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La chronique d'André Blanchemanche

15160839.jpg "Blues" de Alain GERBER (Fayard). Voilà bel et bien un roman, un merveilleux roman. L'œuvre d'un passionné de jazz (je recommande, en passant, la lecture de son "Miles, ce feu paisible"). La naissance du blues. Bouleversante, fascinante musique que le Lecteur aborda voilà bien longtemps lors d'un concert de John Lee Hooker.

Le Lecteur insiste: ce livre n'est pas une histoire du blues, ce livre est bel et bien un roman qui raconte comment un esclave, un peu moins défavorisé que ses pairs, s'initia au piano en ses formes les plus classiques avant que de progressivement s'en émanciper et "d'inventer" la nouvelle musique dans un bordel de la Nouvelle-Orléans. Au lendemain de la Guerre de Sécession, lorsque les esclavagistes n'ont alors de cesse de récupérer leurs privilèges. Ce roman vibre à la façon du blues. Il en devient comme une juxtaposition de ces musiques à nulles autres pareilles.

"Dans un cadre donné, par exemple un spiritual, les notes nègres tombent toujours aux mêmes endroits. A Huttington, je m'aperçus que, dans la musique née de mon imagination, leur surgissement était tout aussi prévisible. Ayant établi ce constat, je m'efforçai en somme de les mettre en scène, voire d'entourer leur entrée d'un certain apparat, au lieu de les laisser simplement se manifester quand, pour de mystérieuses mais impératives raisons, elles ne pouvaient plus être contenues. Qu'elles fussent désormais présentes sur un clavier qui n'avait pas été conçu pour les accueillir facilitait mon entreprise dans des proportions considérables, à condition bien sûr de m'exprimer dans des tonalités adéquates. Mon champ d'action s'en trouvait limité, c'était incontestable. En même temps, il existait tout à coup, circonscrit en périmètre de ce rectangle où quatre-vingt-huit touches étaient rangées, un champ d'action pour ce qui n'avait encore été que songeries, utopies, hallucinations, chimères....."

Le Lecteur n'en a pas fini de revenir vers ce roman à la fois si dense et si singulier.

 

 

"Quelques nouvelles de l'homme" de Eric FAYE (José Corti). Des nouvelles plutôt pas rassurantes. D'un homme égaré dans un monde pas vraiment fait pour lui. Qui tente d'incertaines évasions. Qui échoue. Qui s'englue dans un quotidien sinistre. Il y a du Borges dans ces dix nouvelles-là. Avec tout plein de phrases qui ont ravi le Lecteur. Tenez: "Le camion des éboueurs va se présenter bientôt au haut de la rue pour collecter les songes des hommes. Il n'aura pas trop de sa grande benne." Ou bien encore: "Lorsqu'on refuse..... Lorsqu'on n'est pas d'accord, que dit-on au lieu de dire oui?"  Dix nouvelles qui renvoient un inquiétant reflet de ce que nous sommes. Sans cris ni gesticulations superflus. Un miroir auquel il est urgent de se confronter.

 

 

"Golden Gate" de Vikram SETH (Grasset). Du Christian Jeanjean, mais un peu plus conséquent A peine plus pertinent. Soit donc un roman écrit en alexandrins. Classiquement original.

(Christian Jeanjean? Vermifugeur palavazouilleux qui alexandrine une fois l'an ses vœux à des autochtones médusables.)

 

 

"Le Fils de la Mort" de Adrian Mc KINTY (Folio Policier). La fin de l'Ira. En ces années où la paix se négocie entre le gouvernement anglais et l'armée de l'ombre. L'IRA qui entreprend de nettoyer ses écuries et d'éliminer les groupuscules qui refusent d'abandonner la lutte armée. Un travail souterrain qu'elle accomplit, aux USA, avec l'aide du FBI. Michael Forsythe participera au grand nettoyage d'automne. Donc tout plein d'hémoglobine. Un polar à l'ancienne auquel se greffe une histoire d'amour d'un romantisme noir.

