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Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
"Yanvalou pour Charlie" de Lyonel TROUILLOT (Actes Sud). Le livre des deux mondes. Les damnés de la terre. La poignée de nantis. Entre les deux, l'étroite passerelle par laquelle quelques uns des damnés parviennent à s'infiltrer, à s'insinuer dans un monde qui n'est pas le leur, à y trouver parfois une confortable sinécure. Tout cela en Haïti, bien entendu, puisque Trouillot est haïtien (et qu'il vit à Port-au-Prince). Et voilà qu'un beau jour, l'avocat promis à un brillant avenir se voit contraint d'emprunter la passerelle en sens inverse et de s'en revenir parmi les damnés de la terre. Des étrangers en son propre pays.
Le Lecteur a parcouru ce roman sans jamais reprendre son souffle. Déchiré de partout. Endolori: 'homme d'en haut n'entend plus l'homme d'en bas. Non qu'il l'ignore: il tend à l'éviter, à ne pas l'écouter. "Même pour de mauvaises raisons, quelqu'un qui vit dans la vraie vie peut agir assez vite pour servir une bonne cause. Mais que comprend à la vraie vie une fonctionnaire du bien qui travaille à heures fixes et se paie en devises? Depuis qu'elle coordonne la gestion de l'aide aux nécessiteux, les tailleurs de Francine sont bien mieux coupés et l'on ne voit plus, dans ses yeux, toute la misère du monde. Elle a bu une mixture de pouvoir et bonne conscience qui la fait exulter."
Le roman de Trouillot offre un tableau d'un réalisme cru sur des sociétés humaines qui ont égaré les vieilles utopies que les élites déclarent archaïques. Puisqu'il n'est plus d'autre perspective que de se soumettre à un ordre prétendument naturel. Un roman à découvrir de toute urgence pour celles et ceux qui ne se résignent pas au pire.
"L'histoire du scorpion qui ruisselait de sueur" de Akram MUSALLAM (Sindbad). Le romancier est palestinien. Et c'est bien dans l'histoire d'un peuple martyr que s'inscrit le récit du mal vivre du narrateur. Le roman du vide, le roman de l'impuissance à influer sur le cours des choses. A l'instar du scorpion qui, privé d'eau, perd son venin.
"Assez parlé d'amour" de Hervé LE TELLIER (Lattès). L'amante résolue. L'amante irrésolue. Des bovaryations sur un mode mineur, nimbées d'un lacanisme nécessairement récessif. Un roman plus drôle que les angoteries ordinaires. Par la vertu d'un chapitre qui est le bijou de ce roman: la plaidoirie de Louise devant la "conférence Berryer" (concours d'éloquence du barreau de Paris).
"Mathilda Savitch" de Victor LODATO (Liana Levi). Les séquelles des attentats (mais aussi des guerres) dans l'imaginaire d'une adolescente américaine dont la soeur aînée vient de se suicider. Le Lecteur s'est laissé subjuguer par ce récit qui emprunte sa voix, sa tonalité, ses accents à l'adolescente. Sauf qu'après avoir refermé le livre, il s'est tout de même demandé s'il ne s'était pas laissé manipuler, comme entraîné malgré lui vers des contrées qu'en règle générale il s'interdit de fréquenter. Une dérive qui, soit-il précisé, tendrait à démontrer que Victor Lodato est un écrivain talentueux.
"Lark et Termite" de Jayne Anne PHILLIPS (Bourgois). La guerre de Corée. Qui ne constitue pas la trame du récit. Qui le situe simplement dans le temps. Le récit, c'est la vie des humbles, des humiliés, la vie de deux femmes et d'un jeune handicapé. La guerre ne s'y insinue que comme le temps de l'autrefois, lorsqu'elle renvoie aux premiers instants d'un amour auquel elle n'accorda aucun répit. Voilà un roman qui se situe dans la lignée des grandes œuvres américaines, un roman qui ose et réussit à mettre en scène le peuple. Il s'en dégage une humanité empreinte de respect et d'affection. Point de misérabilisme. La vie, rien que la vie, celle que parcourt Termite, l'enfant handicapé, dans l'environnement de sa sœur et de sa tante, fausses et vraies mamans tout à la fois. Ce roman ne quitte plus le Lecteur.
