De ma chambre, je vois de l’autre côté du couloir, la pièce d’en face, également sans porte. Des tubes entrent dans le nez. Le vieil homme a les yeux fermés. Mais on peut deviner qu’il ne dort pas. Une main qui semble légère, caresse son ventre gonflé, vieilli, à la couleur parcheminée. Ce ventre a du en connaître. A l’origine, témoin du cordon qui cesse de battre et coupé solennellement, pour inaugurer un nouveau chantier de la vie. Il a connu les bisous à bébé, pleins de bulles, sur une peau chatouillée par des lèvres qui vibrent. Il se souvient de la première exploration du nombril du monde, des frissons nés du contact à l’eau glacée et du pipi sous l’eau qui va avec. Fut un temps, il était fier de ses plaquettes de chocolat. Il a tremblé au premier émoi, celui qui transperce jusqu’à l’intérieur, en attendant le trouble suivant qui accompagne la délicieuse peur amoureuse, au contact de la soie d’une autre peau. Il se souvient avec dédain du très martial et vexant « rentrez l’ventre » au profit du couillon ridicule « bombez l’torse ». Il a survécu à la rage née de l’injustice et de l’humiliation. Il a parfois cédé à la trouille, trahissant l’odeur animale, dans l’absurdité de la violence. Plus tard, il a finit par péter un bouton. Et s’est-il effacé sous une chemise qui blouse, gommant avec tact des contours devenus trop bonhommes ? Je l’imagine couvert sous les miettes de pain, qui neigeait à la manière de copeaux de bois, dans un atelier de Gépéto, et qui tombaient à chaque tour du geste auguste d’un patriarche qui tranche des larges tartines, et puis ... Le voilà qui subit l’opération, celle qui l’a amené dans la chambre d’en face, en langage codé, opération occlusion, la grande lutte, la salle affaire, la der des der, la vie qui tremble, et qui respire et qui respire encore. Je la vois, la main qui passe doucement, sur ce corps meurtri par trop de luttes et de douleurs, la main qui caresse lentement ce ventre réclamant délivrance. La main rappelle peut être son premier jour, une nouvelle naissance, un monde à venir. La main accompagne, rassure. La main parle, c’est sur. L’infirmière est là souvent , au début de la vie parmi les premières et, à la fin généralement, pour retarder celui qui nous attend, le passeur qui nous glissera dans sa barque, vers l’autre rive, gondolier masqué qui va de je ne sais quel monde à la vie et de la vie à je ne sais quel monde.
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Il y a comme de la température dans l’air. J’ai mis mon thermomètre, à l’abri,
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