Informez vous et faites passer
Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Je suis revenu du bord des limites et d'en refaire les traces à l'envers j'aurai à en dire celà va s'en écrire et ce faisant je vous laisse ce soir où j'élucubre ces quelques mots en compagnie de mon ami André Blanchemanche et sa chronique litteraire...
Si je vous dis Bloavez mad, vous saurez que je reviens de Breizh, Brittany, Bretagne, je reviens d'un pays d'où je ne reviens
jamais...
"Chambres pour personnes seules" de Juan Manuel SERVIN (Les Allusifs). Court roman d'un écrivain mexicain dont le Lecteur ne se souvient plus dans quelles circonstances il releva le titre et le nom de l'Auteur. Qu'importe! Le voici, le Lecteur, qui se remet à peine d'un choc peu ordinaire. Un choc consécutif à l'extrême violence d'un récit qui narre quelques jours de la vie d'un homme dont l'avenir se borne à son proche lendemain. Qu'il renouvelle donc au terme de chacun des jours au cours desquels il a assuré sa survie. Roman dense, roman d'une âpreté peu ordinaire, roman des souffrances enfouies, roman des combats à la vie à la mort. Si l'œuvre reflète sans aucun doute certaines des réalités mexicaines, elle atteint également à l'universalité, tant il est évident que les réalités particulières atteignent elles aussi à l'universalité.
"Cette vie" de Karel SCHOEMAN (Phébus). Au seuil de la mort, une vielle femme se confronte aux souvenirs les plus marquants de son existence. "Je me suis souvenue de ce que j'avais oublié, j'ai mis des mots sur ce que je ne voulais pas savoir, ma mission est accomplie..... Le puzzle est étalé devant moi, tous les éclats, tous les fragments sont en place, ma tâche est terminée, et ce n'est pas à moi de juger si le travail a été bien ou mal fait." Le Lecteur juge, lui, que le travail a été bien fait. Les grincheux reprocheront peut-être la forme classique du roman. L'essentiel n'est pas là. L'écrivain sud-africain a usé du burin pour graver une œuvre d'une exceptionnelle intensité. Tant dans l'évocation de l'histoire d'une famille d'Afrikaners que dans cet art si singulier de peindre les paysages rudes et austères de leur environnement. Au cours de ce siècle, le 19°, où l'enracinement sur des terres étrangères et hostiles s'accompagna d'une multitude de souffrances refoulées. "Cette vie" d'une femme ignorée, sorte d'ombre diaphane, est à coup sûr un des textes sur lesquels il est profitable de s'arrêter longuement.
"L'invention de la vérité" de Marta MORAZZONI (Actes Sud). Insensible. Hermétique. Le Lecteur n'a pas ressenti le moindre frisson en découvrant la juxtaposition des deux récits qui évoquent la Tapisserie de Bayeux. (Un argument qui, toutefois, ne saurait justifier l'abandon de l'enseignement de l'histoire pour certains élèves des classes de Terminale.)
"Véra" de Alexandre SKOROBOGATOV (Autrement). Nikolaï aime Véra. Nikolaï, avec la collaboration d'une ombre ou d'un double, se convainc que Véra le trompe. L'obsession jusqu'à la folie. Plutôt bien narrée. Un roman percutant. Un roman dérangeant. Dans la lignée d'une littérature russe dont le Lecteur fut friand en ses vertes années.
"Une partie du tout" de Steve TOLTZ (Belfond). Une oediperie australienne qui n'a jamais concerné le Lecteur.
Ici-Bas" de Bruno Nassim
ABOUDRAR (Gallimard). Un exercice littéraire plus qu'un roman. Tel est du moins le sentiment du Lecteur qui resta, tout au long des
399 pages, à la marge du propos de l'Auteur. Même si la juxtaposition de quelques destinées, au cours du 20° siècle, est d'ordinaire de nature à éveiller sa curiosité. Même si la confrontation et
le métissage des cultures appartiennent au domaine de ses préoccupations. Le Lecteur ne tient pas grief à l'Auteur de son désenchantement (et non de son indifférence). Certaines rencontres
littéraires, à l'âge qui est désormais le sien, relèvent parfois du superflu.
