Informez vous et faites passer
Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Rectificatif
Voilà ce qu'il en coûte de se relire du seul oeil droit: j'ai, bien involontairement, accordé un long et immérité sursis à Jacques Julliard (précédente chronique) qualifié de quasi quinquagénaire. Les plus avisés auront rectifié d'eux-mêmes: l'éminente plume gauche issue du croupion de Jean Daniel (en voie de transfert vers Marianne) est un quasi octogénaire!
Prix
Foutage de gueule! Les Vieilles Choses chargées de distribuer les récompenses (Goncourt et Renaudot) n'ont rien trouvé de mieux que de consacrer deux personnages confortablement installés sur les rayonnages des épiciers de l'édition. En particulier cet individu gluant et, aux yeux du Lecteur, trivialement réactionnaire qu'est Houelbecque (outrageusement placé sur un piédestal par des torche-culs au service des susdits épiciers à l'égal de l'ignoble Céline, ce qui est un comble!)
"Le secret du Bayou" de John BIGUENET (Albin Michel). Recette typiquement américaine. Un roman qui est une sorte de film par anticipation. L'histoire de deux familles dans une Louisiane où les dites familles portent des noms qui évoquent encore la Vieille France. Deux familles qui vivent du ramassage des huîtres dans une mer où les sociétés pétrolières commencent leurs premiers forages. Deux familles concurrentes, donc destinées à s'affronter. Le Lecteur ne bouda pas son plaisir. Voilà un roman d'amour et d'aventure qui se laisse découvrir. Un roman dont le Lecteur s'est toutefois défait sans regrets ni amertume.
"Moi tout craché" de Jay McINERNEY (L'Olivier). Le type même de littérature (américaine ou pas) à laquelle le Lecteur est totalement hermétique. Une littérature qu'il ne commentera donc pas.
"Toute la famille sur la jetée du Paradis" de Dermot BOLGER (Gallimard). De la première à la seconde guerre mondiale, en passant par l'Irlande puis par l'Espagne. La trajectoire d'une famille irlandaise prise entre le respect des traditions et la foi en la nouvelle religion moscovite. Le Lecteur s'est laissé entraîner sur les pas de chacun des protagonistes. Il s'est pris d'une passion singulière pour les personnages féminins, installés sur le piédestal des victimes héroïques. Mais la leçon d'histoire n'a que trop rarement suscité son intérêt. En dépit de la vigilance de Dermot Bolger qui s'est évité, pour l'essentiel, de s'enliser dans les sables mouvants du manichéisme.
"Manifeste d'économistes atterrés" (Les liens qui libèrent). Utile pour qui croit encore qu'il est possible de contrôler le capitalisme (financier) et de lui indiquer la mise en oeuvre de solutions conformes à la morale (ou à l'éthique, c'est selon). Le Lecteur, lui, considère que le capitalisme n'est ni contrôlable ni amendable. Et que s'il peut lui arriver de subir et de se recroqueviller dans sa coquille lorsque les circonstances l'y contraignent, sa nature profonde le pousse ensuite à rétablir des rapports de force qui lui soient favorables et qui lui permettent d'assumer jusqu'au bout de leurs conséquences ses penchants mortifères.
(Le Lecteur ne pétitionnera évidemment pas aux côtés des éminents économistes qui suggèrent d'appliquer un cautère sur une jambe de bois.)
"Le chanteur de Gospel"de Harry CREWS (Folio/Policier). Un vieux polar (1968) à l'américaine. Du polar qui se contrefout du côté flicailleux des choses. Du polar qui s'immerge dans les réalités sociales et qui les décortique. Du polar qui laisse deviner que ce ne fut jamais très drôle pour les damnés de la terre. Même à Enigma, Géorgie, USA. D'où s'extirpa le Chanteur de Gospel. Qui fit carrière. Mieux encore: qui outrepassa les limites que l'on assigne normalement à la gloire. Puis qui s'en revint à Enigma. Pour un concert. Enigma où venait d'être assassinée Mary Bell. Point de suspens: le meurtrier croupit dans une geôle infâme. Mais le Chanteur de Gospel n'accomplit-il pas des miracles? La foi soulève parfois des montagnes et le rêve américain emprunte bien souvent des chemins de traverse!
