Pages

Promotion

Le temps qui passe

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Recherche

Informez vous et faites passer

 

  http://antiloppsi2.net/

Karine Bergami

 

 

Dormir les mains bien à plat sur les draps. Faire pénitence, oublier que son corps est vivant. Ne pas s’offusquer des coups de baguette sur les fesses. L’église trois fois par jour et Poincaré à déjeuner.

Elle pense que c’est juste, que c’est mérité. A moitié morte, juste une chaleur, un fourmillement dans ses souliers mités. Elle brode des points de croix de ses mains gelées.

Elle s’appelle Fortunée.

Sa mère lui a dit qu’elle viendrait la chercher, bientôt trois années.

Dans le réfectoire muet, elle avale le bouillon délavé. Elle aimerait tomber dans les escaliers.

Le mal est venu, elle a saigné. Bientôt bonne à marier. Elle a bien essayé de frotter, ça n’a pas marché.

Elle a attendu la nuit tombée. Elle pense que la vie vraisemblablement anime les planètes au-dessus de sa tête. Elle ne voit pas le signe espéré, aucun courrier n’est arrivé.

Elle essuie la buée des fenêtres, effacer sa vie si mal amorcée.

Un signe de croix, un pater, un ave et puis elle a sauté.

Une silhouette blanche crevassée dans une cour pavée.

 
Karine Bergami

Elle nage et danse sur l’humide. Elle aime le suintant, le transpirant. Elle a choisi un gros mari, la peau luisante, les mains qui glissent. Le soir, elle se frotte aux plantes grasses. Elle attend la pluie, sentir, entendre la boue sortir de ses doigts de pieds.

Le crâne chauve de son chéri scintille au soleil, elle l’enduit d’huile d’amande douce, son reflet apaise ses nuits.

Elle glisse, elle voudrait rejoindre les marais, ses sœurs sangsues, mais le voyage de noces, elle a promis ça sera Delphes après l’orage.


Karine Bergami.

 

Les rognons de ma mère étaient toujours trop cuits. La peau dure, elle avait mauvais caractère. A 30 ans toujours vierge, que des plats ratés, rien qui puisse attirer. Son surnom, la carne, elle était végétarienne. Elle mangeait des gâteaux sans y penser, trop maigre pour déguster. Seuls les poils de son nez vibraient, c’était déjà la même l’année dernière. Toujours à geindre : « quelle catastrophe cette opération, pourvu que ma dent malade ne se réveille pas ». A table, elle avait de légers hauts le cœur.

J’avais l’espoir d’avoir été adoptée, le fruit de son viol par un beau gitan de passage. J’étais blonde aux yeux bleus, peut-être un gitan scandinave ?

Y’a que le chocolat qui la nourrissait, toujours à croquer, pas étonnant que ses dents la fassent souffrir. A 35 ans son premier dentier. Toute la journée le bruit du chocolat qu’on casse, personne n’aurait pu supporter. Elle s’obligeait à laisser fondre une tablette par jour au soleil, ça de moins à ingurgiter. Franchement je commençais à croire à l’histoire du petit jésus, une maternité spontanée. Je détestais le sucré, je ne mangeais que du salé, je grossissais à chaque contrariété. Ma paternité je l’ai finalement retrouvée. Un représentant de chez Suchard qui s’était attardé. A 40 ans le diabète l’a foudroyée, on s’est tous cotisé, un beau cercueil chocolat.

Aujourd’hui au Mexique, je me suis finalement installée, marié à un pâtissier, pas eu le temps de lui présenter, elle l’aurait adoré. Faut-il que je prie Saint-Honoré ?
Karine B. le 25 mars 2008

P1030092.JPG  Alors qu’un Boeing orné des armoiries du seigneur des jeux olympiques va bientôt se poser à Benjing pendant qu’on réprime la révolte des tibétains, nos hommes et femmes d’affaires font des affaires et chinent en Asie, notre diplomatie trempe sa langue de bois dans un seau et nos champions s’entrainent…
 
Un texte de Karine :
 
 
 