"Traques" de Frédérique CLEMENCON (L'Olivier). Quatre personnages se refusent à se laisser enfermer dans les normes que la société s'évertue à leur imposer. Afin de survivre. A travers des actes apparemment anodins. Dans l'expression de leur refus de la soumission qui se conjugue parfois à une pernicieuse résignation. Mais pour le Lecteur, le côté plutôt subversif du roman s'étiole derrière l'écran d'une écriture sans aspérités, d'une écriture conforme à des normes héritées, chez Frédérique Clémençon, d'un (trop long?) séjour aux Editions de Minuit.
"Julius Winsome" de Gerard DONOVAN (Seuil). Les grands espaces du Nord des Etats-Unis (en l'occurrence, l'état du Maine). Un homme qui a choisi la solitude. Dans un environnement d'autres solitudes librement consenties. Au cœur d'un pays de traditions. Dont la chasse en constitue le dénominateur commun. Sauf pour Julius Winsome. Mais qui, après qu'il eût recueilli son chien agonisant, va se lancer dans la quête d'une pureté absolue à travers la répétition d'actes rédempteurs. Ce roman américain d'un écrivain irlandais s'inscrit parmi les plus fastueuses de ses découvertes littéraires de l'an 2009.
"Hors champ" de Sylvie GERMAIN (Albin Michel). Comme un prolongement au conte fantastique de Von Chamisso ("Peter Schlemilh"). L'histoire de l'homme qui va finir par tout perdre, jusqu'à son ombre, jusqu'à ses apparences. Si le roman a parfois amusé le Lecteur, il ne l'a jamais vraiment convaincu.
"Le roman de l'été" de Nicolas FARGUES (P.O.L.). Il serait imprudent de trop tarder à lire ce roman. Qui se définit comme œuvre de saison. Mais qui, surtout, use de référents dont il sera sans aucun doute difficile de se souvenir dans deux ou trois ans. Ceci précisé, le Lecteur ose prétendre qu'il a savouré sans aucune retenue un tableau à la fois drôle, cruel et pertinent d'une société française qui additionne ses identités plus qu'elle ne les amalgame. Quelques portraits au vitriol de personnages dont les identités réelles transparaissent derrière la caricature apportent la touche de piment qui rehausse le goût de la satyre.
"Sur le sable" de Michèle
LESBRE (Sabine Wespieser). Roman habité par l'œuvre de Modiano. Reste tout de même à trouver où se cachent "les êtres
mystérieux" dans les 150 pages qui, pour l'essentiel, retracent la rencontre nocturne d'une femme et d'un homme. Une plage. L'océan. L'incendie d'une maison. Les confidences. Le Lecteur n'a
certes pas eu le temps de s'ennuyer. Mais il ne s'est jamais vraiment senti concerné.
"L'écorchée vive" de Claire Legendre (Grasset). Rien à voir avec une quelconque boucherie. Non. L'épicerie Grassouillette et Flasquelle a publié avec ce roman une œuvrette à l'eau de rose. Une sorte d'harlequinerie.
"La solitude des nombres premiers" de Paolo GIORDANO (Seuil). Le roman s'ouvre sur un mélodrame des plus classiques. Il met en scène deux personnages. La petite fille mal aimée. Le petit garçon surdoué et sa sœur jumelle trisomique. Puis, cahin plus que caha, le récit s'élance. Un exercice d'équilibrisme avec, pour toile de fond, la relation entre ces deux êtres. Un quart de siècle. Avec pour interrogation majeure la solitude. Ou, plus exactement, les deux solitudes qui s'effleurent plus qu'elles ne se télescopent. Le Lecteur s'est laissé séduire par le charme arachnéen du roman. Mais il ne s'est guère nourri de sa substance.
