Informez vous et faites passer
Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Dormir les mains bien à plat sur les draps. Faire pénitence, oublier que son corps est vivant. Ne pas s’offusquer des coups de baguette sur les fesses. L’église trois fois par jour et Poincaré à déjeuner.
Elle pense que c’est juste, que c’est mérité. A moitié morte, juste une chaleur, un fourmillement dans ses souliers mités. Elle brode des points de croix de ses mains gelées.
Elle s’appelle Fortunée.
Sa mère lui a dit qu’elle viendrait la chercher, bientôt trois années.
Dans le réfectoire muet, elle avale le bouillon délavé. Elle aimerait tomber dans les escaliers.
Le mal est venu, elle a saigné. Bientôt bonne à marier. Elle a bien essayé de frotter, ça n’a pas marché.
Elle a attendu la nuit tombée. Elle pense que la vie vraisemblablement anime les planètes au-dessus de sa tête. Elle ne voit pas le signe espéré, aucun courrier n’est arrivé.
Elle essuie la buée des fenêtres, effacer sa vie si mal amorcée.
Un signe de croix, un pater, un ave et puis elle a sauté.
Une silhouette blanche crevassée dans une cour pavée.
Karine Bergami
Elle nage et danse sur l’humide. Elle aime le suintant, le transpirant. Elle a choisi un gros mari, la peau luisante, les mains qui glissent. Le soir, elle se frotte aux plantes grasses. Elle attend la pluie, sentir, entendre la boue sortir de ses doigts de pieds.
Le crâne chauve de son chéri scintille au soleil, elle l’enduit d’huile d’amande douce, son reflet apaise ses nuits.
Elle glisse, elle voudrait rejoindre les marais, ses sœurs sangsues, mais le voyage de noces, elle a promis ça sera Delphes après l’orage.
Karine Bergami.
Les rognons de ma mère étaient toujours trop cuits. La peau dure, elle avait mauvais caractère. A 30 ans toujours vierge, que des plats ratés, rien qui puisse attirer. Son surnom, la carne, elle était végétarienne. Elle mangeait des gâteaux sans y penser, trop maigre pour déguster. Seuls les poils de son nez vibraient, c’était déjà la même l’année dernière. Toujours à geindre : « quelle catastrophe cette opération, pourvu que ma dent malade ne se réveille pas ». A table, elle avait de légers hauts le cœur.
J’avais l’espoir d’avoir été adoptée, le fruit de son viol par un beau gitan de passage. J’étais blonde aux yeux bleus, peut-être un gitan scandinave ?
Y’a que le chocolat qui la nourrissait, toujours à croquer, pas étonnant que ses dents la fassent souffrir. A 35 ans son premier dentier. Toute la journée le bruit du chocolat qu’on casse, personne n’aurait pu supporter. Elle s’obligeait à laisser fondre une tablette par jour au soleil, ça de moins à ingurgiter. Franchement je commençais à croire à l’histoire du petit jésus, une maternité spontanée. Je détestais le sucré, je ne mangeais que du salé, je grossissais à chaque contrariété. Ma paternité je l’ai finalement retrouvée. Un représentant de chez Suchard qui s’était attardé. A 40 ans le diabète l’a foudroyée, on s’est tous cotisé, un beau cercueil chocolat.
Aujourd’hui au Mexique, je me suis finalement installée, marié à un pâtissier, pas eu le temps de lui présenter, elle l’aurait adoré. Faut-il
que je prie Saint-Honoré ?
Karine B. le 25 mars 2008
L’Homme aux gants, c’est comme ça qu’on
l’appelait. Il était né avec des moignons en guise de mains. Il faut dire que son père était boulanger. Avec un patchwork d’argile il lui avait cuit deux formes à cinq doigts. L’hiver, il les
couvrait de gants. Devant tant de malheurs, sa mère aux yeux vides et morts pleurait des gouttes de sang. Elle vendait des petits pains devenus célèbres dans toute la région, en forme de mains.
Les gamins se les arrachaient, ils les mutilaient de cicatrices plus vraies que nature. L’affaire tournait bien et le monstre devint, à la mort de ses chers parents, l’homme le plus riche du
village. Il s’amouracha de la fille à la coiffure hippie, à la robe à volants. Il s’imaginait en rêve la couvrir de perles, de diamants. Il l’observait chaque jour derrière le soupirail. A sa
cheville, il put apercevoir une tâche de naissance, comme une crotte d’oiseau. Il vit là un heureux présage. Le temps passait et ses formes s’émoussaient, le froid, la pluie les abîmaient chaque
fois un peu plus. Tant et si bien qu’un matin, il revit pointer ses moignons. Il ne pouvait plus servir le pain, les gens détournaient le visage.
fleurs et tomates