"Dans la ville des veuves intrépides" de James CANON (Belfond). La filiation avec Garcia Marquez constitue-t-elle une garantie? Assurément non. Du moins sur le versant littéraire. Mais le Lecteur ne fait toutefois pas la fine gueule. L'histoire du village perdu dans la montagne colombienne ne manque pas de saveur. D'autant que la guérilla va priver les femmes de leurs époux. Et que les dites femmes s'accommodent très bien de ce vide. Au point qu'elles inventent une nouvelle forme d'organisation sociale et qu'elles imaginent même les contours d'une nouvelle approche de l'action politique. Ne manquent à ce roman que les épices qui conféraient à ceux de Garcia Marquez un goût inimitable.
"Point Omega" de Don DELILLO (Actes Sud).Voilà un roman étrange, déroutant, dérangeant. Un roman qui juxtapose deux histoires. Deux histoires qui côtoient le vide. Donc la mort. Nourries de cette obsession quasiment permanente dans l'oeuvre Delillo: le temps. Le temps qui peut s'étirer à l'infini, comme dans la projection au ralenti de "Psychose", le célébrissime film d'Hitchcock. Mais le temps qui trace son sillon. Chez le vieil universitaire spécialiste la "loi de l'extinction". Mais aussi chez le Lecteur a qui Delillo tend comme un reflet du possible de son devenir.
"Pour repartir du pied gauche" de Jacques JULLIARD (Flammarion/Libération). Il eût été plus juste de titrer cet opuscule: "Pour repartir de la couille gauche". Puisque les grands esprits qui commentent ou réfutent les vingt thèses de Jacques Julliard sont tous des mâles. Des mâles virilement installés en politique. Le Lecteur salue l'effort accompli par un presque quinquagénaire pour se convaincre enfin que le capitalisme, ça vous fout une merde pas possible. Mais le Lecteur, qui n'est pas dupe, n'a rien trouvé, ni chez Julliard ni chez ses contradicteurs, qui puisse lui indiquer où situer une éventuelle sortie de secours. Sous la tutelle de ces gens-là, le capitalisme mortifère a encore de beaux jours devant lui.
"Indignation"de Philip ROTH (Gallimard). Le Lecteur clame son enthousiasme! Voilà un Ecrivain, Philip Roth, qui fêtera très bientôt ses 80 ans! Un Ecrivain que le Lecteur fréquente depuis tant et tant d'années que sa bibliothèque s'est remplie des traductions de la quasi totalité des romans parus en France. Non que le Lecteur veuille induire l'idée qu'il connaîtrait l'Ecrivain. Il l'a simplement fréquenté. En tant que Lecteur. Assidûment. Fidèlement. Passionnément, puisqu'il n'est pas, à ses yeux de Lecteur, de bonne approche de la littérature sans une belle part de passion.
Et voici donc que le romancier Philip Roth offre au Lecteur ce beau roman: "Indignation". L'exaltante, la généreuse indignation d'un adolescent qui, en 1951, au pire moment de la guerre de Corée, affronte l'institution universitaire qui est à l'image de la société américaine. Encalottée. Fermée Rigide. Réactionnaire. Un adolescent appelé au plus bel avenir mais qui refusera de se soumettre et que l'impitoyable machinerie expédiera en Corée.
Que l'on ne s'y trompe pas: Philip Roth n'a pas écrit un roman dégoulinant de nostalgie sur sa lointaine adolescence. Il dresse, au contraire, un réquisitoire sans complaisance contre des règlements anachroniques et liberticides, contre une société rigidifiée et intolérante. Philip Roth qui n'a besoin que de quelques lignes pour rappeler, en conclusion de ce roman, qu'un tsunami bouleversa cette société-là dès la fin des années 60. "En 1971, les bouleversements sociaux, les transformations et les mouvements de protestation des tumultueuses années 1960 finirent par atteindre l'université de Winesburg, si réactionnaire et si apolitique qu'elle fût."
