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Le temps qui passe

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c'est revenu comme çà

 A mesure que se précisait la direction du regard inquisiteur d’un représentant de la marée chaussée, ci devant toi, arque bouté comme un colonel de Maupassant, la vie te semblait à cet instant, aussi ridicule qu’étroite, à l’image de ce sordide goulot de péage. Résolument droit dans ses bottes comme un ministre, le zélé moustachu confondait peut être la sortie de l’octroi autoroutier avec la tribune de l’Assemblée Nationale. Alors que tu avais oublié qu’on ne pouvait rien te reprocher, il tançait, de son imperceptible mouvement de bacchantes, ton inconscience, déjà bercée par les mouvements des essuies glaces. Jusqu’à ce qu’y défile, devant le pare brise, ta ci-devant vie de contrevenant :
 - mes pneus de l’avant que j’ai mis à l’arrière sont ils lisses ? Tes papiers, merde, tes papiers, non ils sont là, pas tous…La ceinture qu’est un peu pétée avec un nœud dedans, ’y doit pas voir…Eteins tes codes, y’a qu’un feu qui marche… C’est bon, le papillon d’assurance que j’ai posé est toujours là ; ça fait deux ans qu’il est là…
-Ne  pas faire attention, non ne le regarde pas, avance, « n’ayons l’air de rien… »,
-bonjour Monsieur, Gendarmerie Nationale…
- Bonjour … facile à dire, mais çà m’étonnerait monsieur l’agent.
Tout a commencé comme çà, je crois qu' il n’a pas aimé, « monsieur l’agent »…

 

 

 

 

                       

 Les petites gens ne se révoltent que très rarement de manière efficace, contre le malheur dont on les pourvoie. A ce propos, Papa qui avait pourtant battu le pavé plus d’une fois, genre un pied de biche dans la poche pour les soulever discrètement, disait que la révolution c’était un truc pour rouler en dessous ce qui était au dessus et que dans l’élan çà continuait de tourner encore ce qui nous ramenait pour ainsi dire au point de départ et finissait par rouler tout le monde même si bien sûr il y avait après coupures, beaucoup moins de monde pour apprécier. Fallait trouver autre chose, pourquoi pas une simple translation à la suite d’une velléité de mouvement ? Ou bien le cri de guerre du cabri au Grand Charles : « l’Europe, l’Europe, l’Europe… »

 

 En plus des réflexions fatalistes, les petites gens ont les cœurs fragiles et les gros chagrins qui reniflent. Ils se retiennent aux petits détails. Ils s’accrochent aux signes de bons signes. Ceux là mêmes qui ponctuent la mauvaise histoire dont ils espèrent qu’elle va changer d’issue, le temps qu’ils l’évoquent. D’ailleurs en terme de ponctuation, il n’y a jamais de point final, c’est comme la coda sur une portée musicale, parfois on se reporte à la première mesure. Donc çà pourrait marcher, on pourrait espérer une autre issue à l’histoire infernale. Et çà marchait bien dans ma tête d’enfant.

 

 Dans la maison de Kerhuon, que Papa, après sa retraite, avait réussi à acheter grâce aux assurances, à la faveur d’un accident de voiture, certains soirs, il y avait des histoires dont je redoutais la fin même si je les connaissais par cœur à force de les entendre. Et puis quand l’histoire finissait et que Papa se taisait et que la main qui remuait les pièces dans sa poche stoppait son tintamarre, tombait le silence qui s’était endormi tellement Papa avait parlé. On entendait presque les balles siffler, à coté du frigo qui ronflait. Et çà, c’est loin d’être bon signe car il parait que si tu entends le bruit du projectile, c’est comme si tu étais déjà mort, ou que ça ne va pas tarder, au  poil de quart de seconde près, même protégé par le ronronnement apaisant du frigo. Excusez du peu, je crois que je dormais.

