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Le temps qui passe

Février 2012
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c'est revenu comme çà

La main droite celle du patronat,  remuait dans sa poche une poignée de centimes et rythmait le monologue comme une batterie accompagne le chanteur. Au bout des doigts de l’autre main, la gauche celle du prolétariat, il tenait  un clop. Il disait un clop, pas une clope, ou alors une tige, ou une cibiche, ou une petite dernière quand le paquet se terminait. Elle se balançait en allers retours entre ses lèvres et sa main à la manière d’un fumigène, point rouge illustrant le brasero d’un piquet de grève. Le paternel racontait facilement ses grèves, ses luttes d’autant plus facilement que l’actualité l’y rappelait. Il n’en manquait jamais une, mon cheminot de père. Nul doute que celles de ce moment l’eurent trouvé fidèle à l’engagement. Accoudé au buffet sur lequel il reposait son moutardier de rouge  et reprenant son clop en équilibre sur le bord du bahut, merde j’ai foutu la cendre à coté,  qu’il disait, et rajoutait, un retraité c’est un retraité, et un vieux c’est un vieux, y’a pas de raison, tous ont droit à la même retraite, ceux qui ont été riches toute leur vie, ont pu épargner, les autres qui en ont chié tout l’temps ont le droit à une vieillesse digne, égalité farternité nom de Dieu... En cela, il me rappelait la chanson de Brel, « les vieux mêmes riches, sont pauvres.. ». Mon père est parti depuis longtemps, sa retraite n’a pas été si lourde que cela pour les cotisants comme d’ailleurs celle de beaucoup de ses collègues dont il parcourait les avis de décès dans le journal « la vie du rail »… Faut dire, que plus de trente cinq ans de « trois huit » ça secoue, l’estomac et le sommeil et le reste quand il en reste.
27110100.jpg Drôle de période, l’automne de monsieur est avancé. Je ne demande pas à monsieur s’il apprécie et s’il en redemandera. Je vois bien qu’il n’aime guère le dépouillement de la nature. Il n’aime pas davantage à devoir considérer sa calvitie et les arbres aux feuilles caduques et comparer son crâne à la montagne devenue chauve. Et puis monsieur a une petite tête. Et la montagne est grande. « Elle est aussi plus vieille que la Non violence » ou l’inverse selon les jours, rapportait une zélée disciple de Lanza Del Vasto, disciple qui s’enorgueillit de l’avoir fréquenté et à ce titre enseignait l’art du maitre, dans des séminaires organisées dans la communauté que fréquenta Monsieur. Monsieur qui rigolait bien à l’épreuve de cet enseignement ésotérique. Monsieur a aussi une petite mine, celle des jours sombres où tout ce, en quoi il tenait, semble vaciller. Bien sûr les certitudes ont disparues depuis longtemps. Et c’est temps mieux. Il ne lui en reste, en temps qu’atrabilaire chronique, que cette part de mauvaise foi mais de bon aloi que monsieur partage avec les pêcheurs, « qu’en Bretagne il ne pleut que sur les cons ». Monsieur est de Kerhuon, faites pas chier. Voilà donc les premiers froids, les premières neiges blanchissent les crêtes. Demain c’est coup de vent sur le golf du Lion. Temps de chien, temps de grèves et le sentiment flou d’être un peu pommé. Et puis tout à l’heure remettant la main sur le métier, en l’occurrence ma gueule et ma carcasse sur l’escalier, avec le quel je chus comme « la maison Huchère », un ovni sortit de mon poste de radio, comme je n’attendais plus. Le même frappé, le même tempo, et je me souviens du flat picking,  de la même voix, sortie j’imagine  de la même trogne…une dernière chanson de Neil Young, pareilles à celles que j’écoutais et rejouais il ya si longtemps. J’ai laissé ma visseuse, je suis resté comme un con assis dans l’escalier. Le bougre de canadien est toujours là. J’étais en suspens nul part entre deux étages, comme dans la vie, toujours aussi pommé, mais sûr de cet instant. Y’avait donc des valeurs et des sentiments qui ne bougeaient pas, qui ne s’affadissaient pas. Au signal, surgit cette intuition que l’émotion intacte et pareille à celle qui me fit traverser, puis survoler les routes plutôt que de les suivre était ce soir capable de rallumer les lampes sur ma piste intérieure. Je ne fume plus depuis un mois mais c’est de la bonne.    
 