Un superbe roman dont la portée échappera bien évidemment à tant de ces crétins qui nous gouvernent, ceux que des idéologues de pacotille, des philosophes faisandés poussent à effacer des pages des livres d'histoire le sens de l'élan qui marqua ces années-là, l'élan vers l'émancipation, l'élan vers la libération, le pari de l'intelligence.
"Hors la loi" de René BELLETTO (P.O.L.). Un chef d'oeuvre que, par insouciance (?) ou par paresse (?) le Lecteur aura méconnu.
"Portable" de Ingo SCHULZE (Fayard). Treize nouvelles. Dont le Lecteur souhaite qu'elles permettent à l'écrivain allemand de se faire la place qu'il mérite dans les librairies et les bibliothèques de France (dont il exclut toutefois Palavas-les-Flots, berceau de la médiocrité et de la flagornerie) et de Navarre. Ingo Schulze brosse de ses contemporains des portraits qui ne sont pas sans faire penser (parfois) à ceux qu'ont légué les Petits Maîtres Hollandais (si bien représentés au musée de Montpellier)."Les imbroglios de la Saint Sylvestre" ou bien encore "Une nuit chez Boris" constituent des modèles du genre. Des ruines de la RDA intégrées à la va comme je te pousse dans le conglomérat allemand, mais aussi de Dresde à Budapest, en passant par le coeur de cette Europe en quête d'identité, les nouvelles constituent toutes, ce qui est assez exceptionnel, autant de repères pour qui veut aborder à la connaissance de si proches voisins et d'une littérature qui mérite beaucoup mieux que le quasi anonymat dans lequel la franchouillardise la confine.
"Nu à la chaise" de Marie-Thérèse SCHMITZ (Gallimard). Rencontre impromptue. Même pas programmée. Mais dont le Lecteur se réjouit. Une histoire de famille, plutôt bien construite. La fille qui s'en revient élucider la mort de la mère au moment où le père atteint au terme de sa vie. Une écriture sobre, au rythme des pensées, des sentiments, des désirs, des élans, des souffrances de la narratrice. L'écriture d'une écorchée vive. Dont il reste à déterminer si elle est celle que la romancière prête à la narratrice
"Maire Courage" d'Hélène MANDROUX (Au Diable Vauvert).
(En fait: une série d'entretiens de l'actuelle maire de Montpellier avec Jean KOUCHNER.)
Mais quelle mouche a donc piqué Pierre Serre, l'éminent directeur de la Gazouillette de Montpellier, pour que, dans l'édition du 28 octobre de l'hebdomadaire, il éreintât à ce point un livre qui bien évidemment ne fut pas programmé pour sortir le jour des obsèques de l'Imperator?
Au terme de son parcours, le Lecteur, lui, considère que le hasard ne fit point trop mal les choses. Puisque le livre en question n'est évidemment pas cette sorte de règlement de compte dont semble se délecter la Médiatouillerie. A moins que de l'observer par le petit bout de la lorgnette puis d'isoler les quelques phrases et paragraphes qui expriment les désillusions et les rancoeurs d'Hélène Mandroux à l'égard de l'Immense Bâtisseur.
Le Lecteur a lu. Ce qui est sa mission première. Au terme de sa découverte, ce qu'il considère comme, tout à la fois, l'épine dorsale et l'ossature du livre, est étranger aux médiocres calculs des tripatouilleurs. L'essentiel du propos, cette épine dorsale et cette ossature, s'articule autour d'une vision de l'action politique. La vision d'une femme qui ne fit pas carrière en politique. Avec ce qu'implique l'engagement de qui ne s'est pas inventé de plan de carrière en politique: la foi naïve, l'enthousiasme et donc la combativité, la démesure de l'espoir, le partage, la confiance dans l'autre, la volonté de changer le monde. Et c'est bien cet aspect-là qui confère tout son intérêt à "Maire Courage".