    Une vraie championne d’apnée, sous l’eau elle vivait. Ça cachait la déformation de sa mâchoire, ses yeux humides et pleurnichards.
Sublimation dans l’élément liquide.
Toujours proche de la limite.
Prête à étouffer avec plaisir dans la narcose ambiante aquatique.
Un coup de sifflet.
Un grand bol d’air.
Les narines dilatées pour leur faire passer l’envie de se moquer. Elle ondulait par cadences frottées, le cœur en feu d’artifice.
Une lapée tonique articulée.
Une rasade d’eau de javel.
Ça la faisait pleurer en silence par réflexe. Elle aimait ce parfum de chlore sur sa peau.
Une dilution quasi alcoolique.
Encore un nouveau record, une course de gagnée, une médaille à accrocher. Que de vagues d’essais avortés, mort-nés.
Des heures dans l’eau.
La peau toute effilochée.
Une façon de balayer son âme, de percer le tunnel des profondeurs. A l’air libre elle se répandait, dégoulinait, laissant des bulles partout. Les symptômes gagnaient.
Un relâchement vertébral douloureux.
Les poumons ratatinés.
Elle allait trancher.
Se noyer sur Terre.
Se perdre sous l’eau.
 
 
 
 
Karine B. le 11 Mars 2008
 
 
Merci mon Dieu
 
 
Au commencement il dort sur le bois brut, gémissant comme un chiot, insensible aux éclaboussures des autres. Il mange, il dort, il geint, il dort, il mange, il geint. Ses cheveux clairsemés incongrus pendent sur son crâne. Il est oublié au soleil, il rougit, il se déshydrate. A peine né, tout juste vivant déjà presque mort. 12153053.JPG
 
Le deuxième jour il avance à petits pas, il est en retard, il tient son livre bien serré contre lui. Il vomit au pied de la statue, il oublie son texte. Ses cheveux brillantinés volent, le vent les rabat inlassablement. Il est rouge de peau, il traverse en regardant ses pieds. Il porte un bermudas, il a froid, ridicule et invisible.
 
Le troisième jour il n’a plus de cheveux, tondu. Il balaye les feuilles, le vent les disperse, il balaye les feuilles. Il ne sait pas utiliser le fusil, le soir il le nettoie, le démonte, le remonte, toujours impeccable, des plis bien nets sur sa chemise, une tache de graisse, un grain de sable.
 
Le quatrième jour, le plus beau de sa vie sans doute. Sur le tard, pour les autres c’est déjà fait. Il porte un beau costume, son pantalon le serre, ses chaussures neuves brillent et crissent. Il a une mèche sur le côté. Il la regarde, elle baisse les yeux, aucun sourire. Il rêve à cette vie qui s’annonce. C’est bientôt fini, il peut enfin l’embrasser du bout des lèvres, sèches.
 
Le cinquième jour il porte un grand cabas. C’est toujours lui qui fait les courses. Il doit lui trouver une bonne entrecôte. Il ne l’a jamais vue contente, ah si peut-être le jour de l’achat de la robe rouge. La robe est suspendue dans le placard. L’entrecôte est trop cuite, ses cheveux ont viré au gris.
 
Le sixième jour il remet son pantalon, ajuste sa ceinture, il a perdu beaucoup de poids. Il a perdu le goût de vivre. Un cancer de la langue. Il paie, il remercie l‘homme en blanc. Il va perdre ses cheveux.
 