"Palestine" de Hubert HADDAD (Zulma). L'immense, l'effroyable tragédie du Moyen Orient. Que Hubert Haddad met en scène à travers deux personnages issus de chacun des deux camps. Un militaire qui, au lendemain d'une blessure, perd la totalité de ses repères (y compris son identité). Une jeune étudiante anorexique qui vécut la mort de son père abattu lors d'une embuscade. Le roman narre sans complaisance les horreurs de la guerre. Mais l'écrivain use, voire même abuse, dans la mise en scène des relations entre les deux personnages d'un certain angélisme. Un angélisme dont le Lecteur s'est méfié dès les premiers signaux de son émergence. Le conflit n'a-t-il pas dépassé, et depuis fort longtemps, le seuil du non retour? Le Lecteur n'a évidemment pas de réponse à cette question. Mais il a eu le sentiment que Hubert Haddad tentait de lui forcer la main.
"L'étoile du matin" de André SCHWARTZ-BART (Seuil). Des retrouvailles post mortem. Dont le Lecteur s'extirpe tout endolori: ce roman aborde au pire de ce que fut l'abomination. L'expulsion et l'extermination du peuple juif au centre d'une Europe à feu et à sang. Le Lecteur simplifie. Trop, peut-être. Car derrière le personnage (Haïm) ne se dissimule même pas l'engagement de Schwartz-Bart du côté de la cause sioniste. Un engagement que le lecteur ne réprouve pas. Mais dont les développements contemporains l'interrogent.
Tout à la fin du roman, André Schwartz-Bart écrit: "... il n'y avait pas, au début des années trente, une graine de monstre dans chacun des membres de la jeunesse allemande; il suffisait, peut-être, que s'y trouvât une graine d'homme. Tout ce qu'il avait connu, par la suite, sur la terre, n'avait fait que confirmer cette idée d'une chose banale, infiniment prosaïque, fertile en sueur et en sang. Le cerveau humain lui était apparu comme une matière docile, malléable, d'une plasticité infinie. Le mot qu'il se répétait cent fois par jour, au long des années, tout est possible."
C'est sur ce "tout est possible" que s'interroge, aujourd'hui, le Lecteur. Tant il lui semble que ce "tout est possible" n'épargne personne, y compris, dans ces temps de confusion totale, certains des petits-enfants des victimes de la barbarie. Dont les cerveaux, à l'instar de tous les cerveaux humains, sont sans doute "comme une matière docile, malléable, d'une plasticité infinie".
Je vais faire comme
si....
Comme si j'excluais du jeu le Lecteur.
Et, qu'en conséquence, je me réappropriais toutes mes prérogatives de lecteur.
Un exercice périlleux, au moment où je viens de refermer le tome quatre du "Livre de chroniques".
Les chroniques de Antonio Lobo Antunes.
A propos desquelles je n'hésite pas un seul instant à faire miennes les phrases qui accompagnent ses appréciations sur d'autres chroniques.
Celles de Augusto Abelaira (autre écrivain portugais, qui m'est totalement inconnu, celui-là):
"... je lisais ses chroniques, intelligentes et tolérantes, dépourvues de haine, très souvent ironiques, presque toujours discrètement affectueuses. J'ai tenté de lire ses livres: quoi que je pense de leur valeur
(d'ailleurs, peu importe ce que j'en pense)
il y a en eux la plus rare des qualités qu'un artiste doit avoir, et qui est celle, sans doute, que j'apprécie le plus: le sens éthique de l'écriture et de la vie, un travail patient, une fidélité absolue à sa façon d'envisager la littérature."
Au terme de la lecture du quatrième opuscule, que puis-je ajouter d'autre, moi, sur les chroniques libellées par Antonio Lobo Antunes?