 


"Le supplice de l'eau" de Percival EVERETT (Actes Sud). Ambitieux mais décevant? Le Lecteur a fréquenté ce roman en même temps qu'il s'attelait à la découverte du "Livre des violences" de Vollmann. Exigences situées à un niveau trop élevé? Peut-être. Voilà un roman qui narre la vengeance du père, celle d'un homme dont la fille fut assassinée et qui, un beau jour, enlève puis séquestre un inconnu auquel il fait tenir le rôle du coupable. Au cours d'un récit chaotique, cet homme, à travers son drame personnel, met à nu l'ambiguïté des relations entre victime et bourreau, entre victimes et bourreaux. Donc une sorte de reflet de ce que la société américaine a produit, entre les attentats du 11 septembre et la torture pratiquée par les soldats américains à Guantanamo. Le Lecteur n'a pas été convaincu par ce type de construction. D'où ses réticences.

 

 

"Le Truoc-nog" de Iegor GRAN (P.O.L.). En 2003, le Lecteur avait raté ce roman qui, à sa façon, commémorait les 100 ans du Goncourt. Drôle. Mais sans férocité. Puisque l'Auteur avait alors choisi de s'installer dans la peau de Goncourable, écrivain sans talent, dont le piètre roman figure dans la liste établie par les vieilles badernes qui agonisent au sein du jury. Le Lecteur a souvent souri. Des sourires contenus. C'est à peu près tout.

 

 

"Vers l'aube" de Dominic COOPER (Métailié). Roman de la solitude. L'homme qui atteint à la soixantaine marie sa fille unique puis incendie sa modeste demeure. S'ensuit une fuite désespérée et la confrontation aux splendeurs estivales de l'Ecosse. Lorsque s'en revient l'automne, comme pris de remords, l'homme effectue le périple inverse. Jusqu'à l'aboutissement. Il y a dans la description des paysages écossais des flamboiements qui ne sont pas sans rappeler Giono. Soit donc, et en conclusion, un hommage que rend le Lecteur à Dominic Cooper.

 

 

"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina KHADRA (Pocket). La midinette qui sommeille sous la carapace du Lecteur s'est réveillée voilà quelques jours. Lorsqu'Il a lu les dernières pages du roman. Là où, dans un étrange ballet plutôt bien ficelé, tous les protagonistes de l'histoire, morts ou vivants, renouent amours et amitiés. L'Histoire, Elle, ne leur a pas fait de cadeaux. En cette Algérie de leur enfance et de leur adolescence. Des années trente jusqu'à la guerre d'Indépendance et ses ultimes convulsions. L'explosion. Les irrémédiables déchirures.

Le Lecteur qui n'en finit pas de solder sa traversée d'une guerre à laquelle il ne fut pas convié reproche à Khadra un certain angélisme consensualiste. Comme si l'écrivain avait voulu rendre son roman acceptable (ou tolérable?) par un lectorat franchouillard qui, dans son ensemble, reste ignorant de ce que furent les réalités de cette guerre. Ses réalités, mais aussi et surtout ce que furent, tout au long des 150 années de la domination française, les extrêmes violences perpétrées par les colonisateurs.

"Ce que le jour doit à la nuit" n'est pas, loin s'en faut, une œuvre négligeable. Elle occupe, le Lecteur le certifie, une place originale au sein des littératures francophones. Celle des vrais romans d'amour et d'aventure. Sachant que l'amour est d'abord et avant tout celui que l'écrivain porte à la terre qui l'a vu naître. Cette Algérie dont le Lecteur se souvient que dans la classe de l'école primaire qu'il fréquenta, une carte de géographie établissait les contours précis des trois départements sensés vivre et se régenter selon les modalités qui prévalaient au sein de la République égalitaire. Sauf que ces départements étaient peuplés majoritairement d'arabes ou de kabyles privés des droits fondamentaux accordés aux européens. Une réalité que Khadra n'ignore pas, qu'il décrit parfois avec beaucoup de pertinence, mais qu'il dissimule trop souvent derrière le magma des amitiés qui rapprochent l'arabe, le juif et le français. Alors que le "vivre ensemble" n'a de sens que dans une société au sein de laquelle "tous les hommes naissent libres et égaux".