 

 

 

 « -T’es là comme une andouille, posé sur un étal où le hasard t’a posé, un œil imbécile, orphelin de son cerveau et du cœur, entre deux sacs de sable, t’aligne…

 

-t’énerves pas Papa, tu vas réveiller maman…

 

-T’ as raison pas d’bruit nom de Dieu, les hommes sont tellement cons qu’ils ont inventé la poudre…

 

Et s’envolaient dans nos regards perdus  les volutes de la fumée. Sa « Disque Bleue »  se consumait toute seule, coincée dans un créneau du cendrier. Cà donnait un poil d’ambiance et de cérémonie, comme une espèce d’encens. Mais çà sentait moins bon. Mise en scène ou pas, ce qui est moche, le reste. Papa vidait d’un trait ce qui restait de son  moutardier de vin rouge. Après le repas, la messe était dite. Sauf que mon Grand Père ce n’était pas Jésus et il était toujours immolé sans jamais ressusciter, et papa ressemblait plus à Bernard Blier dans les « Tontons flingueurs qu’à un curé de campagne.

 

 

 

 

 

  

 

 A l’A.N.P.E,  distante d’à peu près trente kilomètres, répondant ainsi à une lettre de convocation. Il faisait beau en ce début d’automne…

 

 Pas de chance, je n’ai pas la voiture. Indisposée, elle est en congé maladie. Cà fait trois jours. Donc je marche et je m’essaierai au stop. J’espère arriver, à l’heure. Ce n’est pas gagné pour être à l’heure. Un mini bus, affecté au transport en commun dans les vallées s’arrête. Il est vide. Peut être qu’à cette heure ci n’est-il pas en service ? La porte s’ouvre. C’est le bonheur. Je monte. Je remercie le chauffeur. Il fait la gueule. Il m’indique sèchement le prix du ticket. C’est moins le bonheur. Je redescends. La porte claque. La camionnette redémarre. Elle poursuit son chemin, toujours aussi vide de passagers.  Comme les tirets blancs au milieu de la route, j’ai le cœur en points de suspensions.  En poète maudit, J’ai la sandale rageuse. Je dégomme toutes les petites caillasses qui provoquent mes pompes. Très  vite je me calme. Je deviens fataliste, parce que çà fait mal. Cette philosophie de circonstance m’entraîne dans une cadence et un balancement propices à l’établissement d’une moyenne honorable. Faut pas que je loupe mon rendez-vous. Il y a longtemps que je n’ai pas eu de rendez vous.  

 

 Commence à faire chaud. Bien sapé au départ et propre sur moi, je finis par être dépenaillé et suant. Cà « pègue » sous le tricot.  Je suis « un porteur de projet », comme ils disent. En attendant, il démarre à pieds mon projet.

 

Il y a longtemps que je ne crois plus aux histoires du mec qui a commencé avec une pomme. Je regarde  autour de moi. Il n’y a que des châtaigniers et des chênes verts, des fruits de pauvres et des glands. Si je vois un chêne à qui il en manque un, je monte dedans. Dans ces conditions, je n’arriverais jamais à voler une pomme. Je suis nul, un chiffre zéro perdu dans les nombres. J’ai trahi l’espoir de mes prolos de parents, devenir un chiffre romain, une tête de chapitre. Est ce qu’on existe vraiment quand on figure dans un concours de statistiques ? Comment se reconnaître parmi ceux qu’on manipule et qu’on agite en termes de bilans. Tout à l’heure, je sais que je vais bafouiller devant ce monsieur. Que tous les deux, de part et d’autre du bureau, nos regards ne se croiseront même pas, accaparés par l’écran de l’ordinateur vers qui les regards « convergent et que je ressortirai comme je suis rentré, à pieds.

 

-Voulez vous que je vous inscrive au stage ordinateur, qui vous permettra d’être à l’aise pour consulter le site de L’ANPE ?

 

- non, non...

 

-Je note : ne, veux, pas, s’insrire, au…

 

- ?