"Fille noire, fille blanche" de Joyce Carol OATES (Philippe Rey). Nouveau roman de la si prolifique écrivaine américaine a laissé le Lecteur sur sa faim. Non qu'il fût exempt de générosité dans sa tentative de restituer la complexité des relations entre deux jeunes étudiantes encloses dans une université "libérale". L'une blanche et l'autre noire. Durant les années Nixon, celles du pourrissement, celles d'une guerre qui, au Viêt-Nam, n'en finissait pas. Ce roman n'est ni le plus riche ni le plus signifiant dans l'œuvre de Joyce Carol Oates. Il est. Sans plus. Un roman qui se lit sans déplaisir.
"No Smoking" de Will SELF (L'olivier). Le Lecteur a parcouru le roman à la façon d'un voyageur étranger aux us et coutumes d'une contrée inconnue.
"Déluge" de Henry BAUCHAU (Actes Sud). La Critique fut élogieuse. Le Lecteur éprouva, lui, les pires difficultés à accompagner l'Ecrivain dans son voyage au plus profond des méandres de l'inconscient d'un Artiste Pyromane.
"Le sari vert" de Ananda DEVI (Gallimard). Première rencontre avec cette écrivaine. Un choc. Dont le Lecteur se remet lentement. Non que le récit de l'agonie d'un vieil homme lui ait été insupportable. Après tout, la mort n'est rien d'autre que l'ultime rendez-vous. Ce qui confère tant de force et de véhémence au récit, c'est la confrontation entre cet ancien patricien et deux femmes: sa fille et sa petite fille. Une confrontation qui met à nu le système patriarcal dont il serait trop rassurant d'assurer qu'il ne concerne que la société d'un minuscule territoire de l'Océan Indien, l'Île Maurice. Le pouvoir du mâle. Les violences subies par les femmes. En particulier, celle dont le fantôme hante le récit: l'épouse, mère et grand-mère des deux autres protagonistes.
"Le journal intime de Benjamin Lorca" d’Arnaud CATHRINE (Verticales). La mort de l'écrivain. Qui a laissé dans la mémoire d'une machinerie informatique son journal intime. Quatre de ses proches vont, à rebrousse temps, aborder à ce journal. Chacune et chacun se posant la question: ai-je ou non le droit de transgresser la volonté du défunt qui exigea que ce texte fut détruit? L'exercice n'atteint pas à l'aboutissement. Du moins aux yeux du Lecteur Comme si Arnaud Cathrine s'était refusé à transgresser certaines règles imposées par la société éditoriale.
"Comment j'ai trouvé du boulot" de Jim NISBET (Rivages). Polar autour de thèmes très tendance; la musique et la drogue. Un guitariste sans talent, mais apparemment propre sur lui. Un encyclopédiste des substances illicites. Une fourgueuse de came. Un pervers. Le récit traîne, s'enlise. Sans notes de musique discordantes.
"Paris-Brest" de Tanguy VIEL (Editions de Minuit). Le lecteur a savouré une cuillerée du gâteau: celle dans laquelle l'auteur moque le Languedoc-Roussillon et la désuète station balnéaire de Palavas-les-Flots. Pour tout le reste, le produit est aisément identifiable: il porte le sceau d'un pâtissier qui n'a plus goût à user des arômes les plus subtiles.
"Le voyage à Bordeaux" de Yoko TAWADA (Verdier). Une étudiante japonaise, installée à Hambourg. Une amie française lui propose de séjourner à Bordeaux afin d'y apprendre le français. Le Lecteur a raté la correspondance en gare de Bruxelles. Il attend toujours le prochain train pour Bordeaux.
"Laitier de nuit" de Andreï KOURKOV (Liana Levi). Ce roman de Kourkov n'atteint pas au niveau du tout premier que le Lecteur avait découvert au tout début de ce nouveau siècle. "Le Pingouin". Mais tout de même, Il ne fera pas la fine bouche. Les aventures nocturnes de quelques habitants de la capitale de l'Ukraine lui ont arraché des sourires et provoqué provoqué parfois de francs éclats de rire. Kiev en plein de cœur de l'hiver. Un politicien véreux et mystique. Deux ou trois gros bras. Une nourrice intarissable. Un douanier. Des chats qui meurent puis ressuscitent. Tant de situations cocasses Trop, peut-être? La machinerie s'emballe parfois et donne alors l'impression d'échapper au contrôle du mécanicien. Mais, et c'est tout de même confirmé: au bout du compte, le Lecteur aura passé de très agréables moments dans la fréquentation des personnages inventés par Kourkov.