 

En attendant un petit résumé des rencontres "Les Ecos Dialogues" au Vigan, Gard,  premier weekend organisé sur ce thème par la municipalité et que je couvre en images, avec pour inivités à cette première  d 'une série de trois programmée cette année, Francis Hallé longtemps directeur scientifique du radeaux des cîmes  et fou de canopée...Philippe Danton naturaliste, petit fils de Robinson Crusoé et Vincent Tardieu écrivain et journaliste scientifique voici la necessaire et  belle chronique d'André....

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"Cadence" de Stéphane VELUT (Bourgois). 1933. L'avenir de l'Allemagne nazie ne peut être que radieux. A Munich, un peintre est chargé d'exalter cet avenir dans la réalisation du portrait d'une fillette. D'où un sulfureux huis-clos. Au long duquel le Lecteur a ressenti comme une sorte d'oppression. L'étouffement. La nausée. Une inaccoutumance à l'horreur.

 

 

"Quand je serai roi" de Enrique SERNA (Métailié). Un passionnant roman qui ne se résume pas à la mise en parallèle des destinées de deux enfants que tout oppose. Le pauvre, le démuni qui se fait quelques sous en lavant des pare-brise et qui inhale des vapeurs de colle, lesquelles l'emportent dans des rêves insensés. Le riche, le nanti, enfermé dans les prisons dorés du virtuel et qui s'essaient à jouer avec les armes que collectionne son papa, un parvenu qui fait carrière dans la "communication". Ce roman n'est donc pas réductible à cette confrontation. Il se coltine les réalités sociales, politiques, culturelles du Mexique. Il les met à nu, à travers quelques personnages tous plus abominables et pitoyables les uns que les autres. Le Lecteur s'est enthousiasmé à lire puis relire le sidérant autoportrait (du moins, le Lecteur le considère-t-il comme tel) dans lequel un journaliste confronte ses utopies au lâche contenu conforme de ses articles. "Quand je serai roi", roman mexicain, renvoie un reflet qui, à quelques nuances près, présente bien des analogies avec les processus en cours dans les vieilles sociétés prétendument démocratiques.

 

 

"Vengeance du traducteur" de Brice MATTHIEUSSENT (P.O.L.). L'Auteur n'est pas un inconnu. Le Lecteur a souvent vu son nom accolé à celui de célébrités littéraires (Harrison, Bass, Oates, Fante, Kerouac....). Normal, puisque Brice Matthieussent excelle dans les traductions. "... je suis -c'est bien connu - l'humble artisan, le travailleur de l'ombre, le mineur de fond piochant dans l'obscurité de sa galerie, avec pour seule lumière ses dictionnaires, pour seul outil sa sagacité, pour uniques objectifs la fidélité et le labeur quand l'infidélité et la paresse sont les deux mamelles de la fiction!"

Le ton est donné. Le Traducteur s'introduit dans le domaine de l'Auteur. Par la petite porte. Par le truchement de ce que chaque Lecteur a découvert dans les œuvres traduites: les N.d.T. (les Notes du Traducteur) qui occupent parfois les bas de page. Des notes qui constituent le point de départ du roman: celles qu'accumule un traducteur français chargé de transposer un roman américain en langue de chez nous.

Toutes les données sont peu à peu inversées. Surgissent d'étranges personnages. Le vieil Ecrivain finissant qui impose au Traducteur les égarements dans un étrange labyrinthe. La Lolita surgie d'on ne sait où. Une Sans Domicile Fixe aux tétonnantes exaltations érotiques.

Le Lecteur a savouré ce pur moment de folie littéraire. Car tout ce savoure dans ce roman. Du grand art.