Je vous le demande à vous que j'incite à vous hasarder dans ce qui vous sera peut-être une découverte, parmi les chroniques du quotidien d'un écrivain, un homme de mon temps, un homme de ma génération mais qui, lui, a vécu pour de vrai la guerre.
Celle que la vieille dictature portugaise laissait pourrir en Angola.
Celle dont le souvenir émerge de temps à autre, parmi ces textes qui me fascinent, m'éblouissent, m'émerveillent, y compris lorsqu'ils éveillent de stupéfiantes douleurs.
"Bataillon 3835, division Force et Audace. Le tirage au sort pour savoir qui irait conduire le véhicule de déminage... Nous étions si misérables, si désemparés, nous nous sentions si seuls que nous enviions presque le sort des amputés. Le coeur qui battait très vite et le calme au moment où ça commençait à tirer...... Dit de cette façon ça peut paraître idiot, de mauvais goût, mais j'ai eu du sang de mes camarades sur mes mains, sur mes bras, sur ma chemise. Du sang. Leur pauvre sang. Il n'est pas vraiment rouge, il est plus foncé. Je n'ai pas connu de héros. J'ai connu de pauvres hommes, pas même des hommes
(on se figurait être des hommes)
des gamins. La littérature, qu'elle aille se faire foutre
(pardon)
l'écriture, qu'elle aille se faire foutre
pardon encore. Maintenant, je vous le promets, je vais aller me laver les mains et je me remettrai à écrire les choses bien comme il faut. Mais, s'il vous plaît, comprenez-moi: soudain, ça revient comme un vomissement. Et j'ai honte d'être quelqu'un..."
Au bout du compte, lui, l'écrivain, et moi, le lecteur, qui l'un et l'autre naquîmes en 1942, qui l'un et l'autre avons traversé ce siècle révolu des mille et une guerres, rien ne peut nous interdire de revendiquer la "honte d'être quelqu'un".
Quoi que prétendent les angélistes, ces penseurs de quatre sous, ces philosophes de pacotille qui n'ont, eux, aucun péché à expier.
Puisqu'ils ne furent jamais rien d'autre que l'insignifiance.
Alors que chez Antonio Lobo Antunes, tout fait sens.
Il n'est pas un seul de ses livres, parmi ceux que j'ai lus, sur lesquels je ne me sois parfois longuement arrêté.
Comme je m'arrête, aujourd'hui samedi 5 décembre 2009, sur le tome quatre des chroniques.
Sans chercher à freiner la marche du temps.
"A soixante ans la mort n'aura pas à se fatiguer beaucoup pour m'attraper. De même que les pendules de ceux qui sont partis continuent à marcher à leur place, indifférentes, autonomes, je laisserai mes livres quelque part par là vivre le temps des autres. D'ailleurs je ne les ai jamais sentis comme miens pendant que je les écrivais: ils viennent je ne sais d'où, je ne sais comment, et j'ai juste à leur donner tout mon temps et à vider ma tête de tout le reste pour qu'ils grandissent par l'intermédiaire de ma main au bout de mon bras: mon bras m'apparient, mais ma main, en les transcrivant, appartient au roman, à tel point que son acharnement et sa précision me font peur. Il est peut-être préférable de dire que je ne les ai pas écrits: je me suis contenté de les traduire, et ma main est meilleure traductrice que moi..."
Je ne reproduis pas le livre. J'extrais quelques phrases, des lambeaux de paragraphes qui explicitent ou éclairent une proximité, des connivences. J'extrais, afin de faire naître la curiosité, l'envie, le désir peut-être.
Ca n'est pas tous les jours que s'opère ce genre de rencontre. J'entends par là la rencontre avec un écrivain, quelqu'un qui de livre en livre vous devient comme un ami, un confident, un frère.
Dans mes périmètres littéraires à moi, Antonio Lobo Antunes est de ceux là.
Je le dois à un éditeur d'exception: Christian Bourgois.
Dévoré par le crabe.
Mais à qui me proposa la rencontre avec Antonio Lobo Antunes.