 
Extrait  d'un carnet de mon Grand père, Julien François Maréchal, 
 
12 septembre.                                                                
 
« Vandeuil- Journée terrible. Arrivé le soir à 7heures. On donne l’ordre de bivouaquer en plein champ. Il commence à pleuvoir. On s’abrite avec des gerbes de blé. On se construit un abri. Mais la pluie fait rage. Nous sommes mouillés, trempés. A 22 heures, départ pour Vandeuil, il pleut à torrent, nous marchons en colonne par un, car nous sommes doublés par l’artillerie. La nuit est noire, on entre dans les fossés, dans l’eau jusqu’aux genoux. Jamais de ma vie je n’ai été aussi malheureux. Je désirais la mort. Nous arrivons près du village. Nous avons mis 3 heures pour faire 4 kilomètres.
A ce moment, je me sens malade. Je quitte les rangs et je vais près du talus et je rentre dans l’eau jusqu’aux genoux. Ma dysenterie me finissait petit à petit. Je perdis connaissance et je restai 1 heure, allongé dans l’eau lorsque par mes plaintes, je fus entendu par un prêtre qui vint à mon secours et m’emmena dans une cave et me fit coucher sur une botte de paille. Il fit sécher mon linge et le lendemain on s’est mis en route pour rejoindre le régiment… »
 
 
 
C’est un petit cahier d’écolier. Dans la boîte, je l’ai trouvé plié en deux, comme dans un geste d’affliction. Il en résulte une cicatrice et la fragilité d’un vieillard courbé qui a survécu aux tourments pour toujours témoigner. Sur la couverture verte, figure un médaillon apposé sur une palme. Dans le médaillon on a représenté le profil d’une déesse antique au dessus de laquelle a été marquée : « La sagesse ». Athénée.  Athénée t’as suivi. « Athéna, la déesse aux yeux pers ». Celle qui intervint sans cesse pour protéger Ulysse dans son Odyssée.
  