"..... oh j'ai oublié de t'en parler, à la différence de l'autre tunnel mon passage secret ne mène nulle part, aucune réserve des costumes, des uniformes et livrées ne t'y attend, aucun théâtre, nulle loge, aucun trou du souffleur, ce n'est pas non plus un tunnel pour s'échapper d'une cellule de prison ou du cul-de-basse-fosse d'un château fort, non, tu n'y traduiras rien, oui, continue, encore, plus fort, tu ne transporteras à l'autre bout de moi aucune marchandise verbale, aucun mot déguisé ni fruit défendu, nulle lettre maquillée cachée cachetée volée enfin révélée....."

Et si Brice Matthieussent administrait dans ce roman la preuve que l'excellent Traducteur et d'abord et avant tout un Ecrivain hors normes?

 

 

"La lamentation du prépuce" de Shalom AUSLANDER (10/18). Un véritable règlement de compte. Avec le dieu des juifs (qui n'est guère différent des deux autres, celui des chrétiens et celui des musulmans). Les errements d'un futur papa, épicier en communication. Iconoclaste? Pas si sûr. Plutôt roublard. Mais si drôle (et si souvent drôle) que le Lecteur n'a su retenir des éclats de rire nocturnes. Puisqu'il a dévoré ce roman au cours de ses heures d'insomnie.

15160839.jpg "Mangez-le si vous voulez" de Jean TEULE (Julliard). Le Lecteur devrait se méfier de certains de ses préjugés. Jusqu'à ces derniers jours, il observait Jean Teulé avec une certaine condescendance. Jean Teulé ne figura-t-il pas au sein de la troupe des amuseurs vespéraux qui officiaient autrefois sur Canal+? D'où cette interrogation adjacente: la noble mission de l'écrivain est-elle on non compatible avec les fonctions de pétomane? Le Lecteur prétendait que non. La rencontre avec ce roman lui prouve qu'il a eu tort. Donc il méaculpate.

Car voilà un roman dont la brièveté peut certes surprendre, mais qui provoque un choc dont il est bien difficile de se remettre. Le 16 août 1870, alors que les armées impériales, celles de Napoléon le Troisième, subissent avanies sur avanies, un jeune périgourdin, plutôt bien de sa personne, gentil, serviable, avenant, courtois, s'en vient visiter une foire rurale. On est loin de la guerre. On ne sait rien, ou si peu. Et voilà que le malheureux jeune homme va prononcer quelques mots qui vont le désigner à la vindicte populaire. En quelques heures, il va être battu, puis lynché, puis torturé, puis brûlé vif sur la place du village. Quelques tortionnaires goûteront même aux restes calcinés de la victime.

L'affaire est véridique. Le talent de Jean Teulé, c'est de la reconstituer sans la moindre fioriture, sans adjoindre au récit aucun détail superflu. L'Ecrivain va à l'essentiel, ce qui contraint d'emblée à s'interroger. Sur ce que fut ce drame, bien entendu, ses causes, ses motivations. Pourquoi de braves paysans, d'honnêtes gens, ont-ils endossé le costume du bourreau? Pourquoi cette résurgence de la barbarie au cours d'une belle après-midi d'été? Mais le propos de Jean Teulé ne se limite pas à l'affaire en elle-même: il fait usage de l'affaire comme d'un révélateur de ce que peuvent (re)devenir les comportements humains lorsque s'égare la Raison.

 

 

"Le grand exil" de Franck PAVLOFF (Albin Michel). L'Equateur. Le réveil du volcan. L'improbable rencontre d'un vieil homme, jardinier chez un richissime propriétaire terrien, et d'une jeune femme, militante des causes humanitaires. Cela donne un roman d'aventure, un roman comme le Lecteur aime en découvrir de temps à autre. Avec ce qu'il faut de dépaysement, de bons sentiments, ce qui n'est en aucun cas négligeable par les temps qui courent.