"Sous la tonnelle" de Hyam YARED (Sabine Wespieser). Une prodigieuse histoire d'amour merveilleusement contée. Dans le contexte de ce Moyen Orient où de guerres en génocide(s), les mémoires entremêlent d'indicibles souffrances. Dans ce Liban où se confrontent et s'affrontent celles et ceux qui n'ont pourtant pas d'autre solution que de vivre ensemble. Le roman de Hyam Yared inscrit les destinées de celle et de celui qui jamais ne furent amants dans les convulsions de l'Histoire. Celle et celui qui jamais ne furent amants mais qui s'aimèrent jusqu'à l'éblouissement. Point d'eau de rose, cependant. Puisque l'Histoire et ses drames à répétition ne concèdent pas le moindre répit. Et tant pis pour les quelques outrances que le Lecteur, dans les instants de sa lecture, considéra comme superflus. Des outrances qui comptent si peu devant l'intensité bouleversante du récit. Un récit qui n'édulcore rien. Qui évoque les abominations avec retenue, avec pudeur.
"Tu accompagnas sa culpabilité d'avoir survécu. Juif de toute une moitié de son sang, arménien d'adoption, il faisait le pont entre deux génocides. Il était deux fois rescapé. Deux fois coupable. Il en parla à son père, détruit par l'absence de Rachel et la douleur de son amour perdu. "Tu ne comprends pas, lui dit-il, tu ne comprends donc pas que tu vis par miracle Tu es encore en vie, sauvé par la géographie. Par le hasard de ta naissance au bon endroit. Je suis sauf mais j'aurais dû être mort, tu m'entends? Mort"...."
"Sous la tonnelle" offre un vrai moment de grande littérature. "En divorçant, j'ai tout abandonné des contes, sauf l'absolu. Séduire m'a distraite. Je me suis mise à mêler amour et séduction. A boire dans des substituts d'amour Dans des récipients creux, du plaisir à ras bord. Cette phase de ma vie resta secrète. Personne ne devait s'en douter. Pas même toi. On ne prend pas d'amant par amour de l'autre mais par amour de soi. C'est pour ne pas me haïr que je me jetai dans des corps de passage. Pour oublier que je passais aussi."
"Le touriste" de Olen STEINHAUER (Liana Levi). Le Lecteur n'est peut-être pas un touriste ordinaire. Il a quitté l'agent de la CIA au beau milieu du gué, le laissant dans un pétrin pas possible.
"Paradis conjugal" d’Alice FERNEY (Albin Michel). Le mal-vivre des couches moyennes. Des choses infimes qui ne parviennent pas à concerner le Lecteur. Lequel Lecteur n'a pas vu depuis des lustres le film qui étaie ce roman et lui confère une vague consistance: "Chaînes conjugales" de Mankiewicz. Un film qu'il n'a pas particulièrement envie de revoir. Ite missa est.
"La saison des massacres" de Giancarlo DE CATALDO (Métailié). L'Italie des années 90. Affairistes, politiques et mafieux. Qui n'a pas les mains sales? Un sénateur, communiste de la vieille école? Le tableau est saisissant: corruption, intrigues, négociations occultes, attentats. Tout s'entremêle. Un seul objectif: en finir avec la curiosité des juges. Puis abattre l'état italien tel qu'il fut en ces années-là dans sa guerre (ou sa prétendue guerre?) contre la mafia. Lui substituer un nouveau système politique. Berlusconi attend son heure. Ce polar n'est pas un livre d'histoire. Mais l'histoire en est l'acteur essentiel. Et ça donne des frissons dans le dos.