A qui j'exprime mon infinie gratitude, ma reconnaissance.
Le chroniqueur, lui, évoque quelque part dans ce livre (vous prendrez bien le temps de chercher) la maladie de son ami l'Editeur:
"Mon éditeur, Christian Bourgois, est tombé malade, il a un cancer. Il m'a demandé d'aller le voir et j'ai passé une semaine avec lui, à Paris. Il souffrait beaucoup, ne pouvait rien avaler, ne pouvait pratiquement pas marcher, parlait avec difficulté, mais pas une plainte. Maigre, la tête tondue. J'ai dit à sa femme
- Ton mari a un immense courage
elle m'a répondu
- Ce n'est pas du courage, c'est de l'élégance
et j'ai compris que le courage est la forme suprême de l'élégance."
Voilà donc quelques reflets.
Les reflets de chroniques qui constituent comme autant de points de repères dans l'oeuvre d'un écrivain majeur. Des chroniques qui ne sont pas des îlots isolés les uns des autres. Mais auxquelles il est possible d'aborder sans se laisser guider par les contraintes chronologiques.
"Je veux que le lecteur soit avec moi. Qu'il me suive. Qu'il soit sourcier lui aussi. C'est pour ça que je refuse les anthologies, les collections, les ambassades, les groupes: je préfère être seul, et aller au hasard dans la campagne, avec ma baguette. Elle va s'abaisser, et mes lecteurs et moi avec elle... De renifler comme les bêtes, et de se mettre à creuser, creuser. Et en bas, sous beaucoup de terre, sous de nombreuses carapaces d'insectes, de nombreuses feuilles, de nombreuses racines, de beaucoup de pierres, le livre. Que l'on n'écrit pas, que l'on nettoie. Une occupation de mineur sans lampe sur le front jusqu'à ce qu'on trouve les gens et nous au milieu d'eux. Une profession de silence jusqu'à ce que les voix nous atteignent."
Il serait vain et superflu d'ajouter le moindre mot à tous ceux-là.
"Trois femmes
puissantes" de Marie NDIAYE (Gallimard). C'est le regard circonspect
et l'esprit en éveil que le Lecteur s'est insinué dans ce roman. Un roman consacré par de vieilles badernes, une sorte d'onction qui, d'ordinaire, le rend méfiant, lui, le Lecteur,
pusillanime, vindicatif parfois. Au terme de son cheminement, non seulement il admet que l'œuvre vaut beaucoup plus qu'un détour de circonstance, mais qu'elle se situe à un niveau qui lui
confirme que Marie NDiaye est bien une des auteures majeures de la littérature française contemporaine (en dépit de ses réticences à l'égard de la première gallimardise de l'exilée
berlinoise).
Les destinées croisées des "Trois femmes puissantes" (ces destinées que relient deux si fragiles passerelles)s'amalgament dans un récit dont la dramaturgie monte en puissance au fil des pages. Trois victimes, certes, mais qui, chacune à sa façon, se tiennent droit debout et résistent, comme elles le peuvent, aux courants tumultueux qui cherchent à les entraîner au plus profond des abîmes. Trois victimes dont la puissance résulte du refus de se résigner, de la volonté de ne pas laisser s'accomplir ces destinées sans avoir mené, jusqu'au bout, le combat pour le droit à la dignité, pour la conquête du pouvoir à déterminer les espaces de la, de leur liberté. Ce roman se construit autour de pages somptueuses, dont le Lecteur éprouve, après avoir refermé le livre, après avoir humé une fois encore son odeur, la nécessité, l'urgent besoin d'y effectuer de nouvelles immersions. Plus apaisées, sans doute, que la toute première, mais plus foisonnantes, plus riches de sensations nouvelles. Ce dont Il ne doute pas un seul instant.