Les propos d'Hélène Mandroux sont en effet étrangers aux démonstrations conventionnelles qui caractérisent les productions "littéraires" (merci Pierre Serre!) des politiques institutionnalisés. Et puis, n'en déplaise à ses détracteurs, "la" maire de Montpellier n'est jamais aussi convaincante que lorsqu'elle évoque "sa" ville tout autant que celles et ceux qui y résident. Avec "sa" vision de sa fonction, la clarté de son propos sur le cumul des mandats, l'urgence de rendre aux citoyens le contrôle de ces structures étrangères au suffrage universel que sont les communautés d'agglomération.
Le Lecteur ne laissera toutefois pas dans l'ombre les points de ses désaccords avec Hélène Mandroux. Sur l'élection présidentielle, dont il considère qu'elle est le facteur aggravant du dépérissement de la démocratie. Sur la rénovation du parti socialiste qui ne peut déboucher que sur des programmes inconséquents tant que le dit parti n'aura pas engagé une réflexion approfondie sur le processus mortifère auquel conduit le capitalisme.
Au bout du compte, reste tout de même un livre utile, un livre respectable. Un livre dont la fraîcheur "naïve" (ah! ce cher Pierre Serre!) tranche avec la violence, le réalisme et le cynisme des "vrais" faiseurs de politique, individus en règle général fortement couillus et destinés à régner selon des modalités qui les installent au bas des marches des tréteaux sur lesquels trônent Falstaff, Ubu, Arturo Ui et consorts.
"Fille de rouge" de Isabelle ALONSO (Héloïse d'Ormesson). Le Lecteur a le préjugé tenace. Il se refuse à fréquenter les amuseurs inféodés aux chaînes de l'abrutissement télévisuel. Il lui a donc fallu accomplir un effort quasiment surhumain pour ouvrir l'autobiographique roman d'Isabelle Alonso, laquelle Isabelle officiait (au temps où il consacrait un peu de son temps à l'observation de la lucarne) "chez" un certain Ruquier. Le roman est recevable. Point génial, mais convenable. Avec ce qu'il faut d'émotion(s) contenue(s). Normal: l'histoire d'Isabelle Alonso est intimement liée à celle de la guerre d'Espagne (côté Républicains, bien entendu) et à l'exil de celles et ceux qui refusèrent de se soumettre. Des rouges, en particulier.
"La princesse des glaces" de Camilla LÄCKBERG (Actes Sud). Les hivers suédois sont particulièrement rigoureux. La belle Alexandra passera tout de même quelques jours dans la baignoire de sa villégiature. Transie à un point que cela n'est même pas concevable. Raide morte. Meurtre? Suicide? Une non point moins belle biographe et un flic, amoureux de la biographe, élucideront le mystère. En Suède, les secrets de famille ont la vie dure. Cela donne un polar qui se traîne parfois, qui s'alanguit souvent, mais qui ne manque pourtant pas d'un certain charme typiquement scandinave.
"Zulu" de Caryl FEREY (Folio Policier).Tout serait-il donc si noir dans l'Afrique de Nelson Mandela? Corruption, drogues, sida, crimes barbares. Un polar ne porte pas témoignage à la façon d'un reportage. Un polar est une forme d'investigation qui peut faire fi des réalités, ou bien encore jouer avec elles et les remodeler. Le Lecteur a pris le parti du polar. Des crimes barbares, de la drogue, le sida, la corruption. Des monceaux de cadavres. Quelques flics qui s'évertuent à élucider le mystère. Des nostalgiques de l'Apartheid. Des trafics insensés. Tous les ingrédients du genre. Du rythme. Echevelé parfois. Un exercice maîtrisé. Une réussite.
"Effondrement" de Horacio CASTELLANOS MOYA (Les Allusifs).Le Lecteur a déjà exprimé tout le bien qu'il pensait de l'oeuvre de l'écrivain salvadorien ("Déraison" et "Le bal des vipères", chez le même éditeur). Ce nouveau roman ne fait que le confirmer dans son appréciation. Un roman à la structure très particulière, qui narre l'histoire d'une famille placée en équilibre instable entre le Honduras et la Salvador, avant, pendant, puis après la guerre qui opposa brièvement les deux pays.