"La cascade aux miroirs" d’André BUCHER (Denoël). Le Lecteur est déçu. Il sort de sa lecture avec le sentiment diffus que l'auteur s'est égaré en transportant son personnage du côté de la Camargue. Loin de la vallée du Jabron. Loin des montagnes du pays de Giono, de leurs mystères, de leur magie. Loin de l'enfer. La mère et le fils. Enclos, comme prisonniers d'un pays refermé sur lui-même. Jusqu'à ce que survienne le temps de la substitution. La déception ne s'oppose pas à l'attachement du Lecteur à André Bucher, cet écrivain si singulier. Elle indique simplement que ce roman n'est pas celui dont il gardera le souvenir le plus radieux.
"Scènes de la vie villageoise" d’Amos OZ (Gallimard). Un village israélien plutôt paisible, fondé voilà environ un siècle par des pionniers. Un village à l'abri des tumultes. Huit nouvelles que relie la même appartenance, au cœur desquelles ressurgissent quelques personnages. D'où, parfois, l'impression de lire un roman. Un tableau sensible et coloré d'une société qui oscille entre le poids de la tradition et le désir diffus de l'émancipation. Huit nouvelles qui ne s'achèvent sur rien, huit nouvelles dont les personnages atteignent à un fragile point d'équilibre. Huit nouvelles dont il serait dommage de se priver tant elles sont à notre ressemblance. Le village israélien, par la vertu du talent d’Amos Oz, devient comme une sorte de centre du monde. Ou, plutôt, de tous les mondes qui font le monde.
"Le bon larron" de Hannah TINTI (Gallimard). Le genre de roman que le Lecteur dévore d'une traite. Ou presque. (Il a l'œil gauche qui larmoie en raison d'un orgelet insidieux.) Comme quand il était petit et qu'il lisait Hugo, Verne, Dumas, Dickens. Et "Le bon larron", c'est en quelque sorte du Dickens. Un pauvre orphelin. Une cité ouvrière. Tout ce qu'il faut de misérabilisme. Un ignoble capitaliste inculte. Deux sympathiques aventuriers. Une aubergiste au grand cœur. Un peu moins de 400 pages. Une bonne cinquantaine de kleenex. Mais le Lecteur est un homme heureux: Hannah Tinti lui a offert un somptueux reflet de ses lectures de môme. Un cadeau plutôt rare par les temps qui courent.
"Volvo Trucks" de Erlend LOE (10/18). Une truculente
découverte que celle de cet écrivain norvégien. Truculente, puisque le Lecteur n'a guère cessé de s'esclaffer en accompagnant les tribulations d'une vieille dame indigne et d'un vertueux
boy-scout. Nonagénaires l'un et l'autre tout autant que suédois. Elle, fumeuse de conséquents pétards et auditrice enflammée des musiques de Bob Marley. Lui, refoulé de tout, ascète auto
flagellant. Dont les existences vont être chamboulées par l'irruption d'un norvégien parti chercher son Graal de l'autre côté de la frontière. Le reste, tout le reste est à découvrir.
"L'ombre de ce que nous avons été" de Luis SEPULVEDA (Métailié). Le Lecteur appartient à cette génération d'hommes et de femmes qui virent dans l'aventure chilienne de la fin des années 60 comme un prélude à leur propre aventure collective. Avant que ne survienne l'abomination, ce 11 septembre 1973, lorsque la soldatesque commandée par Pinochet et financée par la CIA bombarda la Moneda. La suite? Sepulveda la résume en une phrase: "... pour les vaincus, la vie était devenue une nappe de brouillard, la brume des gens condamnés à préserver leurs plus beaux souvenirs, ces quelques années entre 1968 et 1973, marquées jour après jour par le sourire du plus militant des optimismes."
Ce roman d'un chilien n'est cependant pas celui des nostalgies. Même si le passé obsède, même si les vieux amis, les vieux camarades, trente ans plus tard, n'ont toujours pas cicatrisé toutes leurs blessures. "Ils avaient fait des plans pour prolonger l'amitié et la protéger du cours du temps, avaient été des camarades, des complices dans leurs efforts pour faire du pays un endroit, pas meilleur peut-être, mais moins ennuyeux, jusqu'à l'arrivée de ce matin pluvieux de septembre où, à partir de midi, les horloges commencèrent à indiquer des heures inconnues, des heures de méfiance, des heures où les amitiés s'évanouissaient, disparaissaient, ne laissant que les pleurs épouvantés des veuves et des mères."