"Crémation" de Rafael CHIRBES (Rivages). Le Lecteur retiendra de ce roman si dense, si touffu, à la limite parfois de l'inextricable les pages au long desquelles, Ruben, le frère du mort (Matias), se raconte. Architecte devenu promoteur dans l'Espagne de l'après Franco. Englué dans la pourriture. Affairiste obscène. Des pages qui vibrent d'une étrange et obsédante intensité. Qui offrent une multitude de reflets sur les sociétés où le fric constitue la seule valeur de référence. Avec, tout autour de ce personnage central et du cadavre de son frère, le théâtre d'ombres sur la scène duquel évoluent, furtives, quelques femmes, mères, sœurs, amantes, épouses, prostituées. Mais aussi un ramassis de voyous, de traîtres, de spadassins. Un saisissant et brutal reflet d'un monde en voie d'achèvement. Le Lecteur reviendra vers cet ouvrage qui lui semble d'ores et déjà appartenir au tout meilleur de la littérature espagnole contemporaine (du moins de celle qu'il est autorisé, barrières de la langue obligent, à fréquenter).
"Contes carnivores" de Bernard QUIRINY (Seuil). C'est le genre de bouquin qui échut par hasard au Lecteur, un matin qu'il emplettait dans les rues désertifiables de Palavas. Du haut de son balcon, Juliette l'interpella en brandissant un objet qui avait les apparences d'un livre. "Veux-tu de cette chose qui m'ennuie et me désespère?" Confus et rougissant, le Lecteur qui n'est point Roméo acquiesça. Voilà comment Il hérita de ce Bernard Quiriny dont Juliette, avenante et talentueuse comédienne, ne voulait plus. Un héritage qui lui procura d'infinis plaisirs (qui sont tout le contraire des menus plaisirs!). Car il ne fut pas une seule des nouvelles publiées dans cet ouvrage qui l'ait laissé indifférent. Lisant cet auteur belgien, Il fut certes maintes fois tenté par le jeu des ressemblances, voire même par celui des assimilations. Poe. Queneau. Pérec. Magrite. Mais il ressort de ces nouvelles un talent qui est étranger à la copie ou à l'imitation. Un talent original dans le domaine si particulier qui s'établit aux frontières du fantastique et du surréalisme.
"Et que le vaste monde poursuive sa course folle" de Colum McCANN (Belfond). Un curé irlandais à New-York. Défroquable, le curé. Et qui ouvre les portes de son taudis à quelques péripatéticiennes noires. Tandis qu'un funambule se tient en équilibre sur un câble d'acier tendu entre les Twin Towers. Le roman frôle de manière quasi constante le mélo. Mais il ne s'y vautre pas, ou si peu, que le Lecteur s'est, au fil des pages, pris de passion, de tendresse aussi, pour chacun des personnages. Comme entraîné, à l'insu de son plein gré, dans la course folle de ce vaste monde. Qui ne concède que des sursis aux victimes d'un système que McCallum ne nomme jamais mais qu'il décrit sous son jour le plus effroyable: le capitalisme.
"Les sept vies des chats
d'Athènes" de Takis THEDOROPOULOS (Sabine Wespieser). A défaut de pouvoir disposer de "L'invention de la Venus de Milo", (toujours
absente des rayonnages de la médiathèque Emile Zola), le Lecteur a opté pour "Les sept vies des chats d'Athènes". Il n'a pas à le regretter. L'humour du romancier grec l'a souvent mis en joie.
Thedoropoulos narre l'histoire de la résistance d'un groupe de dames respectables et de leur gourou contre l'arbitraire des autorités d'Athènes qui, à la veille des jeux olympiques de 2004,
prétendent exterminer la population féline Puis il conclut cette histoire par de drolatiques biographies, celles des chats philosophes.