 

je me souviens de notre arrivée à Cherbourg, dans un coup de vent, la nuit , avec la vision sur un quai de punition de l’Esperanza, noyée sous des lumières tristes. J’ai décidé de m’approcher de la coque bleue parée de l’arc en ciel. Parvenus à leur hauteur, le long du bord, bien qu’il fût tard, beaucoup des membres de l’ équipage sont sortis sur l’aileron de passerelle, sur la plage avant et sur les ponts pour nous saluer. Assurément, ils se montraient encouragés et heureux de cette vision d’un voilier de Greenpeace sorti de nulle part, évoluant librement autour d’eux. Nous nous regardions, partageant la même surprise. Il y avait l’exaltation des envolées fraternelles. Un intense moment de bonheur nous unissait et effaçait la fatigue des heures passées à lutter contre le vent et les courants…Jusqu’à ce qu’ils nous demandent s’ils ne rêvaient pas, si c’était bien un…non a répondu l’équipage blotti sur l’avant de la trinquette, c’est juste une location, juste des éphémères attirés par la lumière…déception sur l’Espe… J’ai mis de la barre et nous sommes repartis dans la nuit, amarrer nos cœurs au ponton des visiteurs, à Cherplutoniumbourg. Notre arc en ciel s’est fait tout petit, nous aussi.

Pendant que Bécaud chantait son dimanche à Orly, j’allais souvent le passer avec mes parents au cimetière d’Ivry, lorsque « le jour du Seigneur » coïncidait avec un repos de Papa. Après avoir salué notre fleuriste habituel, les parents avaient coutume d’acheter une pauvre fleur. Persuadé de connaître son langage, je lui parlais en secret. Précisément, je communiquais avec elle sur le mode de l’empathie sans fil. Attristé, je plaignais la belle empotée d’aller finir sa vie sur une sépulture. Ce premier rite respecté et pour toi muni de ce fragile présent, nous franchissions l’aimable entrée de la cité des morts. Ce n’était pas la ballade des gens heureux quand Papa nous emmenait dans sa quête du souvenir. A chaque fois, il faisait gris. Tout gris. Gris, comme la couleur de la « deux patte » à papa. Gris comme le ciel de la cité de Villemomble où s’élançait, parmi les blocs aux murs couverts de faïence gris et bleu, l’immeuble dans lequel étaient réservés des appartements à quelques familles SNCF. Bien sur, comme un fait exprès, le gris se prolongeait dans notre déplacement, au moins jusqu’à Ivry. De toute façon, on n’allait jamais plus loin dans le sud. Je ne pouvais donc pas vérifier les dires des copains y relatant les largesses du soleil. Et puis à d’autres moments, quand se posait la question des vacances, Papa nous disait que le sud c’était pour les  « cons » du rez de chaussée qui allaient s’agglutiner l’été avec une multitude de « cons » des autres étages qu’il fallait déjà se farcir ici tout l’hiver. Donc, question de principe, ne pas se sentir bête au milieu d’imbéciles réunis sur l’idée simple d’assaillir des plages à la con…A suivre... 

 

 

 

 

« -T’es là comme une andouille, posé sur un étal où le hasard t’a posé, un œil imbécile, orphelin de son cerveau et du cœur, entre deux sacs de sable, t’aligne…

 

 

-t’énerves pas Papa, tu vas réveiller maman…

 

 

-T’ as raison pas d’bruit nom de Dieu, les hommes sont tellement cons qu’ils ont inventé la poudre…

 

 

Et s’envolaient dans nos regards perdus  les volutes de la fumée. Sa « Disque Bleue »  se consumait toute seule, coincée dans un créneau du cendrier. Cà donnait un poil d’ambiance et de cérémonie, comme une espèce d’encens. Mais çà sentait moins bon. Mise en scène ou pas, ce qui est moche, le reste. Papa vidait d’un trait ce qui restait de son  moutardier de vin rouge. Après le repas, la messe était dite. Sauf que mon Grand Père ce n’était pas Jésus et il était toujours immolé sans jamais ressusciter, et papa ressemblait plus à Bernard Blier dans les « Tontons flingueurs qu’à un curé de campagne.

 

 

 A force de creuser des tranchées, on n’est jamais loin d’un enterrement.

 

 

C’était la énième redite de l’ultime sacrifice d’un homme d’honneur qui s’appelait Julien François, Poilu de la guerre quatorze...A suivre

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