 

 

"La barque silencieuse" de Pascal QUIGNARD (Seuil). Voilà un bon bout de temps que le Lecteur n'avait plus fréquenté Pascal Quignard. Ce qu'il ne se reproche pas. Même s'il fait sien l'un des paragraphes de ce livre qui est comme une navigation erratique dans l'univers des solitudes. "Lire est une expérience qui transforme de fond en comble ceux qui vouent leur âme à la lecture Il faut serrer les vrais livres dans un coin car toujours les vrais livres sont contraires aux mœurs collectives. Celui qui lit vit seul dans son "autre monde", dans son "coin", dans l'angle de son mur. Et c'est ainsi que seul dans la cité le lecteur affronte physiquement, solitairement, dans le livre, l'abîme de la solitude antérieure où il vécut. Simplement, en tournant simplement les pages de son livre, il reconduit sans fin la déchirure (sexuelle, familiale, sociale) dont il provient."

Donc un livre étrange, un livre dérangeant qu'accompagne, que scande l'écriture, si belle, si racée, classique pourquoi pas?, de Pascal Quignard. Lequel Quignard pose, tout au long de son errance littéraire, des questions qui préoccupent au plus haut point le Lecteur, questions aux quelles l'Ecrivain répond à sa façon, avec sa vision à lui, en s'appuyant sur un vécu qu'il évoque de temps à autre avec une infinie pudeur. La liberté, la douleur, la mort......"C'est la rançon de la liberté que la vulnérabilité totale à laquelle elle abandonne. Si nous ne dépendons plus du pouvoir de personne, nous ne pouvons plus attendre de secours de rien. Les églises étaient devenues les seuls réservoirs de vide, de profondeur, de silence, abîme pour les quelques athées qui persistaient dans ce monde." Pascal Quignard avait auparavant précisé: "Je nomme athée celui qui vit sans dieux, dont l'âme est sans foi, dont la conscience est exempte de peur, dont les mœurs ne s'appuient pas sur des rites, dont la pensée est sauve de toute référence à dieu, diable, démon, hallucination, amour, obsession, dont la mort est accessible à l'idée de suicide, dont l'après-mort est néant."

Pascal Quignard, cet écrivain à part que le Lecteur avait délaissé depuis quelques années, est un des acteurs majeurs de la littérature française contemporaine.

 

 

"Monsieur Kraus et la politique" de Gonçalo M. TAVARES (Viviane Hamy). De l'art non pas de faire de la politique, mais de n'en pas faire tout en donnant l'illusion que l'on en fait. En usant d'un langage qui n'est que la superficie du langage. Ce qui renvoie à la façon d'être en politique pour ceux et celles dont la mission n'est plus d'œuvrer pour le bien public. L'étude de ce petit opuscule devrait être rendue obligatoire pour tous les énarchiants.

 

15160839.jpg "La chambre aux échos" de Richard POWERS (Le Cherche Midi). La vie d'un homme, bouleversée à la suite d'un accident de la route et d'un coma. Un homme qui entraîne dans les tourbillons de sa lente renaissance quelques autres personnages. Sa sœur, en tout premier lieu. Le neurologue qui s'est intéressé à son cas. Au fil des pages, c'est l'Amérique qui s'extirpe du magma des souffrances, des doutes, de la violence.

"Moyen de décision le plus laborieux jamais connu, la démocratie allait son chemin raboteux. Navire aux voiles gonflées par le souffle des hommes....." Sauf que les hommes ne sont pas tous égaux, que le souffle des riches est plus puissant que celui des pauvres. Du moins lorsqu'il s'agit de régner sur le bien commun. Ce sur quoi le renaissant met le doigt au terme de sa renaissance. Tandis que les grues poursuivent leurs migrations, désormais confrontées à une très provisoire éternité.

"Les oiseaux sont immenses, bien plus grands qu'il ne l'avait imaginé Leurs ailes battent l'air lentement, à pleines brassées, les longues rémiges s'arquent de très haut au-dessus du corps puis replongent loin dessous, comme un châle sans cesse remonté sur des épaules oublieuses. Les cous se tendent et les pattes traînent; au milieu, le léger renflement du corps semble un jouet d'enfant suspendu à des ficelles. Un oiseau se pose à six mètres de l'affût. il agite ses ailes dont l'envergure dépasse la taille de Weber. Derrière l'animal, des centaines d'autres atterrissent. Et leur escale sur ce terrain privé n'est qu'une amusette, comparé au spectacle grandiose qui se donne dans de plus vastes sanctuaires. Les cris s'accumulent et se font écho. Un chœur unique et factieux, désaccordé, s'étire sur des kilomètres dans toutes les directions jusqu'au pliocène."