Et les dieux dans le ciel s’en fouttent. Il pleut sur les gerbes de blé que personne ne viendra rentrer car les temps, à mesure qu’ils pissent pour exciter la guerre, sont à faucher de l’humain. Mais point de dieux barbus, ou bien de quelles sortes ses dieux aux desseins si limités qu’ils puissent avoir donné vie à une telle engeance si prompte à se détruire et à affliger autant de souffrances sous couvert de leur allégeance et si fière d’avoir été crée à leur image.
Il pourrait pleuvoir sur des amoureux transis. Mais ceux qui tentent de se protéger de la pluie sous les épis moissonnés sont des hommes que d’autres hommes envoient à la guerre.
 Il pleut sur ces hommes sur qui vont pleuvoir les coups. Ils s’abritent sous les blés qu’ils ne mangeront pas. Batteurs, meuniers et boulangers sont aussi habillés pour la bataille. Il n’y aura pas de pain. Il n’y aura plus d’amour.
 Les oiseaux ne prélèveront pas leur part de moisson. Apeurés par les sourdes déflagrations des canons comme des coups de tonnerre crachés depuis la terre, ils sont enfuis, ou bien ils se cachent…
 Et puis, bivouaquer n’est pas pique-niquer. Bivouaquer n’est qu’un sursit, un moment de répit en attendant l’ordre de poursuivre la progression vers le front, reprendre son souffle avant d’expirer. Les batteurs, les meuniers, les boulangers et les amoureux ne sont pas des oiseaux. Ils n’ont pas su s’enfuir. On les a paré de vêtements rêches. En ce début de guerre, aux couleurs bien visibles pour faciliter le travail du chasseur, ils seront bientôt désignés comme des cibles. Tous ne retiendront de ce champ que la pluie, le froid, l’angoisse, le désespoir, et déjà la boue dans les chaumes.
akela-164.jpg « Je n’ai pas peur de la mort, elle m’est aussi indifférente que la vie, cela ne peut s’exprimer. » Bernanos, journal d’un curé de campagne. Voilà qui cadre mes idées noires du moment, et qui, dans le « balancement maudit » du poète, me mène en fuite dans le temps de chien, la vague au cul, trois quart sur l’arrière, sous un ciel gris. Ne plus tenir son cap, juste barrer à la lame et éviter de rouler bord sur bord. Tenir sans trop savoir, pour aller solitaire, autre part, espérant échapper au mensonge, au superficiel, à l’injustice, au grotesque. «  Le ridicule côtoie le sublime », c’est du même auteur encore, et ça me revient dans la gueule comme un retour de palan dans ma petite vie qui passe. La vie qui file comme un radeau sur un océan de détresse, sans qu’il me soit permis d’imaginer autre chose que de lutter sans cesse, pour ne pas dériver et dévier de l’envie de comprendre dans quel bordel je suis. Le sais tu toi, dans quel bordel on est. Tout se passe comme si rien de ce qui nous a fait souffrir, ne servait à nous faire comprendre, nous guider. Les riches sont toujours plus riches et moins nombreux et les pauvres toujours plus pauvres et plus nombreux. Dominants, dominés, et solitaires, et spirit us sancît… rien ne change.   
Extirpant d’un vieux sac en toile les outils exprès pour çà, la brosse, le couteau de plâtrier et l’éponge de chantier, le paternel s’attaquait à la pierre de grès. Il maniait rapidement la brosse qui était aussi dure que l’énergie de son désespoir.
 Contre l’oubli, papa déployait sa méthode. Il ranimait la mémoire des pierres. Il brossait. Il grattait. Il entretenait. On ne pouvait pas suspecter que ces gesticulations iraient nourrir la suffisance dont sont ornés les « sépulcres blanchis » cités dans les évangiles. Cela tenait plutôt du  « on fait de son mieux », simple expression d’une dignité. Cette même dignité que les riches, dans un mythe et dans leur grande mansuétude, prêtent  généreusement aux pauvres, non sans intérêt. Cela révélait surtout une fidélité sans faille au souvenir d’un père trop tôt disparu.
 Le souffle chaud qu’il expirait se condensait. L’employé des Chemins de fer, manches de gilet dominical retroussées, se donnait des allures de locomotive, muscles en lieu et place des bielles. Il me semblait qu’il engageait une course contre le temps, celui là même qui ronge jusqu’à l’oubli. On eût dit qu’il refaisait le lit de son Papa. Nul doute, même s’il se montrait circonspect dans les supputations d’une possible vie après la mort, Papa s’employait avec soins et gestes digne d’un prêtre de l’antique Egypte, animé de la seule bonne volonté qui aurait pu, je m’y attendais, produire des étincelles de vie. 
Alors que Papa s’agitait, je fixais ton monument à la fois modeste et grave. J’espérais qu’à force de se faire frotter la pierre, celui qui en ces temps là n’était pour moi  que le cousin du père Noël mais beaucoup moins fortuné et bien moins rigolo, le Jésus en croix posé là, nu à tous les vents, se lève enfin. Qu’on le chatouille et à force de l’agacer qu’il s’anime que diable !
 Et toi, Grand père, comme Aladin s’extrayant de sa lampe merveilleuse, que tu sortes de ta boîte dans un grand fracas. Enfin redressé, et vérifiant le bon fonctionnement de tes articulations, tu te serais étiré, et tu aurais débouché tes oreilles d’un doigt énergique. Tu aurais ensuite secoué la poussière de ton vieil uniforme. Ramassant ton képi et, d’un geste à l’élégance toute militaire, essuyant un après l’autre le dessus de tes brodequins sur tes bandes molletières, tu aurais roulé tes moustaches et héros d’un poème à la  Prévert tu nous aurais dit : « mes enfants c’est une grosse connerie tout çà… faîtes un vœu ! ».
 Tu serais ressuscité, pour de vrai. De grand père mythique, fauché à l’âge du Christ, tu serais devenu un vénérable grand père à moustaches qui piquent quand on l’embrasse.
 Tout bien réfléchit, çà me turlupinait un peu que tu ressuscites à l’âge de trente deux ans, c'est-à-dire vingt ans de moins que mon Papa. Mais un miracle ne s’encombre pas de détails temporels et Papa aurait pour le coup cessé de penser que « la vie est une soupe à la grimace qu’il faut manger tous les jours pour finir en boîte dans un grand trou ».  Si ce n’est pour les morts, à quoi ça pourrait bien servir la résurrection ? Allez curé, assez des promesse du dimanche, on dirait…« On dirait », comme disent les enfants On dirait grand père, que tu aurais rompu le silence qui régnait autour de ton lit minéral. On dirait que tu aurais pu ajouter, sans nous faire peur, en nous fixant d’abord d’un œil malicieux : « attendez y’a du monde avec moi… » Et te retournant ensuite, tu aurais crié: « debout les gars, quittez vos tranchées, ne restez pas cloîtrés dans la tombe, os en l’air ! Refusons la concession perpétuelle ! On dirait, on dirait…On a beau dire, disent les vieux.
Rien de tout cela n’arrivait. Rien n’avait plus bougé depuis qu’après la guerre ton corps fut ramené à Paris. Dans un cercueil en chêne non plombé mais tout de même « très solide » avait signifié les militaires, comme pour rassurer Marie Louise. Très solide, J’ai retrouvé le terme plein de sollicitude dans un courrier qui lui fut adressée à cette occasion. Donc, plus rien ne changerait ni ne bougerait. Plus fort qu’un fantassin vulnérable, un cercueil solide c’est du costeau, c’est fait pour durer.  Pour ceux qu’on n’avait pas su préserver vivants, on proposait de les conserver  morts à l’abri du danger qui casse, dans une sorte de casque intégral en bois qui tout comme la langue du même nom qui illustre et se perd en hommages et condoléances, donne l’illusion. Durer, en cela, le cimetière ressemble un peu à une prison, en une addition de toutes les souffrances passées, sans que personne n’y puisse rien  changer. Personne n’y peut jamais rien. C’est comme çà, à quoi bon. Fallait pas être là au mauvais moment, au mauvais endroit.
 
