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Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
"Le violon d'Hitler" de Igal SHAMIR (Plon).Un excellent polar qui juxtapose deux récits. D'une part les recherches afin de déterminer les interférences entre Salomone Rossi et Claudio Monteverdi. D'autre part le pourquoi de l'assassinat commandité par Hitler d'un violoniste allemand qui, en 1940, tenta d'élucider le mystère. Quand, près de soixante ans plus tard, un cardinal approche un violoniste qui fut un agent des services secrets israéliens. Alors que Salomone Rossi, violoniste et compositeur d'origine juive, avait mystérieusement disparu en 1630. Le Lecteur ne le nie pas: cette succincte présentation est plutôt confuse. Comme feint de l'être le roman qui rebondit entre les deux moments fort éloignés l'un de l'autre de l'histoire. Pourquoi Hitler fit-il trucider le violoniste allemand? Qu'avait donc trouvé celui-ci dans l'opuscule consacré par Vincent d'Indy à
Rossi et Monteverdi? Pourquoi, près de soixante ans plus tard, d'étranges personnages s'efforcent, par des moyens très peu licites, de s'approprier les résultats des recherches conduites par le violoniste israélien? Qui donc agit encore au sein de la curie romaine pour protéger d'anciens nazis?
Voilà un polar qui a de la gueule et du souffle. Voilà un roman qui rappelle avec beaucoup de véhémence ce que furent les connivences entre le Vatican et le pouvoir hitlérien. Le Lecteur s'est enthousiasmé. A une nuance près: la complaisance de Shamir à l'égard de la politique israélienne. Une complaisance qui, derrière quelques phrases d'apparence anodines, justifie ce qui provoque la colère du Lecteur et que les plus avertis d'entre vous identifiera.
"Les heures souterraines" de Delphine de Vigan (JC Lattès). L'abomination. Le système d'exploitation qui malmène et broie. Mathilde, dont le charisme et le talent lui permirent de gravir les échelons au sein d'une entreprise de "communication". Mathilde dont le "patron" prend ombrage de la résistible ascension de sa subordonnée. Et qui n'aura de cesse de s'en débarrasser. Puisque, somme toute, il n'agit que d'une chose accessoire, une "ressource humaine".
Delphine du Vigan narre avec beaucoup de pertinence la lente descente aux enfers d'une femme qui ne comprend rien au pourquoi de sa subite disgrâce. Sauf, et tout de même, que l'écrivaine s'est confortablement installée dans une narration qui s'évite d'affronter le système. D'abord en accablant Mathilde de souffrances annexes consécutives à veuvage précoce. Ensuite en lui greffant le personnage d'une "directrice des ressources humaines" qui lui manifestera soutien et compassion. Le roman s'inscrit dès lors dans l'air du temps: il s'indigne. Ce qui limite son propos. Malgré le contrepoint que propose Thibault, médecin urgentiste, que Mathilde croisera, sans l'approcher, dans le couloir du métro alors que le roman s'achève.
Mais qui donc malmène et broie tant et tant d'êtres humains? Quelques chefs jaloux, envieux, acariâtres? Ou bien un système qui a un nom? Un nom dont Delphine de Vigan ne fait jamais usage, dont elle n'esquisse même pas la présentation. Le capitalisme.
"J'ai confiance en toi" de Massimo CARLOTTO et Francesco ABATE (Métailié). Un polar sarde. L'histoire d'un ignoble trafiquant d'aliments avariés qui remplissent les rayons des magasins discount. (Terrifié, le Lecteur se promet de ne jamais fréquenter ces magasins-là!). Une dénonciation vigoureuse, une dénonciation sans concession des méthodes dont usent et abusent ceux qui sont lancés dans une course effrénée aux profits. Et le pire est sans doute à venir, puisque l'ignoble trafiquant, au terme de sa sinistre odyssée, se verra contraint de se mettre au service de la mafia russe!