Le Lecteur reste comme arrimé à ce roman d'exception. Une œuvre magistrale, qui vibre d'authentique humanité et qui ne cesse d'interroger sur le sens de ce qu'il est convenu d'appeler le "progrès".

 

 

"Des poupées et des dieux" de Paul WEST (Gallimard). C'est d'indifférence qu'il s'agit. Même si le roman de Paul West contient quelques pages qui ont retenu l'attention du Lecteur, suscité son intérêt. Vingt après sa publication aux Etats-Unis, ce roman n'est peut-être pas le chef d'œuvre annoncé par Gallimard.

 

 

"Honecker 21" de Jean-Yves CENDREY (Actes Sud). Ce doit être précisé d'emblée: le Lecteur se sent très proche du Romancier. Et "Honecker 21" ne fait que renforcer cette proximité. Cendrey n'aime pas ce que devient la société dans laquelle il vit. Il le proclame haut et fort, dans un style tout plein de vigueur et de tonicité, agrémenté d'un humour acerbe. De Berlin, où il a choisi de vivre. Avec ce personnage blafard, cet Honecker qui n'est rien d'autre qu'un allemand ordinaire (et non l'autre, le petit binoclard qui fut aux commandes de feue la RDA). Un personnage qui, avec une certaine forme de jubilation, se résignera à se laisser broyer par la machinerie dont il fut une composante active. Un personnage dont les cris de souffrance se contiendront, puisque le monde d'aujourd'hui s'insupporte à entendre ne serait-ce que leur écho.

"Elle (l'usine) est là, monumentale et fumante, reine faramineuse qui halète sous sa cuticule de poussière, et s'alimente et s'alimente, vide de longs wagons bleu canard que ses minuscules sujets poussent jusqu'à ses bouches et ses mandibules, et pond et pond des montagnes de sacs d'engrais blancs comme des œufs, et dans l'effort lâche des vents qui vous importunent jusque loin dans les dédales des marais grouillants de pipelines aux allures d'anacondas."

 

 

"Un train nommé Russie" de Natalia KLIOUTCHAREVA (Actes Sud). Nikita traverse en train la Russie contemporaine. Cette Russie qu'il est sensé avoir en lui. Mais qui se révèle à lui dans la multitude de ses abcès purulents. Le tableau est saisissant, d'une brutalité qui dépasse parfois l'entendement mais qui n'est, sans aucun doute, que le reflet de la réalité. Les cris de rage non contenue se conjuguent à ceux de la colère qui se nimbe d'un désespoir diffus. Le Lecteur qui s'essaie de découvrir les quelques œuvres russes qui se traduisent en français considère ce roman comme le plus passionnant de ceux qu'il a lus au cours de ces dernières années.

"J'en ai assez de tes tragiques sagas. Raconte-moi au moins une histoire "positive" sur la Russie, à la fin. Ou bien il n'y en a pas? D'ailleurs est-ce que c'est arrivé, un jour, même il y a très longtemps sous quelque tsar des Pois du temps de Mathusalem par exemple, qu'il ait fait bon vivre ici?"

NB/ Un coup de pied au cul de l'Editeur qui laissa passer cette énormité: "Enfin la poétesse avisa le micro , et son visage recouvra une expression vaguement sensée...."

