Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La ligne de discrétion...15

 

 

 

 

Du balai

 

A faire le gugusse à oilpé et surtout pieds nus dans les ronces, je suis vite revenu vers des considérations pratiques et des principes de confort élémentaire, rebrousser chemin vers ma petite maison. Quelques petits sparadraps sous les arpions et plus tard me dire, c'est mieux quand c'est bien. Que faire quand il ne reste plus rien, et jusqu’au moindre projet ? Prendre un balai. Naît le sentiment que tout le bordel ambiant est à l'image de l'état intérieur. Va falloir faire le ménage. C'est bien un balai, c'est un instrument d'humilité avec des poils à la base et emboîté d'un long manche. Ça me fait sourire. Con comme un balai. Encore un truc que j'avais oublié, sourire. Rire est encore pour plus tard. N'allons pas trop vite. Commencer par un petit geste dans un coin et parcourir toute la pièce avec force mouvements, amples et délicats. Tapoter la brosse pour en détacher ce qui s'y accumule et renouveler ce qui devient un jeu, repousser sans cesse la ligne qui sépare le propre de la surface poussiéreuse. Balayer, la base du métier. Balayeur, homo sapiens discret, souvent la tête inclinée, quelquefois relevée à regarder de droite et de gauche, occupé à refouler ce qui pour les autres n'existe plus, y compris son regard perdu. Lui est dedans, la merde il la combat, parce que c'est lui le combattant des escarbilles, la cendre des villes, le forçat des caniveaux. A l'heure où l'on s'imagine encore qu'il existe un vénérable barbu quand les anges ont des plumes, voire un Saint Frusquin au milieu de vierges effrontées prêtes à accueillir n'importe qui, pourrait-on envisager qu'il existât perdu dans le cosmos un balayeur céleste qui d'un coup de paille de riz glissa sous le tapis volant d'une galaxie errante quelques poussières d'étoiles jusqu'à ce qu'elles choient sur une petite planète un peu dingue? Balayer, c'est ce que j'ai appris en premier, après avoir été marin, en écoutant le boulanger qui m'enseigna l'art de l'osmose entre le geste et la farine. Mais avant, que tout soit propre et posé et que tout débute dans un espace doux et serein, il fallait que je m'applique, que je devienne le mouvement, sans autre pensée que celle qui m'enjoignit de me prolonger dans le geste de celui qui ratisse. Commencer par le début, se débarrasser de tout ce qui encombre l'esprit, être entier au départ de toute action, exactement à l'endroit et à l'heure, fragile au début de toute construction. Ne pas se prendre pour un maître Zen peignant son jardin, en clair ne pas péter plus haut que son cul. Celui-là est chez moi encore un peu cassé quoi-qu’auparavant déjà divisé en son milieu d'une ligne que je tiens à préserver. Ce n'est qu'après la séance de balayage que je pouvais, m'étant lavé les mains, me présenter devant le pétrin. Un beau, en bois. Belle expression, être dans le pétrin. Il convient de ne pas y tomber, c'est embêtant. J'aurais dû m'en souvenir. Tu vois, qu'il m'avait dit, tu te tiens près de moi et tu ne dis pas un mot. Tu regardes et c'est tout. Pas une question, pas une parole, silence, juste regarder, attentivement, une semaine, dix jours, quinze jours, je te dirai, « c'est assez dire », il était belge et parlait ainsi dans sa barbe blanche. Puis tu mettras une main, puis l'autre, et tu commenceras à imiter le geste. Ainsi, ai je appris, à la main, à la sienne, puis la mienne. Puis tu en feras un peu plus à mesure que je me retirerai. Un nuit, je ne serai plus là et tu seras seul à mener ton affaire. Dissoudre le levain dans l'eau tiédie et le sel, brasser, fraser, pétrir, pointer, peser, diviser, bouler, détente, un café, façonner.... enfin tu sauras, tu sauras que tu m'auras singé jusque dans mes moindres gestes. Tu auras appris lentement et en silence en regardant inlassablement. Ça va te prendre au moins trois ans, et puis tu trouveras ton propre geste. Tout ce qui est simple prend du temps. Ce qui est compliqué c'est de prendre le temps de la simplicité. Ainsi avais-je oublié que j'avais appris à apprendre.

Copyright © 2017, La ligne de discrétion, Philippe Maréchal.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Philippe Maréchal

citoyen du monde
Voir le profil de Philippe Maréchal sur le portail Overblog

Commenter cet article