu as écrasé l'index. C' est le doigt qui d'habitude te montre le chemin. Il n'exprime à cet instant que la stupeur. Tandis que le pouce, ce salaud qui dit stop quand ça tourne mal, ce diplomate qui s'érige sans l'impudeur de son frangin le majeur, celui qui enserrait le clou avec les colocataires d'une main maladroite, s'est caché sous la paume. Quel salaud. L'annulaire, distant, lui, s'en va, peinard, prendre le thé avec son petit frère l'auriculaire. Plus rien ne compte que ce doigt. Il est tout. Il fait mal. Non, il fait très mal. Il est tout ton mal. Ton très mal, c'est très mal dit, ton très mal, mais c'est comme çà qu'on dit quand c'est ainsi, de toute façon c'est mal. Et tout ce qui suit l'effondrement est chaotique. Lorsque survient le désordre, venant toujours par effraction. Celui-ci te bouleverse jusqu’aux cellules. Ton doigt, il est le doigt, le seul, celui qui compte à cet instant précis. Tu le secoues dans tous les sens cet écrasé, l'endroit le plus vif du moment. Tu ne le savais pas, c'est le lieu le plus important de ton corps. Il est ton doigt préféré. C'est là que tu as tapé et c'est dans le mille, c'est là où ça fait mal. Il est la vie qui crie. Tout ton être est dedans, que tu jures, que tu pestes, que tu gigotes ou bien que tu pleures. C'est l'instant qui hurle. C'est le présent qui pèse, celui qui pour une fois t'y ramène, mal à l'aise et perplexe. Pourquoi et comment ai-je fait cela? Il en est ainsi des réflexions dans les moments de tourments, de pensées obsessionnelles qui transforment les rêves en cauchemars, des instants de répits pour enfin pleurer, des larmes dans lesquelles tu déniches par surprise un bonheur entrevu et flouté, au travers de tes yeux comme des carreaux sous la pluie, déception qu'il fut un mirage. Puis tout s'emmêle et se mélange comme au centre d'un cyclone. Inutile de se débattre contre ce mal, il est comme un œil dans les nuages. Il te poursuit. Il te traque comme un dieu sparadrap suivrait Caïn dans un poème de Victor Hugo. Ce qui te tenait lieu de murailles protectrices comme celles de la coque d'un navire, imprudent au milieu d'un typhon, sont assaillies de tous côtés par des vagues monstrueuses.

Un amour passionné qui se déchire est pareil. Ce n'est pas de ton doigt qu'il s'agit mais du cœur qui s'est pris le marteau. La vie prend pour un temps la forme et la construction d'un film, monté en flash-back, entrecoupé d'autant qu'il faudra de virgules et de retours pour comprendre ce qui vient d'arriver. Au clap, tu recommences la énième prise d'une scène tant revue et disséquée. Tu la rejoues tant et plus, et pourtant si l'issue ne fait aucun doute, tu continues à te mentir en imaginant qu'elle se jouât autrement. De quoi te souviens-tu, sinon de ton dernier souvenir? Plutôt que de t'apaiser par le truchement d'un scénario rêvé, tu t'imposes plus de mal encore, comme si de cette manière, tu retrouvais un peu de dignité et d'autonomie en supportant le mal que tu t'infliges plutôt que de subir celui que t'aura asséné celle ou celui qui t'a quitté. Beaucoup de temps pour que cesse l'illusion d'un possible retour.Autant qu'il sera nécessaire pour sortir de la confusion. As-tu déjà vu les navires qui sortent de la tempête ? Cabossés, rouillés, éprouvés, ils sont beaux. Tu en reviens. Tu es à bord de l'un de ceux-là, et pourtant à cet instant, tu es également sur le quai. Tu te vois arriver. Comme un enfant hébété, tu le montres, avec ton doigt blessé et le cœur au bord des lèvres. C'est bien toi qui va débarquer de cet étrange navire qui vient te déposer. Et il n'y aura sur le quai, comme au bout de l'ennui qu'une seule personne pour t'accueillir, toi.

Copyright © 2017, La ligne de discrétion, Philippe Maréchal.

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Philippe Maréchal

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