 

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"Les neuf consciences de Malfini" de Patrick CHAMOISEAU (Gallimard). "Que vivent les croyances! Que fleurissent les histoires! Que reviennent les légendes! Qu'elles aillent au gré de leur propre légèreté et nous laissent la beauté. Pour moi, nous étions de toute manière dans ce mouvement, au cœur de cet indébrouillable de la vie qui lui donnait son énergie. Notre part - riposte ou résistance, imitation, partage - était sans doute la plus insignifiante, mais, par là même, la plus précieuse, la plus immense et tout autant la plus puissante." Ainsi parle Malfini, le grand rapace, au terme de son aventure initiatique parmi les colibris, dans l'environnement de Foufou, le plus énigmatique de ces minuscules oiseaux. Le Lecteur s'émerveilla tout au long de sa découverte du roman de Patrick Chamoiseau. Il reste sous le charme d'une fable allégorique qui redonne sens et couleur à la vie, qui suggère les pistes à emprunter pour qui ressent l'urgence de se désentraver des conformismes. Patrick Chamoiseau a, une fois encore, subjugué le Lecteur. Dans ces temps de confusion, les mots du Poète aident, pour qui veut bien les entendre, à démêler le vrai du faux.

"L'identité est devenir toujours, c'est en cela qu'elle pérennise....

L'Autre c'est toute présence individuée ou collective, connue ou encore inconnue....

Toute présence a droit à sa plénitude, donc à son opacité....

Aucune présence ne saurait se penser seule, s'épanouir seule, ni en dehors d'une vision de l'horizontale plénitude......

La seule limite à la plénitude d'une présence est la plénitude d'une autre, et la perspective de l'horizontale plénitude du vivant...."

 

 

"Une année étrangère" de Brigitte Giraud (Stock). Un gentillet roman tout plein cousu de fil blanc. Qui se parcourt toutefois sans déplaisir en ces périodes de fêtes et de vacances. L'histoire d'une jeune fille au pair accueillie par une famille allemande. En un temps où il existait encore deux Allemagne. Sur des terres proches de l'Est, des no man's land, des miradors, des barbelés. Une adolescente dont la connaissance de langue de Goethe est plus qu'aléatoire. Mais qui n'hésitera pas à aborder à l'autre culture via "La Montagne Magique" et "Mein Kampf" dans leurs versions originales.

 

 

"Les femmes de mon père" de José Eduardo AGUALUSA (Métailié). Le genre de roman qui éclaire les raisons pour lesquelles le Lecteur s'exaspère à côtoyer certaines bluettes de la littérature franchouillarde. Voilà que meurt un musicien et compositeur angolais. Non sans laisser derrière lui la bagatelle de sept veuves et dix-huit enfants dispersés entre l'Angola, l'Afrique du Sud et le Mozambique. La plus jeune de ses filles entreprend un long périple. Départ: Luanda. L'objectif: relier entre eux les fils qui partent cependant tous du même point central: le père. L'accompagnent dans cette odyssée trois comparses hauts en couleur. Le reste ne se raconte pas. Sinon que c'est une autre Afrique qui se révèle au Lecteur, une Afrique avec une Histoire et un Avenir, de fabuleux paysages et de déconcertantes musiques. Donc un grand et merveilleux souffle de vie.

 

 

"Et mon cœur transparent" de Véronique OVALDE (L'olivier). Roman pour midinettes (voir ci-dessus). Tel est le ressenti du Lecteur qui a survolé ce roman sans jamais trouver de terrain d'atterrissage.

 

 

Je parenthèse.

Le Lecteur vient de refermer le prodigieux roman de Richard POWERS "La chambre aux échos".

Il en en rendra compte dans sa prochaine chronique.

Mais avant de transmettre celle-ci, il se reproche déjà de ne pas accorder à Patrick CHAMOISEAU tous les mots capables de traduire le respect et l'admiration.

Alors, à sa façon un peu désinvolte, il codicille.

Un quart de siècle (ou à peu près?) qu'il s'émerveille le Lecteur. Depuis les "Chroniques des sept misères", depuis "Texaco", depuis "L'éloge de la créolité".

Ebloui.

Lui qui se ratatine dans l'une de ces provinces dont l'agonie, au bout du compte, le laisse indifférent.

Lui qui ne reconnaît guère dans littérature française contemporaine que Le Clézio et Modiano.

C'est de tout là-bas, de ces îles lointaines qu'il n'aura jamais l'occasion de fréquenter, que lui sont venues ses plus vives et ses plus belles émotions littéraires.

Dans l'univers somme toute étroit de la littérature de langue française.