Avant? Côté Honduras. L'épouse dominatrice séquestre son époux afin de lui interdire de participer aux épousailles de leur fille avec un ressortissant salvadorien (lequel époux est par ailleurs président du parti nationaliste qui détient le pouvoir). Castellanos Moya use alors avec brio d'une écriture théâtralisée (dialogues incisifs, entrecoupés d'indications pour une éventuelle mise en scène).
Pendant? 1969. Honduras et Salvador. La guerre éclate. Brève mais point trop sanglante. Le père et sa fille correspondent par les voies traditionnelles, pendant que la mère, nationaliste exacerbée, use comme elle le peut du téléphone pour, entre autres, accuser de vive voix sa fille de collusion avec l'ennemi (le Lecteur abrège!).
Après? Cet après s'articule autour de deux pôles: l'immédiat de l'après puis vingt ans après.
L'immédiat de l'après se situe en 1972. Toujours sur le mode la correspondance entre la fille et le père. Le Salvador va vivre sa tentative de putsch. L'époux de la fille est assassiné. La mère n'a toujours pas pardonné la trahison et, désormais, elle s'exaspère contre la volonté d'émancipation de la jeune veuve.
Vingt après? Honduras. La mégère se meurt. La mégère est morte. Le récit s'en revient à un mode plus classique, donc romancé. Castallanos Moya confie alors la narration à l'homme à tout faire de celle qui est devenue une bien vielle et sinistre dame. Un homme à tout faire qui est alors le témoin privilégié de l'effondrement.
Voilà bel et bien un roman d'une facture exceptionnelle. Un roman original, peu conforme à l'héritage littéraire des grands maîtres latino-américains. Une remarque à la marge mais qui induit l'idée que Catellanos-Moya est déjà un de nouveaux grands maîtres de cette littérature-là.
"La Montagne de minuit" de Jean-Marie BLAS DE ROBLES (Zulma).Le Lecteur est perplexe. Voilà un (court) roman dont l'écriture et le style l'ont enchanté. Il fait sienne cette mise en garde: "... tu contribues au déclin de la rationalité qui assombrit notre début de siècle; une vaste embrouille des cerveaux où se nourrit le plus lointain minuit des hommes. S'il y a quelque chose de pire que la religion, c'est le mythe; la littérature est bien incapable de changer le monde, mais dis-toi qu'elle a encore les moyens d'entretenir ce qui le désagrège." Alors? Fut-il piégé par l'Ecrivain au point de s'être laissé aveuglé par le récit de la passion de Bastien pour le Tibet et le lamaïsme? Bastien, gardien reclus dans un collège de jésuites? Bastien le mal aimé? N'a-t-il point perçu les subtilités et les nuances qui s'insinuent dans les deux voix qui se juxtaposent: celle de Rose et celle de Paul son fils. Rose qui réside, à Lyon, dans le même immeuble que Bastien. Rose qui matérialisera le rêve du vieil homme et lui offrira le voyage de Lhassa. Où elle se confrontera aux remugles d'une histoire dont les nazis ne sont pas absents.
Donc piégé, le Lecteur? Ou peut-être inattentif? Ce qu'il retient de cet ouvrage, ce qui lui confirme que la mise en garde citée ci-dessus est valide, c'est cette sorte de postface, la petite quinzaine de pages dans lesquelles Blas de Roblès éclaire son roman, cette petite quinzaine de pages qui lui sert à exorciser les mythes. Le Lecteur a-t-il usé de subterfuges pour donner un peu de consistance à sa perplexité?
"Les Jeux de la nuit" de Jim HARRISON (Flammarion).N'en déplaise aux grincheux, Jim Harrison n'a rien perdu de sa verve. Le Lecteur n'a en effet rien trouvé dans cet ouvrage de ce qui pourrait justifier des véhéments reproches formulés sur France-Culture par une critiqueuse patentée. Au point qu'il se demande si cette pourfendeuse intégriste a vraiment lu le second des textes, "Chien Brun, le retour"! (Des retrouvailles! Chien Brun avec lequel le Lecteur fit connaissance dans "La femme aux lucioles").
Le Lecteur est toujours fasciné par l'art si particulier de Jim Harrisson de faire évoluer ses personnages dans leur relation à leur environnement. Géographique (où le Montana occupe une place centrale). Culturelle. Humaine. Economique. Sociale. Tout ce qui donne consistance à la vie. Que l'on soit une adolescente (Sarah) obsédée par l'idée de la vengeance à l'encontre de celui qui la viola. Que l'on soit un exclu du miracle américain (Chien Brun). Et même que l'on soit devenu une sorte de loup-garou incapable de se contenir les nuits de pleine lune! Harrison reste un formidable conteur.
"On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux"de Robert BOBER (P.O.L.). Là, le Lecteur le concède: il triche. S'il a vibré à la lecture de ce faux vrai roman, c'est qu'il y a retrouvé des pans entiers de sa vie. Puisque le récit débute avec la préparation du tournage du film de François Truffaut "Jules et Jim". Puisqu'il l'emporte ensuite dans l'immensité de la foule qui participa aux obsèques des victimes de Charonne (13 févier 1962, le Lecteur n'avait pas encore vingt ans!). Puisqu'il y croise Roger Vailland. Puisqu'il l'entraîne au Père Lachaise, jusqu'au Mur des Fédérés. Puisque, enfin, il le convie dans un voyage jusqu'à Berlin.
Le Lecteur abrège: il a vécu dans la proximité de tant de ces évènements que relate Bober. Il a, par exemple, écouté et aimé Joël Holmès. Le Lecteur abrège, car l'essentiel du propos de Bober n'est évidemment pas contenu dans les pages de cette Histoire qui sont celles du début des années 60. Bober part à la recherche des traces des deux disparus, les deux pères (son père à lui, et le père d'Alex, son demi-frère) qui furent les époux successifs de sa mère, deux juifs polonais. Que s'en reviennent alors sur le devant de la scène les moments les plus effroyables de l'histoire contemporaine. C'est vrai: on ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux (la phrase est de Pierre Reverdy).
En guise de post-sciptum, puisque le Lecteur évoqua Charonne, quelques phrases sur les obsèques (dont le Lecteur suppose que Bober les a retrouvées dans l'Huma): "Les premiers rangs de la foule avaient atteint le Père-Lachaise avant que les derniers, au-delà de la République, aient pu se mettre en marche. Paris n'avait pas vu un tel cortège depuis des années. Combien étaient-ils, ces hommes et ces femmes, agglutinés dans la lente montée de l'avenue de la République, suivant les obsèques des huit manifestants tués le 8 février? Et les fleurs! ce fut une marée. Du haut de Ménilmontant, ces fleurs c'était comme un jardin en marche, submergeant lentement l'avenue de la République. Une des images les plus belles et les plus inoubliables qu'ait jamais offertes Paris à ceux qui aiment son peuple. Avec les fleurs, ce qui frappe le plus, c'est le silence. Pas un cri, pas un bruit ne sort de cette foule immense. On entend à peine le lent piétinement, sur le sol mouillé, de cette fantastique colonne qui accompagne ses morts vers les hauteurs de la ville, dans le vent glacial, les bourrasques de pluie et de grêle. Pendant toute la matinée, on ne verra pas un policier, pas un agent. Et jamais cortège n'aura été plus ordonné, plus discipliné, plus recueilli. Dans ce cortège, des mineurs de fond avec leur casque et leur lampe. Des déportés ont remis leur pyjama rayé d'il y a vingt ans. L'étoffe est délavée, fanée, grise comme celle d'un vieux drapeau. Après les fleurs, on porte de front les photos des victimes. Derrière, seule, la photo du petit Daniel Ferry. Un visage d'enfant. Il sourit, et ce sourire arrache des larmes à tous ceux qui le voient. Derrière la photo, suit immédiatement le fourgon funèbre de l'enfant recouvert de blanc."
"Mort de Bunny Munro" de Nick CAVE (Flammarion). C'est l'histoire d'un mec qui a deux grosses couilles en lieu et place du cerveau. Et qui vend des produits de beauté à des rombières. Insignifiant.