Le Lecteur accorde ici, et de manière arbitraire, une place privilégiée à Platon: "De plus, on rapporte que c'est Platon lui-même qui aurait élaboré la manière dont son âme devait franchir les siècles - comme tous les génies, il avait une confiance limitée dans le critère esthétique des générations futures. Il s'agissait d'un système de mathématique fort élaboré, qui lui permettait de multiplier les sept âmes par un genre algorithme afin d'obtenir un nombre guère éloigné de l'infini. Le même chiffre correspondait à la courbe exacte - moyennant une rectification de l'ordre d'une infime décimale - que décrit le chat en mouvement. De sorte que le philosophe, en répétant ce mouvement, était en mesure de se déplacer à travers l'espace et le temps...."
"Spirale de l'artillerie" de Ignacio PADILLA (Gallimard). L'ultime phase de la décomposition du système soviétique vue de très loin (de trop loin?) par un écrivain mexicain. Ultime phase romancée à la va comme je te pousse.
"La course au mouton sauvage" de Haruki MURAKAMI (Seuil). Le Lecteur l'admet: ce roman-là se parcourt sans aucun déplaisir. Pris au jeu d'une (en)quête quelque peu fantastique, il est allé de case en case, au gré des volontés ou des fantaisies de l'Auteur. A saute-mouton, en quelque sorte. Afin de comprendre pourquoi le vieux facho milliardaire crevait d'un cancer pour cause de désertion d'un ovin. Alerte, drôle, hilarant parfois, le roman n'est toutefois pas, aux yeux du Lecteur, l'œuvre géniale que deux ou trois idolâtres lui avaient recommandée.
"Le cerveau de Kennedy" de Henning MANKELL (Seuil). Un polar à la mode scandinave? Peut-être? Le Lecteur est trop ignorant de cette mode pour exprimer ici une opinion. Mais ce récit si dense, si âpre, sur la quête d'une mère qui cherche à comprendre les causes de la mort de son fils unique, ce récit l'a bouleversé. En raison de la trame dramatique, bien évidemment. Mais plus encore dans la véhémence contenue dont use Henning Mankell pour dénoncer la brutalité et le cynisme des occidentaux dans leurs relations avec l'Afrique. Avec, en toile de fond, mais si omniprésent, le Sida. Et ces prétendues politiques "humanitaires" qui ont aidé à fabriquer, entre autres, la légende d'un individu désormais vendu à la cause sarkozyste. Pour le reste, et puisqu'il s'agit d'un polar, rien d'autre, une fois encore, ne sera dévoilé ici.
"Les saisons de la solitude" de Joseph BOYDEN (Albin Michel). Comme un retour vers l'enfance. Du moins pour le Lecteur qu'exaltèrent, il y a bien longtemps, les romans de London, de Curwood, de Cooper. Le Grand Nord Canadien. Indiens et trappeurs. Un monde d'aujourd'hui qui est celui dans lequel Boyden fait évoluer ses personnages. Dans un récit à deux voix: celle du vieil oncle englué dans un coma apparemment irréversible et celle de sa nièce qui affronte, elle, ce que la "civilisation" génère de pire. Entre ce qui fut et ce qu'il advient, au rythme des saisons, dont cet hiver si long. Avec ce que la "civilisation" concède: l'alcool et les autres drogues. La fin d'un monde, celui de sociétés inadaptables aux contingences de la modernité? Pas si sûr. C'est du moins ce que suggère Boyden au terme des aventures conjointes de l'oncle et de sa nièce. Ce qu'il faut prendre le temps de découvrir tout au long de la lecture de ce roman foisonnant. Qui renvoie aux grands classiques évoqués ci-dessus, mais aussi aux contemporains dont le Lecteur fait d'ordinaire ses délices: Harrison, Bass, Banks.....
