Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La ligne de discrétion ...14

 

 

 

 

 

 

J'invente l'eau chaude.

 

Arrive le moment où ce qui a fait mal, je l'admets, n'était qu'un prétexte, une anecdote prise pour un cataclysme. Et quel autre prétexte pour se contraindre à se pencher sur soi ? Comment en suis-je arrivé là ? Après les grandes tornades qui mènent à la sidération, à la tristesse, à la colère, puis aux grandes résolutions, aux « demain j'arrête » en guise de déclaration, vient le calme plat. Le rien s'installe. J'ai pu me tenir immobile, des heures, puis tourner en rond dans la pièce quelques instants et revenir à la même place. Rouler et allumer une sèche et recommencer le dépouillement dont je n'avais pas idée qu'il fut si long à déplier pour accéder au rien. Le décider est autre paire de manches. Je n'y serais jamais parvenu volontairement. L'ayant vainement recherché, j'ai pourtant tout essayé pour l'aborder, dans différentes pratiques comme les thérapies classiques ou bien d'autres artifices, qu'ils soient indiqués dans quelques confessions que ce soient, ou bien d'inspiration bouddhiste, Zen, dans la séduction des parfums New age. Sans jamais y parvenir. Il aura fallu, une vraie catastrophe, une vraie chute, un bourre-pif sans concession, une sorte d'effondrement total. Ne plus rien comprendre face à ce qui semble intolérable. Bien sûr, je n'ai pas subi l'effroyable douleur, de celle qu'éprouvent ceux qui pleurent un proche, de l'accident de la route, de la maladie, de l'absurde brutalité de la guerre. J'ai pourtant traversé auparavant ces champs de désolation sans qu'ils ne me retournent, du moins en apparence. Il aura suffit d'être quitté. Il aura suffit que l’ego soit confronté aux morsures de l'amour. Qu'il hurle, qu'il trépigne, qu'il s'indigne et se révolte et pleure et enfin s'écroule. Puis rien. Enfin, rien comme un soulagement. Avant cela, il y eut le concours patient d'amis, prêts à recevoir tous les questionnements, les explications qui se succèdent en strates et n’apportent aucun réconfort à celui qui se désigne en victime de l'ultime injustice, pour enfin être rendu à la solitude salvatrice. J'ai tout épuisé, moi et les autres. Ne restait plus que la discrétion à parcourir. Au début cela fait peur. Ne plus appeler, ne plus demander, ne plus décrocher. Qui peut le plus, peut le moins, seule phrase qui me permettait de décoller de cette torpeur qui me choyait. Allumer une bougie, une baguette d'encens et ne rien dire. Attendre quelques instants le regard fixe au dehors et à travers la fenêtre. La fumée de la baguette s'élève d'abord droite puis se déporte et se tord et prend un parcours sinueux et se perd en volutes qui s'évanouissent. La flamme de la bougie apaise et complète ce tableau aisément installé. Premier gestes, simples, faciles, évidents. L'évidence c'est juste qu'il fallut s'y résoudre, aucune réflexion face à ce qui devient jour après jour un automatisme, une mise en route. Pourquoi dès lors ne pas prolonger l'attention dénouée de toute intention, se détacher de toute pensée. Elles surviennent quoiqu'on fasse. Elles me ramènent à ce qui aura fait mal. Je m'applique à les laisser passer en portant l'attention sur le souffle comme je l'ai appris aux temps où cela me semblait dérisoire, inutile. Immobile à regarder les arbres alentours. Ne pas nommer dit le sage. C'est facile, je n'y connais rien en botanique. Penser à Magritte, « Ceci n'est pas une pipe ». Tout regarder de la même manière, avec attention, intensément, sans prière, ni vœux. Écouter. Un rayon de lumière, un changement par un souffle d'air au dehors et vient alors la surprise du début d'un contentement, l'inattendu, être vivant. Simplement vivant. Se réjouir de ce qui paraissait inacceptable, ne servir à rien, à rien d'autre qu'au dessein mystérieux de la vie. Vint alors le début d'une autre conscience, que tout acte serait semblable à celui d'allumer une bougie, simple et gratuit, né du sentiment de liberté, celle qui se paie au prix fort, celui de tout abandon. Une autre manière de considérer l'abandon. Et j'en vins à répéter ce mot le détachant d'un autre sens, le délaissement. L'abandon, je ne suis plus abandonné, je suis dans l'abandon et présent à ce qui importe, un vivant parmi les autres, ni plus, ni moins important que les arbres qui m'entourent. Ni plus, ni moins. Vint alors l'idée saugrenue de me déshabiller et de marcher maladroitement, puisque pieds nus, vers la futaie. Disparaître en plongée dans la vie qui s'étale au delà de la ligne d'une conduite jusqu’ici insensée. L'épreuve de l'abandon ramène parfois à une autre, enfouie et presque fossilisée d'un souvenir d'enfance. Il n'est pas inutile de le revivre. Comprendre. Se débarrasser d'un tison refroidit mais présent comme une béquille imbécile qui t'aura permis de travailler une démarche chaloupée, un trait de personnalité, une ligne à gommer, un sac à dos rempli de pierres inutiles à déposer.

Copyright © 2017, La ligne de discrétion, Philippe Maréchal.

 

 

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Philippe Maréchal

citoyen du monde
Voir le profil de Philippe Maréchal sur le portail Overblog

Commenter cet article

Monique Benintendi 06/03/2017 13:58

Un mot me vient à la lecture de ce chapitre : le purgatoire..ce mot sorti tout droit de mes souvenirs de catéchisme et que plus jamais je n'emploie. Parce qu'il m'évoque cette zone neutre entre enfer et paradis, entre deux tourments donc, une zone sans vie apparente, le sas de décompression ou celui de désinfection,un passage plein de vide, comme entre deux mondes, pour se laver des miasmes de l'ancien afin de pouvoir en imaginer un autre...

Philippe Maréchal 07/03/2017 08:24

à distance, il s'agit d'une délivrance

Adèle 06/03/2017 10:25

Waouh ! Si vrai qu'on (nait) aussi nu qu'au jour de notre naissance lorsqu'on abandonne le nid douillet de notre mère.

Philippe Maréchal 06/03/2017 13:13

oui, une succession de naissances, se dépouiller peu à peu des enveloppes superflues jusqu'à devenir pleinement soi