"Artères souterraines" de Warren ELLIS (Au Diable Vauvert). Le genre de roman qui n'accorde aucun moment de répit. Même lorsque la "compagne" du Privé découvre, à Las Vegas, des préservatifs à l'effigie de Jésus. Un Privé, véritable "aimant à merde", qui est embauché par une sorte de chef de cabinet de la Maison Blanche pour retrouver une étrange version de la constitution des USA. Une version qui contiendrait "vingt-trois amendements qui ne peuvent être lus que par le président, le vice-président et le chef de cabinet. C'est un petit volume écrit à la main et soi-disant relié avec la peau d'une entité extra-terrestre qui aurait inspecté le cul de Benjamin Franklin pendant six nuits à Paris..." Voilà. Le ton est donné! Le Lecteur a lu d'une seule traite le récit de cette délirante enquête. Un roman « translittéraire » qui s'en vient occuper une place originale dans le petit monde de l'édition.
"Sang chaud, nerfs d'acier" de Arto PAASILINNA (Denoël). La chamane avait prédit que le garçon décéderait au cous de l'été 1990, alors qu'il naquit le 8 janvier 1918. Paasilinna convie le Lecteur a découvrir ce que fut la vie de ce personnage, un finlandais qui se confronta à tous les épisodes majeurs de la vie de son pays. Dont les guerres avec la Russie. Dont l'occupation nazie. Un récit empreint de cet humour propre à Paasilinna, mais un humour comme édulcoré et donc beaucoup moins corrosif.
"Dans les limbes" de Jack O'CONNELL (Rivages/Thriller). Le Lecteur s'est extirpé de ce polar dans un état semi comateux.
"Ce que je sais de Vera Candida" de Véronique OVALDE (L'Olivier). Véronique Ovaldé est dotée d'un authentique talent de conteuse. Une écriture fluide. Une écriture incisive. Une écriture virevoltante. Mais l'histoire de Vera Candida n'a si peu concerné le Lecteur que celui-ci a fini par succomber à l'ennui.
"Quand le requin dort" de Milena AGUS (Liana Levi). Les fluctuations d'une famille sarde observées, scrutées, décortiquées par une adolescente. La fille cadette, engluée elle-même dans une relation étrangère à la candeur. Le Lecteur ressent la désagréable impression qu'au fil de ses romans, Milena Agus tourne en rond.
"Les soeurs Brelan" de François VALLEJO (Viviane Hamy). Un final exceptionnel, un véritable feu d'artifice. Mais pour en arriver là, François Vallejo a beaucoup traîné en chemin. Les trois soeurs, les trois orphelines, narrent à l'unisson les mille et une façons de conquérir une commune (???) liberté. Dans un monde hostile, d'où émergent les figures de la tante acariâtre et de la grand-mère drôle mais évanescente. Que manque-t-il donc à ce roman pour susciter l'enthousiasme du Lecteur? Au-delà de la langueur initiale, un peu plus de punch? Peut-être....
"Le cercle des cendres" de Balthasar THOMASS (Philippe Rey). Ce roman s'ouvre sur une histoire à la Pasolini. Une famille allemande aux apparences trompeuses, une famille confortablement installée en Bavière. Le père, la mère et le fils. Lorsque survient l'Ange Noir, un ange qui porte en lui les traces de la tragédie allemande à travers son propre père qui fréquenta les nazis. Le roman manque de souffle. Le roman oscille entre la tentation pasolinienne et l'immersion dans la tragédie. Du bout de la plume. Ce que le Lecteur trouve fort dommageable.
"Paola" de Vita SACKVILLE-WEST (Autrement). Autrement a eu l'excellente idée de publier cette stupéfiante nouvelle (intégrée à un recueil paru en 1932) et qui présente l'avantage de sortir de l'anonymat, dans les limites de l'hexagone franchouillard, une sulfureuse écrivaine britannique. "Paola", c'est le récit des trois journées qui suivent le décès d'un patriarche. Trois journées au cours desquelles se rassemblent dans une sorte de bout du monde les quelques membres de la famille. Alors que la maison est passée sous la coupe de Paola, fille de la seconde épouse (d'origine italienne) du patriarche. Le jour même des obsèques, le notaire dévoile le nom à du bénéficiaire de l'héritage. Ce récit tellurique a tenu le Lecteur en haleine jusqu'à son ultime phrase.
"Les chaussures italiennes" de Hennig MENKELL (Seuil). Le Lecteur s'est laissé porter par le récit. L'histoire de l'homme reclus sur une île de la Baltique. Un solitaire que trois femmes contraignent à renouer non seulement avec son passé, mais aussi avec la société qu'il a fuit. Alors que l'âge (la bonne soixantaine) l'englue dans une forme de renoncement. Alors que s'esquissent les prémices de maux irrévocables. Un plutôt beau roman, écrit au rythme de celui qui marche, qui prend le temps de respirer et dont le regard observe avec beaucoup d'acuité son plus proche environnement. Un roman qui traite avec retenue et pudeur de la vie et de la mort.