Des hommes"
de Laurent MAUVIGNIER (Editions de Minuit). Voilà plus d'un demi-siècle que la
guerre d'Algérie hante le Lecteur. Lui qui n'y fut pas convié puisque sursitaire. Non en raison de quelque soutien occulte. Mais l'Etat le formatait alors pour d'autres fonctions. Donc
cette putain de guerre. Autant l'écrire tout de suite: c'est la seconde partie du roman de Laurent Mauvignier qui l'a concerné, le Lecteur. L'immersion dans l'abomination, puisque toute guerre
est une abomination, puisque chaque guerre dégrade ou détruit chacun de ceux qui en sont des acteurs. "... tu sais, on pleure dans la nuit parce qu'un
jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu'on ne sait pas se les dire à soi-même." Laurent Mauvignier restitue, avec beaucoup de pertinence l'étrange, la
douloureuse dramaturgie à laquelle durent se soumettre des centaines de milliers de jeunes français. Des garçons qui en ces années-là (1954/1962) n'étaient que les aînés du Lecteur, les
"grands" qu'il avait fréquentés à l'école primaire et que la République expédiait, via Marseille, sur cette terre qui, de toute évidence, n'était pas le France. Ce que
l'écrivain rappelle sans jamais user (ou abuser?) de démonstrations alambiquées.
Le grand mérite de Laurent Mauvignier consiste à mettre l'accent sur l'immense gâchis qu'engendra cette saloperie de guerre. Au-delà de l'amoncellement des cadavres. Les survivants, parce qu'ils furent immergés dans l'abomination, n'en sont pas revenus intacts. A travers ses quelques personnages, l'écrivain exhibe les souffrances enfouies, les cicatrices jamais refermées. Voici donc que vient de paraître une des rares œuvres littéraires qui tende au(x) Lecteur(s) un miroir sur le ce que nous avons été, victimes et bourreaux, au nom d'un idéal dévoyé.
(Le Lecteur rappelle toutefois le "C'était notre terre" de Mathieu Belezy, œuvre qui, sous un autre angle, constitue elle-aussi un implacable réquisitoire contre le colonialisme à la française et l'ignominie des guerres qui l'accompagnent!)
Enfin, sans doute est-il heureux que les vieilles badernes du Goncourt n'aient pas décerné leur prix à Laurent Mauvignier. Son roman qui reste libre, désormais, d'évoluer par lui-même, hors de la pression médiatique et de tout ce qu'elle implique comme compromissions.
"Un temps fou" de Laurence Tardieu (Stock). Une bêtasserie très lelouchienne. Chabadaba et tout ce qui va avec, autant dire presque rien.
"Padana City" de Massimo CARLOTTO et Marco VIDETTA (Métailié). Un polar italien qui traite de la corruption de des liens interlopes entre la Mafia et les milieux d'affaires. Plutôt bien foutu. Agréable à lire. Telle est l'opinion du Lecteur. Toujours en attente de ce qui vient du côté senestre de la péninsule italienne.
(Juste une interrogation: à quand le polar versant corrupteurs et osant s'engluer jusqu'au pire de l'abjection?)
"Vies minuscules" de Pierre MICHON (Gallimard). Relecture du premier Michon (sauf ignorance du Lecteur). Afin de vérifier si certain enthousiasme (voir une précédente chronique) ne fut pas excessif. Relecture qui confirme que non. "Mais peut-être que Là-Haut les vieux auteurs, les vrais dont toujours on est indigne, et leurs intercesseurs, les benoîts exégètes à barbiches début de siècle, lui disent eux-mêmes leurs textes, d'une plus vive voix que les voix des vivants."
"Combat de l'amour et de la faim" de Stéphanie HOCHET (Fayard). Un roman plutôt bien agencé, plutôt bien écrit, que le Lecteur a ingéré d'une seule traite. L'histoire d'un jeune américain, au tout début du siècle dernier (celui du Lecteur, bien entendu!). Ses errances, dans le sud des USA,, de ville en ville, de femme en femme. Les pécules qu'il récupère puis dilapide. Le Lecteur s'est laissé prendre au(x) jeu(x). Mais quant à établir un lien entre ce livre et certaines des oeuvres de Steinbeck ou de Fante (comme cela s'est écrit sur la 4 ° de couverture), mieux vaut en sourire, voire même éclater de rire!
fleurs et tomates