Pardonnez au Lecteur s'il s'attarde sur une ou deux citations. Mais, Lui, trente sept ans plus tard, il a toujours ce Chili-là au cœur, le Chili d'Allende, que les mots, les phrases de Sepulveda Lui restituent d'une façon qui le bouleversent. Sepulveda qui vécut la férocité de la soldatesque, qui vécut l'exil.
Reste que le roman n'écrit pas l'Histoire. Le roman utilise des fragments de l'histoire à travers les trois personnages qui, tant d'années plus tard, se retrouvent à Santiago pour mener à bien une ultime aventure "militante", une aventure minutieusement préparée et organisée par un Viel anar qui fut de tous les combats avant, pendant et après la dictature.
Dans les dernières pages de son roman, Sepulveda offre une clé au Lecteur. "Un homme reconnait la fin de son chemin, le corps envoie des signaux, le merveilleux mécanisme qui permet de rester intelligent et vigilant commence à avoir des ratés, la mémoire fait tout son possible pour le sauver et embellit ce que tu voudrais te rappeler de manière objective. Ne fais jamais confiance à la mémoire car elle est toujours de notre côté; elle enjolive l'atrocité, adoucit l'amertume, met de la lumière là où régnaient les ombres. Elle a toujours une propension à la fiction."
Puissiez-vous, à votre tour, aimer ce que fut le Chili de la jeunesse de Sepulveda. Puissiez-vous, à votre tour, accompagner l'écrivain sans la moindre arrière pensée dans cette confrontation à l'Histoire à laquelle il s'est soumis, avec tous les risques que la mémoire fait courir à des réalités prétendument objectives.
"L'élégance du hérisson" de Muriel BARBERY (Gallimard). Le Lecteur aura attendu près de deux ans pour se confronter à ce succès éditorial. La récurrente question de la disponibilité de certains ouvrages dans les médiathèques! Ce dont, et pour ce qui concerne ce roman, le Lecteur ne se plaint pas. Au terme de sa lecture, il sait en effet qu'il aurait pu attendre dix ou vingt ans de plus sans que ses conditions d'existence en soient affectées. Le talent de Muriel Barbery est d'avoir rassemblé puis mis en ordre tous les lieux communs qui constituent la spécificité de la franchouillardise. Vous en faites deux tas distincts. Vous en confiez un à une concierge moins conne que ne le prétend la légende. Vous confiez l'autre à une gamine qui aborde à la puberté. Vous créez des interférences. Vous y ajoutez quelques miettes de japoniaiseries. Le tour est joué. Muriel Barbery est une habile magicienne. Est-elle pour autant une écrivaine? Le Lecteur n'en est pas convaincu.
"Grand homme" de Chloe Hooper (Belfond). Ce livre sous-titré "mort et vie à Palm Island" n'est évidemment pas un roman. Il constitue un témoignage. Un témoignage sur un fait divers. La mort, dans sa cellule, d'un jeune Aborigène arrêté par un policier blanc. Le cadre: l'île de Palm Island, dans le nord du Queensland, en Australie. Le combat acharné des proches du défunt assistés de quelques avocats conduira le policier devant les tribunaux. Voilà pour le fait divers. Car le livre de Chloe Hooper constitue un vibrant, un émouvant plaidoyer en faveur de la cause des Aborigènes. L'auteure met l'accent sur la violence qui est faite aux humbles, sur la mort programmée d'un peuple, sur la destruction systématique d'une culture. Au nom des prétendues valeurs universelles de la civilisation occidentale. Ce livre est un cri de colère. Une colère contenue qui accompagne, relaie et amplifie celle des quelques Aborigènes qui résistent. Le Lecteur, au-delà de sa découverte d'un problème qu'il n'avait fait jusqu'alors qu'effleurer, s'est confronté aux formes les plus contemporaines de la barbarie. Il serait dommageable que le livre de Chloe Hooper soit confiné dans un ghetto, celui que délimitent les spécialistes de la marginalité. Ne laissez surtout pas jachère ce texte d'une exceptionnelle humanité.
fleurs et tomates