"Quand le mal est fait" de Nan AUROUSSEAU (Stock). Quand le mal est fait, il est fait. L'enfer s'ouvre devant celui qui a accompli le mal. Et l'enfer, nul n'est sensé l'ignorer, est bien souvent pavé de bonnes attentions. Ou, du moins, de ce qui y ressemble.
"Willy Melodia" de Alfio CARUSO (Liana Levi).Un long roman "historique" qui revisite l'épopée des Parrains. Le jeune sicilien, plus doué pour la musique que pour le maniement des pétoires, se voit contraint à l'exil. A New York, il est pris en charge par la Mafia et se retrouve à fréquenter Lucky Luciano, Franck Costello et quelques autres criminels qui manipulent les éminents représentants de la démocratie américaine. Jusqu'à Franck Sinatra que Willy Melodia découvre alors que le nazisme fait régner son ordre barbare sur l'Europe. Qui choisir lorsque l'on se revendique de ses racines italiennes? Mussolini? Ou se ranger du côté des quelques-uns qui ont décidé de combattre le fascisme?
Au bout du compte, une sorte de roman d'aventure à l'italienne. Plutôt bien construit. Ce qui n'est déjà pas si mal.
"Le bref été de l'Anarchie" de Hans Magnus ENZENSBERGER (L'Imaginaire/Gallimard). Le temps a donc exercé son oeuvre. Le Lecteur était un tout jeune trentenaire lorsqu'il découvrit ce bien étrange roman (que l'épicerie Gallimard a enfin ressorti, fin 2010, de son armoire aux souvenirs!). Un roman qu'il méjugea alors puisqu'il bolcheviquait du pied et de la main gauches. Surtout de la main gauche. Plus de trente cinq ans plus tard, il a donc relu l'étrange et si dérangeant roman. Puisque, en dépit des apparences trompeuses, il s'agit bien d'un roman. Un roman qui s'est construit à l'aide d'une multitude d'éléments épars, rassemblés (et traduits) par Enzensberger, puis rapprochés (ou confrontés). "Le raconteur a écarté, interprété, élagué et monté et intégré dans l'ensemble des fictions découvertes par lui sa propre fiction délibérément et qui sait? à regret; peut-être uniquement parce qu'il y voit son droit de laisser aux autres la leur."
L'Histoire est celle non pas de la guerre d'Espagne dans sa globalité mais de ce qui revient, au cours de cette guerre, aux anarchistes de la CNT et au plus emblématique de ses représentants, Buenaventura Durruti. Chacun des "raconteurs" propose donc au Lecteur un fragment du reflet de son regard sur les évènements. L'intercesseur (en l'occurrence Enzensberger) n'a pas "le dernier mot. Car la prochaine personne qui transformera cette histoire en rejetant ou en acquiesçant, en oubliant ou en conservant, en supprimant ou en racontant à son tour, cette prochaine et provisoirement ultime personne est le lecteur."
Voilà le donc le cadre tel qu'il fut déterminé par le Romancier et dans lequel se déroule le bref été de l'Anarchie. Un homme, Durruti, observé, décrit, détaillé par quelques dizaines de ses contemporains. Amis, adversaires ou ennemis. Dont les récits interfèrent, se télescopent parfois, frôlent ou s'éloignent de cette vérité qu'il serait indécent (ou immoral?) d'atteindre.
D'où quelques surprises pour le Lecteur. Lorsque, par exemple, il retrouve en plusieurs circonstances Ila Ehrenbourg. L'écrivain soviétique dont il supposait qu'il avait été un témoin à charge contre Durruti et les anarchistes. Mais qu'il découvre, là, en 2010, avec un regard empreint de respect, voire même d'admiration et d'affection à l'égard des militants/combattants de la CNT. "Les travailleurs de Barcelone bardaient de matelas une Hispano-Suza et, armés de revolvers, roulaient vers le combat. Ils jouaient sur leurs guitares des hymnes révolutionnaires. Ils se faisaient photographier avec des chapeaux à large bord. Il y avait parmi eux des centaines de Pancho Villa. Les fascistes de Saragosse, eux, avaient des tanks et des avions."
Le roman intrigue, le roman interroge, le roman passionne. Il traite de cette guerre dite civile dont les plaies ne sont toujours pas refermées. Il oriente le regard vers ces hommes dont les rêves furent mis en charpie par la soldatesque franquiste, soutenue et armée par Hitler et Mussolini. Parmi ces hommes, au milieu d'eux plus qu'au dessus d'eux, Buenaventura Durruti, "mort au combat". Durruti qui "appartient à l'anti-histoire, celle que l'on ne trouve pas dans les livres de lecture. Sa tombe est située à la lisière de la ville, à l'ombre d'une fabrique. Sur la dalle nue, il y a toujours quelques fleurs. Aucun tailleur de pierre n'y a gravé son nom. Il faut regarder de très près pour pouvoir lire quelques lettres informes qu'un inconnu a maladroitement tracées sur la pierre avec son canif, le mot Durruti."
"Ta mère" de Bernardo CARVALHO (Métailié).L'enlisement de l'armée russe en Tchétchénie. Les combat des mères de soldats. Des soldats tout juste sortis de l'adolescence. Roman "d'actualité" écrit par un écrivain brésilien. Roman utile, peut-être, mais pas indispensable.
"Le goût amer de la justice" de Antonio MONDA (Stock). Un petit goût de déception. Point trop amer toutefois. Mais le Lecteur attendait un récit plus épicé (peut-être se montre-t-il trop exigeant à l'égard des auteurs italiens?). Or, cette histoire du vieil et brillant avocat et de son élève et assistant peine à s'extraire des poncifs. Même lorsque les deux hommes sont amenés à préparer la défense d'un individu accusé à tort (??) de pédophilie.
"Dublinesca" de Enrique VILA-MATAS (Bourgois)."Il appartient à la lignée de plus en plus clairsemée des éditeurs cultivés, littéraires. Emu, il assiste chaque jour au spectacle de l'extinction discrète, en ce début de siècle, de la branche noble de son métier..." Voilà pour la présentation de Samuel Riba, l'Editeur. Un Editeur avec lequel ne Lecteur ne cesse plus de dialoguer depuis qu'il a refermé le livre. Tant il partage d'inquiétudes avec Riba/Vila-Matas sur le devenir de la littérature, cette "vénérable vieille putain".
Voici un livre d'un pessimisme ravageur, d'un pessimisme qui bouscule et qui contraint à l'interrogation, donc un livre d'un pessimisme salutaire. Le monde de la culture hérité de Gutenberg se meurt. Lui succède déjà celui de la gougueulisation, du fourre-tout, qui prive l'homme de repères en l'englue dans un magma infâme. Afin de tenter de s'extraire de ce magma, Riba entraîne à Dublin quelques amis écrivains. De Joyce à Beckett. Une errance dans le "cimetière catholique de Glasnevin". La traditionnelle photo de groupe, "tous serrés maintenant autour de la famille joycienne". Puis: "C'est, semble-t-il, l'endroit idéal pour prononcer les paroles funèbres en l'honneur de l'ère Gutenberg..."
L'Editeur qui n'édite plus se cherche une rédemption. "Il se hait lui-même pour son erreur d'hier, mais aussi pour avoir été si maladroit et ne pas avoir su trouver un écrivain capable de rêver malgré le monde, de structurer celui-ci de manière différente. Un grand écrivain à la fois anarchiste et architecte. Il lui aurait été égal qu'il soit mort. Un type vraiment génial, un seul aurait suffi. Quelqu'un qui aurait été capable de détruire et de reconstruire le paysage banal de la réalité..."
Le Lecteur n'a désormais de cesse que de se confronter une seconde fois à ce pessimisme salutaire qui émane du livre de Enrique Vilar-Matas.
"La ville absente" de Ricardo PLIA (Eulma). Le Lecteur s'est immergé dans ce très "borgésien" roman qui entremêle les récits, entre la fiction et l'histoire, l'une et l'autre aux frontières imprécises. "Il n'y a jamais de première fois dans le souvenir, c'est seulement dans la vie que le futur est incertain, dans le souvenir la douleur est toujours semblable, exacte, dans le présent il faut éviter certains lieux à mesure qu'on traverse le passé sous l'oeil de la caméra..." Il est ressorti de cette immersion avec le sentiment que le monde dans lequel il vit ne concède que peu d'espaces au rêve. Mais que l'insoumission reste à l'ordre du jour quoi que prétendent les idéologues dont le regard n'englobe rien d'autre que le reflet des médiocrités ambiantes.
"Chasseur de têtes" de Jo ESBO (Série Noire/Gallimard). Qui du prédateur ou de la proie? Qui remportera la partie d'échecs? Le Lecteur se désagrège. La fréquentation du polar, même s'il s'en vient de Norvège, ne l'exalte plus.
"Parure d'emprunt" de Paula FOX (Joëlle Losfeld). L'enfance et l'adolescence de Paula Fox. Une autobiographie. Réduite au stricte nécessaire. Epurée. Débarrassée des scories qui dénaturent trop souvent ce genre d'exercice. Paula Fox s'en tient à l'essentiel: narrer les tribulations de celle dont les parents n'ont pas voulu, qu'ils ne rencontrent qu'épisodiquement, qu'ils confient à d'autres. Du vieux pasteur qui fera naître le goût pour la littérature, en passant par la grand-mère qui lui fera découvrir Cuba. De l'Amérique profonde à New-York, de Los Angeles et Montréal, un cheminement qui éclaire l'oeuvre d'une romancière d'exception.
"Tarnac" de Richard MILLET (L'Arpenteur). L'histoire du critique qui jamais n'écrivit la moindre critique. Une réflexion sur l'art du paraître, art si commun au sein de la société du spectacle.
("Tarnac" n'a rien à voir avec l'affaire qui défraya la chronique. Tarnac, c'est le nom dont se dote celui qui est devenu la référence dans les milieux de l'art nouveau. Puisque Tarnac n'est rien d'autre que le village où naquit son père.)
"La reine des lectrices" de Alan BENNETT (Denoël). De l'humour anglais. Mais si typiquement (ou excessivement?)anglais qu'il n'a provoqué que de rares et insignifiants sourires chez le Lecteur. Qui s'est senti étranger à la reine des lectrices. Seules les deux premières pages surent provoquer une franche hilarité.
("Windsor accueillait ce soir-là un banquet d'apparat: le président de la République française s'était placé aux côtés de Sa Majesté tandis que la famille royale se regroupait derrière eux; la procession se mit en marche et rejoignit le salon Waterloo.
- Maintenant que nous sommes en tête à tête, dit la reine en adressant des sourires de droite à gauche à l'imposante assemblée, je vais pouvoir vous poser les questions qui me tracassent au sujet de Jean Genet.
- Ah... Oui, dit le président.
La Marseillaise puis l'hymne britannique suspendirent durant quelques instants le déroulement des opérations, mais lorsqu'ils eurent rejoint leurs sièges, Sa Majesté se tourna vers le président et reprit:
- Il était homosexuel et il a fait de la prison, mais était-ce vraiment un mauvais garçon? Ne pensez-vous pas qu'il avait un bon fond, au contraire? ajouta-t-elle en soulevant sa cuillère.
N'ayant pas été briefé au sujet du dramaturge chauve, le président chercha désespérément des yeux sa ministre de la Culture, mais celle-ci était en grande conversation avec l'archevêque de Canterbury.
- Jean Genet, répéta la reine pour lui venir en aide. Vous le connaissez?
- Bien sûr, répondit le président.
- Il m'intéresse, dit la reine.
- Vraiment?
Le président reposa sa cuillère. La soirée promettait d'être longue.")
"Indignez-vous" de Stéphane HESSEL (Indigène Editions). Un fantastique autant qu'inattendu succès éditorial. De ce qui n'est pas vraiment un livre, mais un opuscule. Un opuscule qui contient sans le contraindre un cri. Celui que profère un vieil homme:Stéphane Hessel (dont la biographie ne sera pas résumée par le Lecteur, puisqu'elle figure dans tous les journaux.)
Le Lecteur, lui aussi, s'indigne. Le Lecteur s'indigne de ce qui indigne Stéphane Hessel. En gros: de tous les méfaits commis par le capitalisme, de toutes ses forfaitures. Sauf que Stéphane Hessel s'évite, lui, d'écrire ce mot-là, et a fortiori d'insister sur lui. Donc d'accuser les tenants du capitalisme. Donc de tourner contre eux sa si légitime indignation. L'ancien diplomate ne préconise rien d'autre que ce qu'il appelle "l'insurrection pacifique" afin de tenter d'inverser le cours de l'histoire. Dans un monde où la violence capitaliste exerce ses ravages, "l'insurrection pacifique" serait-elle en mesure d'apporter des solutions à la hauteur des enjeux? Le Lecteur en doute. L'angélisme et la naïveté lui semblent faire les affaires des charognards qui régentent le devenir de l'humanité avec le soutien de la quasi totalité de la société des politiques. Laquelle société, même lorsqu'elle se réclame de la gauche, a bien souvient jeté aux oubliettes l'observance du Bien Public.
"L'accordeur de pianos" de Pascal MERCIER (10/18). Le Lecteur n'a toujours pas quitté le train de nuit pour Lisbonne à l'intérieur duquel il effectue d'incessants allers et retours. Ce qui explique peut-être les difficultés qui furent siennes à écouter les partitions remises à l'ordre du jour par l'accordeur de pianos. Le Lecteur s'explique: chronologiquement "L'accordeur de pianos" est antérieur à "Train de nuit pour Lisbonne". Mais voilà, il découvrit et s'enthousiasma pour le second avant que d'ouvrir puis de lire le premier. Lequel n'est pas à la hauteur de celui qui lui succéda, la hauteur littéraire, comme de bien entendu. Même si l'histoire de l'accordeur de pianos (qui trucida un célébrissime ténor - du moins Pascal Mercier le laisse-t-il tout d'abord croire -), contient en germes les ingrédients qui, quelques années plus tard, feront de "Train de nuit pour Lisbonne" un roman d'exception. Reste tout de même que "L'accordeur de pianos" n'est pas une oeuvre à négliger, qu'elle est celle d'un écrivain qui s'essaie à explorer des territoires inconnus, qui parfois s'égare, mais qui déjà plane bien au-dessus des fadaises qui font les délices des épiciers en édition.
"Les divins mondains" de Ottiero OTTIERI (Autrement). Autrement est une maison d'édition qui n'a rien à voir avec l'épicerie. Bien au contraire. C'est qu'il en faut du culot pour faire traduire puis publier un roman paru en Italie en 1968. Or, ce roman, au demeurant d'une brûlante actualité, appartient à cette catégorie littéraire qu'il est aujourd'hui de bon ton de marginaliser. Pensez donc! Une satyre au vitriole! Et, qui plus est, la satyre des puissants, des qui ont le cul cousu d'or. Rien à voir avec les anxiogènes angoteries ni les houellebecqueuses torcheculteries. "Les divins mondains", c'est un féroce coup de tatane dans la fourmilière où se confinent les nantis. C'est également un exceptionnel exercice littéraire. Le Lecteur assume l'intégralité de son bref mais enthousiaste propos.
"Le voyage de l'éléphant" de José SARAMAGO (Seuil). Le roman n'est parvenu que tardivement au Lecteur. Normal: d'autres lecteurs se le disputaient, d'où sa longue absence sur les rayonnages de sa bibliothèque préférée. Le roman est enfin parvenu au Lecteur précédé d'une flatteuse réputation. Ce qui explique sans doute sa déception. Certes "Le voyage de l'éléphant" l'a captivé, cet étrange périple, au milieu du seizième siècle, d'un pachyderme et de son cornac, de Lisbonne à Vienne, en passant par Gênes. Certes, dans ce récit faussement historique, Saramago esquisse un tableau peu reluisant de la société européenne contemporaine. Certes, le Lecteur a souvent souri. Mais il ne s'est pas laissé abuser par l'usage de quelques artifices qui alourdissent, diluent et affadissent parfois le propos.
"Inassouvies, nos vies" de Fatou DIOME (Flammarion). Le Lecteur partage tant et tant des colères et des indignations de Fatou Diome qu'il s'évitera toute remarque déplaisante sur ce roman. Un roman qui raconte la rencontre d'une jeune femme esseulée et d'une vieille dame que ses proches expédient au mouroir. Deux personnages qui évoluent à la périphérie de la société des couches moyennes aisées, lesquelles exhibent leurs boursouflures et leurs purulences.
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