"Le rêve entouré d'eau" de Bernard CHAPUIS (Stock). La chasse au trésor. Quatre objets à la recherche desquels se lancent les membres d'une Confraternelle. Le Lecteur salue l'audace de l'Ecrivain qui, en ces temps de crise, aura su fédérer quatre romans en un seul, permettant ainsi à l'Editeur de réaliser d'appréciables économies et d'éviter le sacrifice de quelques stères de bois.
"Le dernier crâne de M. de Sade" de Jacques Chessex (Grasset)."Wie sind wir wandermüde - ist dies etwa der Tod?" (Comme nous sommes las d'errer! Serait-ce déjà la mort?"). Les deux vers d'Eichendorff concluent le roman de Jacques Chessex. Qui sans doute avait ressenti cette lassitude que génère l'errance et qui mourut voilà bientôt un an. Le Lecteur est un familier de l'Ecrivain suisse. Puisque, d'aiguille en fil, il le fréquente depuis une bonne quarantaine d'années.
Cet ultime roman est une sorte de pied-de-nez à tous les bien-pensants, à tous les calotins, à tous les moralistes, à tous les fous d'un quelconque dieu. Donatien-Alphonse de Sade décède, en décembre 1814, à l'hospice de Charenton. Il a convaincu (du moins l'espère-t-il) le jeune médecin qui l'accompagne (à défaut de soulager ses maux) de ne pas accomplir d'autopsie sur son cadavre et de veiller à ce qu'aucun crucifix ne vienne enlaidir sa tombe. La curetaille s'invitera aux obsèques. Puis la tombe sera ouverte en 1818, tombe d'où sera extrait le crâne du défunt. La relique et ses copies passeront ensuite de mains en mains, jusqu'à celles du narrateur. Non sans avoir laissé, au gré de leurs errances, de sulfureuses et inaltérables traces. "Le dernier crâne de M. de Sade" ponctue avec une ironie grinçante une oeuvre exceptionnelle. Celle de Jacques Chessex que le Lecteur salue une fois encore.
"Les aimants" de Jean-Marc PARISIS (Stock). "Il n'y a pas d'amour heureux". Voilà un court roman qui constitue un exercice d'aragonisation plutôt réussi. Ce qui, dans le langage du Lecteur, relève de l'hommage. Eva (Elsa) et le narrateur (Louis) se fréquentent mais ne forniquent pas. Le Lecteur extrapole, bien entendu. Mais c'est bien d'amour courtois dont il s'agit dans ce roman, un amour inscrit dans la durée jusqu'à ce que la maladie (le cancer?) n'emporte Eva, l'amie, la confidente, l'aimée. Ne manquent au récit que quelques-uns des grincements de dents si mal dissimulés dans la musique si bien ordonnée de l'oeuvre la plus troublante d'Aragon ("Le roman inachevé"), grincements qui obligent à s'interroger sur la nature réelle des relations Louis/Elsa. Quoiqu'il en soit, le roman de Jean-Marc Parisis n'est pas chose négligeable.
(Les extrapolations du Lecteur feront peut-être grincer quelques dents?)
"La convocation" de Herta MÜLLER (Métailié).Le Lecteur se contrefout des récompenses littéraires. Mais obligation lui est faite de reconnaître (voir une précédente chronique) que les jurys du Nobel ont, l'an dernier, placé sur le devant de la scène une Auteure d'exception. "La convocation" narre le quotidien d'une ouvrière qui, dans la grisaille de la Roumanie de Ceausescu, s'est essayée à entretenir le rêve de l'évasion, le désir d'un ailleurs un peu plus coloré. Trahie, dénoncée, elle est alors interrogée par un flic (qui n'est rien d'autre qu'un flic) qui la convoque au gré de ses humeurs. Aucun pathos. Le flic n'est qu'une sorte de parenthèse dans le récit. Un récit qui exhibe les plaies purulentes d'une société de l'enfermement. Cela donne de la grande, de la très grande littérature.
fleurs et tomates