Informez vous et faites passer
Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Paraît-il selon Time, notre Culture est morte.
Bon, ami américain, du nord, çà me laisse perplexe mais je puis déjà t’assurer qu’elle n’est pas tout à fait moribonde. La preuve, écrire plus pour gagner plus. Notre héritage culturel
chatouille encore l’imagination de nos élites dans la pratique. Tout est sans cesse réactualisé, réac, seul je te l’accorde, le préfixe porterait à discussion et forcerait la réflexion.
C’est là le problème. On la croyait disparue, morte depuis plus de soixante ans et la voilà, la revoilà, extraite de la belle panoplie de nos traditions, la délation. Et de quelle manière, mise à
la portée du peuple, au cœur de la cité, ou chacun, dans le besoin, pourra s’il a son voisin dans le pif, en tirant la langue d’application, s’enflammer d’une belle lettre, en plein et déliés,
commencer de cette manière : « Messieurs de la Police… »
Huitième jour de grève là haut, troisième jour de
pluie ici. Il pleut toujours avec autant de vigueur. Un rideau, comme dans un effet spécial de cinéma, un peu forcé comme pour accentuer l’effet trempé du costume de l’homme qui chante sous la
pluie. Ici il n’est pas besoin de forcer, l’accent est naturel. Le béal charrie les feuilles mortes et les branches cassées dans un tumulte d’eau énervée, pressée de se mêler au flot
principal de l’Hérault en contre bas. Oui, ces jours- ci les eaux en colère défilant au fond de la vallée, se nomment Hérault. Pas comme là haut, où les voix de plus en plus discordantes
semblent s’égarer de chaque coté des berges de la Seine. Si l’on en croit les dernières nouvelles à la radio, on va peut être vivre une nouvelle version de la nuit du 4 août, celle de l’abolition
des privilèges. Mais celle-ci se distingue de sa grande sœur révolutionnaire, en ce qu’elle rectifie par le bas ce qui n’était pas bien haut et devrait constituer la base du commun des retraités.
Parait-il que 69% de mes concitoyens approuveraient la fermeté du gouvernement, à savoir, le nivellement par le bas que le peuple servile s’inflige pour lui-même, trop heureux d’appliquer sans
réflexion un principe d’égalité dont il épargne avec largesse ou bassesse, le prince de la république et son aristocratie parlementaire, à qui l’on reconnaît au contraire toutes les bonnes
raisons du nivellement par le haut. Par manque de soutien, par aigreur ou égoïsme peut être, par la peur de perdre au profit de plus petit encore que soi, le peuple semble t-il, en décide
ainsi, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive un jour lui-même, touché par des mesures qui ne s’arrêteront pas là… Je n’ai pas oublié l’exemple donné au peuple, les heures qui ont suivi l’élection
présidentielle, le diner au Fouquet’s et le repos princier sur un yacht de grand luxe. Et il me vient à l’esprit ces pauvres qui réclament un toit, rue de la banque, et je ne puis m’empêcher
d’imaginer une grande ferveur populaire amenant dans un mouvement d’enthousiasme débonnaire tous ces pauvres touchés par la grâce présidentielle, l’amenant à imiter les faits et gestes si
légitimes du premier d’entre nous, jusqu’à migrer en masse et en chantant la marseillaise dans l’allégresse, poussant tel nos valeureux ancêtres sans culottes, pour le cas d’espèce ici, et sans
logis, vers les nombreux ports de plaisance ou dorment des dizaines de milliers de bateaux du même nom, dont la moyenne de sortie en mer, trois jours par an, ne devrait pas gêner plus
que cela les mêmes dizaines de milliers de propriétaires, heureux je n’en puis douter, de participer activement par sens civique à cette nuit du 4 Août, cette année un 21 novembre, en
permettant aux déshérités d’accéder au même confort républicain que notre président et d’avoir un toit, décoré d'un pavillon tricolre et à la mer en plus…
C’en est pour
moi presque un événement. Je vais sortir. Je vais quitter ma tanière, calée au fond de la vallée. A peine depuis dix jours ai-je traversé le jardin. Seul, depuis tout ce temps, je suis resté
seul, à jouir du temps qui passe. Au début ce qui frappe c’est le silence. Puis bientôt c’est l’inverse, une sorte de tumulte grandit et envahit peu à peux tout l’espace intérieur. Le bruit de la
vie confinée derrière les muqueuses se fait entendre. Un bavardage incessant se répand dans l’esprit absorbé tantôt par une tâche, ou bien la radio, ou plus encore dans le silence extérieur que
je cherchais jusqu’ici au-dedans. Au-dedans de moi-même, derrière les yeux de celui qui parait quand je vois sa gueule qui se brosse les dents. Et puis cette conscience du bruit intérieur laisse
de temps en temps la place au plaisir de ce luxe prodigieux, contempler une seconde, au hasard. Une seconde dans le temps comme une goutte d’eau dans la mer, s’étire lorsqu’elle s’en échappe,
arrondie, rebondie, opalescente. Elle contient en elle tout l’espace, toutes les traces de l’histoire et me relie aux autres d’aussi loin m’en suis-je éloigné.
RAPPORT CONFIDENTIEL POUR LE SERVICE DE L'INSERTION SOCIALE
QUE SONT-ILS DEVENUS?
Babette G. a remporté en juin 2007 le championnat de France de jeu de solitaire en réseau (coupures de presse ci-jointes). Depuis lors, elle a intégré l'équipe de France et s'entraîne en vue des championnats du monde de Dublin en juin 2009.
Fiorella W., suite à des troubles alimentaires compulsifs, s'est fait poser un anneau gastrique à la Clinique de Ganges. Depuis lors, elle ne s'alimente pratiquement plus, mais se nourrirait exclusivement de méditations. Elle aurait rejoint un groupuscule prêchant la fin du monde en 2012 et se ferait désormais appeler Hyène rouge.
Stéphanie G. se serait mariée avec un artiste sénégalais de 15 ans son cadet et depuis lors elle s'occupe de sa communication, mise en place de son site web, affiches etc. Ses sculptures géantes faites à partir de matériaux de récupération commencent à s'arracher à prix d'or.
Nathalie B., suite à une prise de poids massive, se voit sans arrêt demander : C'est pour quand ? Devant cet état de fait, elle a décidé de partir au Mexique finir sa thèse. Il est à parier que les tacos ne vont rien arranger.
Gigi R. : la nouvelle municipalité de Cigalous, en remerciement pour ses actions en faveur des personnes et animaux abandonnés, lui a fourni un local. Elle a ouvert un lieu de vie convivial et ouvert à tous.
Malheureusement, deux plaintes pour tapage nocturne ont déjà été déposées par le voisinage. Il semblerait qu'à la nuit tombée elle se mette à chanter des chansons paillardes agrémentées d'un petit french cancan.
Judith C. s'est présentée aux élections municipales de Cigalous de 2008.
Désormais maire, elle enseigne la peinture aux enfants des écoles et a interdit la chasse dans la totalité de la commune.
Robert M., devant son refus chronique de travailler pour un salaire de misère, est désormais entré dans un programme du CNRS de Toulouse (laboratoire des résistances musculaires), UMR 3812 ; il est payé pour rester un an allongé. Son corps est sans cesse relié à des capteurs étudiant ses fonctions vitales et cérébrales.
Quant à Alexandre Pierre, l'animation de cet atelier l'a laissé dans une profonde détresse psychologique. Depuis lors, il refuse de parler et ne s'exprime plus que par des petits papiers. Il serait sur le point de publier un recueil à partir de ces bouts de textes.
Karine Bergami
fleurs et tomates