FIN.
Coupure, noir complet, plus rien. Je ne suis même pas au courant.
Ben non, j’entends une vie, puis bientôt une voix. Je suis mort et je vis encore, ah putain quc’est bon ! Pas si terrible finalement. Ah si, quand même, c’est bien des claques dans la gueule. Ah tiens, c’est ma Doudou qui me raccroche à la scène. Ben non je ne suis pas mort. Angoissé avant de perdre connaissance, je n’ai pas vu le moment ou l’on passe de l’autre côté. Apparemment, il y aurait donc un autre coté, et on n’y a même pas installé l’éclairage, mais c’est pourtant prévu dans certains livres. On passe de l’angoisse à...Je ne sais pas. Certains affirment qu’il faudrait aller plus loin, pour y voir de la lumière. Une grande lumière que tu ne vois que plus ou moins longtemps, suivant ta conduite dans la vie terrestre. La minuterie céleste ne s’est pas allumée. Je n’ai pas pris assez de leçons de conduite. Coup de bol, j’aurais pu passer inaperçu, invisible au royaume des ombres. A moins que, l’ouverture du sas n’ait pas été ordonnée. Et peut être que je n’y aurais pas eu droit au feu d’artifice… Sans compter que mourir un jour de poisse, c’est un truc à vous mener direct au chaudron éternel. Tiens, j’entends du bruit, Y’a Jean Pierre Koffe, le roi des chaudrons qui s’énerve à la radio.
Mon corps est couvert d’une urticaire géante et je suffoque.
Et puis j’ouvre un œil, il y a du monde. Un médecin qui s'active, barbu jusqu’aux yeux, me scrute avec un regard inquiétant. Il sort de la ruche lui aussi, et je te pique et je te repique encore. Adrénaline, perfusion, ses lunettes sont épaisses et aujourd’hui ma veine est petite.
Ca m’a séché. Cette putain de nuit m’a séché. Quand le cœur est sec, on s’en fout de se lever à pas d’heure. Qu’il fasse soleil ou bien qu’il pleuve, qu’importe on reste. On reste, comme on voudrait partir. On regarde comme d’autres méditent. Silence à l’intérieur. La bataille s’est achevée. Tout est déglingué, cassé. On dit poliment à l’autre qui s’inquiète, je suis cassé, fatigué. Je suis fatigué d’être fatigué, fatigué d’être un rêve, un film dans la vie, une vilaine bobine déroulée, foulée. On se dit pour faire plaisir qu’on a de la chance çà pourrait être pire. Qu’on a un toit, qu’on arrive à manger et, que la petite est belle. Regarde comme elle est belle, comme elle te sourit. Comme elle s’en fout de tout, du moment que tu es là, près d’elle, sa joue à bisous à deux pas de tes lèvres. Alors tu pleures. Tu pleures comme un con. Encore comme un con, puis que tu ne sais faire que cela, le con. Et tu te dis peut être et elle te dit encore.

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