Cela commença avec Aimé Césaire et Frantz Fanon.

Comme si, dans sa tête à lui, le Lecteur, les deux hommes étaient indissociables: le poète et dramaturge d'un côté, l'analyste de l'autre, mais si proches l'un de l'autre, si assimilables l'un à l'autre.

(Merci à vous Frantz Fanon, d'avoir décillé le regard d'un jeune homme en ces années de guerre, lorsque l'Homme Révolté étouffait son cri et voilait son regard afin d'ignorer les crimes, l'abjection, la barbarie, toutes résultantes des colonialismes.)

Cela se poursuivit (et se poursuivra encore) avec Edouard Glissant.

Cela continue, depuis donc un quart de siècle, avec Patrick Chamoiseau.

Quatre hommes, quatre écrivains qui l'ont assisté, guidé, épaulé, le Lecteur, dans la construction de ses identités qui sont tout sauf nationales.

 

15160839.jpg "Chambres pour personnes seules" de Juan Manuel SERVIN (Les Allusifs). Court roman d'un écrivain mexicain dont le Lecteur ne se souvient plus dans quelles circonstances il releva le titre et le nom de l'Auteur. Qu'importe! Le voici, le Lecteur, qui se remet à peine d'un choc peu ordinaire. Un choc consécutif à l'extrême violence d'un récit qui narre quelques jours de la vie d'un homme dont l'avenir se borne à son proche lendemain. Qu'il renouvelle donc au terme de chacun des jours au cours desquels il a assuré sa survie. Roman dense, roman d'une âpreté peu ordinaire, roman des souffrances enfouies, roman des combats à la vie à la mort. Si l'œuvre reflète sans aucun doute certaines des réalités mexicaines, elle atteint également à l'universalité, tant il est évident que les réalités particulières atteignent elles aussi à l'universalité.

 

 

"Cette vie" de Karel SCHOEMAN (Phébus). Au seuil de la mort, une vielle femme se confronte aux souvenirs les plus marquants de son existence. "Je me suis souvenue de ce que j'avais oublié, j'ai mis des mots sur ce que je ne voulais pas savoir, ma mission est accomplie..... Le puzzle est étalé devant moi, tous les éclats, tous les fragments sont en place, ma tâche est terminée, et ce n'est pas à moi de juger si le travail a été bien ou mal fait."  Le Lecteur juge, lui, que le travail a été bien fait. Les grincheux reprocheront peut-être la forme classique du roman. L'essentiel n'est pas là. L'écrivain sud-africain a usé du burin pour graver une œuvre d'une exceptionnelle intensité. Tant dans l'évocation de l'histoire d'une famille d'Afrikaners que dans cet art si singulier de peindre les paysages rudes et austères de leur environnement. Au cours de ce siècle, le 19°, où l'enracinement sur des terres étrangères et hostiles s'accompagna d'une multitude de souffrances refoulées. "Cette vie" d'une femme ignorée, sorte d'ombre diaphane, est à coup sûr un des textes sur lesquels il est profitable de s'arrêter longuement. 

 

 

"L'invention de la vérité" de Marta MORAZZONI (Actes Sud). Insensible. Hermétique. Le Lecteur n'a pas ressenti le moindre frisson en découvrant la juxtaposition des deux récits qui évoquent la Tapisserie de Bayeux. (Un argument qui, toutefois, ne saurait justifier l'abandon de l'enseignement de l'histoire pour certains élèves des classes de Terminale.)

 

 

"Véra" de Alexandre SKOROBOGATOV (Autrement). Nikolaï aime Véra. Nikolaï, avec la collaboration d'une ombre ou d'un double, se convainc que Véra le trompe. L'obsession jusqu'à la folie. Plutôt bien narrée. Un roman percutant. Un roman dérangeant. Dans la lignée d'une littérature russe dont le Lecteur fut friand en ses vertes années.

 

 

"Une partie du tout" de Steve TOLTZ (Belfond). Une oediperie australienne qui n'a jamais concerné le Lecteur.

 

fleurs et tomates

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