Le septième jour il est heureux, présent. Il est étendu sur le lit, apaisé. Elle n’est pas venue de la semaine. Il n’a pas pensé à prendre le téléphone. Il aime la musique des tuyaux. Il est enfin chauve. 
Karine Bergami
undefined L’Homme aux gants, c’est comme ça qu’on l’appelait. Il était né avec des moignons en guise de mains. Il faut dire que son père était boulanger. Avec un patchwork d’argile il lui avait cuit deux formes à cinq doigts. L’hiver, il les couvrait de gants. Devant tant de malheurs, sa mère aux yeux vides et morts pleurait des gouttes de sang. Elle vendait des petits pains devenus célèbres dans toute la région, en forme de mains. Les gamins se les arrachaient, ils les mutilaient de cicatrices plus vraies que nature. L’affaire tournait bien et le monstre devint, à la mort de ses chers parents, l’homme le plus riche du village. Il s’amouracha de la fille à la coiffure hippie, à la robe à volants. Il s’imaginait en rêve la couvrir de perles, de diamants. Il l’observait chaque jour derrière le soupirail. A sa cheville, il put apercevoir une tâche de naissance, comme une crotte d’oiseau. Il vit là un heureux présage. Le temps passait et ses formes s’émoussaient, le froid, la pluie les abîmaient chaque fois un peu plus. Tant et si bien qu’un matin, il revit pointer ses moignons. Il ne pouvait plus servir le pain, les gens détournaient le visage.
Il commanda alors à un grand artiste de l’autre rive de belles mains, finement sculptées dans une lave basaltique orange. Magnifiques, il ne se lassait pas d’en observer les reflets au soleil, les faisant tournant devant lui. Armé de ces nouveaux attributs, il partit déclarer sa flamme. Malheureusement, la fille avait épousé la veille, un riche vieillard lépreux, c’est qu’elle aimait les moignons.
Incapable de surmonter son chagrin, il partit voir la bohémienne pour qu’elle lui lise les lignes de la main. Mais ces lignes étaient celles d’un autre. Sa vie n’était pas inscrite, pas tracée, il devait la construire. Dans ses moignons, il pouvait y voir tout ce qu’il voulait, la voie lactée, des vitraux, des cascades, des lichens, des marais salants. La vie reprit son cours, chaque hiver une nouvelle paire de gants.
Dans son lit d’hôpital, les poignets ensanglantés bandés, on le prenait pour un blessé de guerre, un rescapé des charniers. Non, il était blessé de vie depuis le jour de sa naissance. Le monstre se laissa mourir un matin de printemps, lorsque les premières poussent sortirent de terre. Pour lui, ça faisait déjà bien longtemps que plus rien ne poussait au bout de ses moignons. A son chevet, deux mains posées, paume vers le ciel…

Karine Bergami 
 
 
 
 
 
 
undefined
Signal OS, 4ème série, janvier 1938.
 
 
Je suis Théodore Balmoral, sain de corps et d'esprit, dernier survivant à bord du Tarabuste où plutôt le fourbis qu'il en reste. La radio est hors service, la bobine de cuivre a cramé. Ne reste plus qu'un brûlis de séquences de vies perdues. A côté de moi un ours bleu, le berceau est parti par-dessus bord. J'ai peur, j'ai soif, il y a de l'eau partout. J'ai chaud, de la suée, j'ai froid, je grelotte dans cette eau de mémoire. Une odeur de plomb, brutale, le ciel de mon crâne s'épaissit, reste ce vide bruissant qui monte comme l'eau. Une vague ourlée a déferlé, de l'écume, de la mousse, je nage dans le produit vaisselle. Les digues de mon cerveau ont lâché, colmater? Avec quoi? Un déluge, un fracas.
Les pieds plantés dans la vase, je ne peux bouger. L'onglée, l'eau froide infuse son venin. Nager pour avancer? Pas moyen, je finirais au mieux avec une bonne bronchite. Le sel colle mes paupières comme des volets clos l'été. Dans ma bouche, un goût de fioul. Autour tournent les treize morts; l'eau s'écoule un peu, les yeux restent grand ouverts. Je bute sur eux, les plafonds pourris menaçants. Il faut garder les dents pour les manger. Ils sont muets, délavés, bien lavés, la bouche comme une ouverture, une invitation.
Le Tarabuste simple maquette de bois, mémoire précieuse de treize corps gonflés : Emily Dickinson, Gustave Roud, Ester Tellermann, Bernard Vagarftig, Christophe Fiat, Michael Gluck, Yves Di Mano, Gérard Haller, Ariane Dreyfus, Philippe Beck, Patrick Reumaux, Jean-Paul Michel, Roger Laporte.


Karine Bergami

fleurs et tomates

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés