Informez vous et faites passer
Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
J’étais pourtant bien, le cul dans les fougères, posté au lieu dit le « fao ». Au fond de cette vallée, je surplombais tout le versant exposé au sud.
La crête, sur ma gauche se découpait en dentelles dans le soleil levant. Sur ma droite, au-delà de la zone d’ombres, après quelques fayards isolés, les genets semblaient décoiffés par les vents
dominants et couraient jusqu’aux roches aux allures de citadelles. Le ciel bleu s’entachait de longs cirrus. A cette hauteur, indifférents et lointains, des avions de ligne sabraient d’un trait
ce tableau trop idyllique. Je songeais aux innombrables sentiers dissimulés aux alentours et parcourus dans les siècles par tout un peuple de marcheurs, qui des besogneux aux résistants, des
voyageurs aux fuyards, des camisards ou traqués, des justes aux juifs pourchassés, des maquisards, jusqu’à ces quelques allemands ayant fui ici la folie d’un temps à moustaches, à tout ce peuple
évanoui qui avaient emprunté ce réseau, marquant son passage dans la mémoire des pierres, seule façon d’oblitérer le voyage pour la liberté dans l’histoire des humains. A coté de moi,
Luc regardait avec ses oreilles, écoutait avec ses yeux, le fusil posé sur ses cuisses, armé, prêt au tir, à l’instant même où quelque bruit signifierait l’arrivée en trombe du sanglier rabattu
par les hommes et leurs chiens, tout là haut, à la cime sur l’adret. L’écho de la meute me parvenait renvoyé et amplifié par les roches encore dissimulées dans l’ombre. La fraicheur du matin
accompagnait mon esprit encore abusé par un sentiment de virginité en ces lieux. Qu’étaient-ils pour moi à cet instant, sinon le théâtre extraordinaire de la vie et tous ses plaisirs qu’une
nature grandiose magnifiait. Aussi bien que dans la cour d’honneur du palais des papes, j’étais installé pour la représentation en plein courant d’air. J’étais venu ici, accompagner Luc, qui
postait au sein d’une équipe de chasseurs. Il portait son fusil, moi ma caméra. Nous nous étions rejoints à 5 heures, puis nous étions partis à la rencontre des autres, une quinzaine d’hommes, à
6 heures, chacun rejoignant alors son guet ou sa tache selon qu’il était rabatteur ou posté, après des consignes chuchotées. Je n’étais jamais allé à la chasse. Je découvrais cet univers, ses
codes, ses règles, comme autant de rituels échappant au commun. Les hommes n’étaient que des ombres encore, dont je distinguais sur les flancs les cartouchières, le trait rangé sur le dos et
dépassant qu’était leur carabine ou fusil. Les chiens s’énervaient dans leurs cages trop petites à l’arrière des fourgonnettes. Dans le ciel, le baudrier d’Orion semblait présider au
rassemblement qui s’apparentait à quelque organisation guerrière. J’étais avec des guerriers, à n’en pas douter. De casquettes, des treillis militaires, des armes, des munitions, des
instructions, non, je n’étais pas venu à une simple promenade. Au signal, tous embarquèrent dans les véhicules et se dispersèrent dans les chemins forestiers. Avec Luc, j’avais pris place dans
son pic up, à l’arrière, deux autres étaient assis sur le plateau. Nous gravîmes les pentes de la montagne une demi-heure environ, jusqu’à ce que l’escarpement devint tel qu’aucun véhicule ne put
aller plus loin. Prestement tout le monde sauta et je suivis, haletant, mes trois compagnons qui couraient autant qu’ils marchaient sur un chemin impossible, dans la nuit finissante. J’avais à
cœur de ne pas ralentir l’allure. J’étais censé être « le journaliste », qui d’une idée inconvenante, s’était entiché d’une mission saugrenue, voir sans juger, et peut être comprendre
un monde qui s’éloigne dans le sillage des cités.
-Ce n’est pas grave, on nettoiera.
Cela me navre, la manière de Bourvil je lâche un « Tout de même ». On me dirige vers la salle de radiographie. J’ai toujours très soif. Je ne sais pas pourquoi je pense à Bourvil. J’ai de l’asthme. J’apprends que je vais partir en ambulance vers Nîmes, piqûre, cortisone, perfusion et Ventoline. Ma grand-mère avait dans sa voix, les mêmes intonations que bourvil. Et quand j’étais petit, je trouvais aussi qu’elle avait la tête à De Gaulle, les mêmes grandes oreilles et de l’humour dans les situations embarrassantes. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir Doudou. Elle tente de suivre le mouvement. Avec dans ses bras, un pyjama, des vêtements, une brosse à dent, elle essaie de glisser autant d’amour qu’il est possible dans pleins de petites affaires ! Une demi-heure plus tard les portes de l’ambulance se referment, avec moi dedans et sans Doudou. Les infirmiers ont du convaincre la de rentrer à la maison, avec ses jolis yeux bleus tous rouges.
Me voilà dans l’ambulance, encore une petite voiture que j’aimais bien, quand j’étais gamin. Bon, si j’emprunte aujourd’hui tous les petits véhicules que j’affectionnais dans mes jeux d’enfant, je devrais m’attendre à voyager en camion citerne, en dépanneuse, en tractopelle, et dans un convoi de cirque... sans parler d’un monocycle qui roule déjà dans ma tête.
Nous quittons Ganges. Je suis content, l’homme en blouse à mes côtés, est d’origine indienne. J’aime l’Inde depuis que j’y suis allé avec Claire. Je me souviens, pour d’autres raisons, j’avais du mal à respirer dans les rues encombrées de New Delhi. Les images défilent. Les pétaradants rickshaws, aux couleurs d’abeille, circulent et les gouttes translucides dans le tuyau de la perfusion aussi. Les trains bondés passent avec des voyageurs sur le toit. Les voitures « Ambassador » crachent leurs fumées de diesels increvables. Mon cœur fait du « Bollywood ». Mysore, Bangalore, Madras. J’ai l’Inde en perfusion. Mon regard est ébloui. Je suis aveuglé par le soleil. Sa lumière s’éclate dans le marbre blanc du temple d’Hyderabad. L’infirmier se contrarie parce que je pleure. En posant doucement sa trompe sur ma tête, un éléphant sacré, me bénit. Moyennant quelques roupies, l’animal bénit un par un, des pèlerins venus le saluer, peu après leur entrée dans le temple de Madurai. Je préfère nettement les éléphants aux frelons. Un vol d’éléphants, je l’aurais remarqué. L’infirmier cherche à me rassurer. Tout ce bazar, pour deux petits dards ! A fond dans la plaine, vers Nîmes, la garrigue se déroule. La poche à perfusion se vide. Les trains s’évanouissent dans le désert. Je n’ai plus la notion du temps. Où est-il mon éléphant ? A suivre…
Arrivée à l’hôpital de Ganges, on me dirige vers les urgences. L’infirmière est belle. L’interne me repique... L’infirmière est vraiment belle. L’infirmier ne la quitte pas des yeux. L’interne me saigne. L’infirmière est assurément très belle. L’infirmier loupe encore la veine. Sans me regarder il me tend une corbeille. Je vomis. C’est gênant. Elle est comme moi, la corbeille à papiers, teint gris et pas vraiment étanche.
…J’ai la poitrine serrée et pourtant je pense à des conneries. Je vais réaliser un rêve de gosse. Je suis enfin dans un camion de pompier ! J’y suis maintenant. La camionnette des secours est rouge fête de l’huma. Elle allie le charme du vieux J9 et les sensations bien maritimes de la DS. Il y a comme un je ne sais quoi des « vacances de Mr Hulot ». C’est pratique. C’est même gai le PIMPON sur les petites routes de montagne. « Oh yes », pour être discret, raté, tout le monde est au courant maintenant, au bas mot une douzaine de personnes.
-« C’est qui qu’on emmène ?
-C’est le margoule de Villemejane, il s’est fait piqué à la tête par un frelon !
- Boudi, il a une figure de coucourge maintenant !
Certains de mes sauveteurs affichent un petit mal de mer à cause des mouvements du véhicule. Je leur dis qu’il faut s’allonger sur le dos, que ça va passer. Ils rient jaune. Je vois bien qu’ils sont inquiets. Et puis ma tension est basse comme la conversation. La pompière me regarde comme une grande sœur pleine d’attention. Elle a l’air très gentille. Cà me rassure sa gentillesse. J’aime bien le mot gentil. Il est désarmant. Il révèle ce qu’il y a de plus beau dans la fragilité. Du reste, il va bien avec le mot coquelicot. Gentil coquelicot est en liaison radio avec l’hôpital de Ganges. Et tout ça pour moi, j’ai les frelons. Je menais une petite vie discrète, quand je suis descendu dans mon jardin, je suis passé en faisant le fier devant le romarin et voilà qu’on parle de moi à la radio à présent. A suivre…
Au bout, pour lui, il y avait la vieille 203, toute noire anthracite, qui sert de corbillard à Valleraugue. Je l’aime bien cette vieille caisse, grossièrement décorée de fioritures argentées. « Entre nous, va falloir en profiter, car elle n’est plus aux normes, des fois que le mort soit en danger, ou bien qu’il nous pète à la gueule !
-Boudi, c’est encore un coup de l’Europe, ou bien des états-uniens, va savoir ! On connaît quelqu’un dans le village, qui, en guise de dernières volontés, exige d’y faire son ultime voyage, signature du maire à l’appui. Aux enterrements, une grande partie du village se retrouve sur le pont qui enjambe l’Hérault, en bon ordre, chuchotant, répartis de part et d’autre sur les trottoirs. Tout ce beau monde s’ébranle à la suite de la famille lorsque l’ancien taxi franchit ce Rubicon. Le mouvement, précédé du temps qui passe donne de la hardiesse, chacun en profite pour embrasser un visage connu, ou pour dire trois mots qui tranchent avec l’atmosphère compassée. Les plus affligés sont devant, suivis du cercle des connaissances, et puis les connaissances des connaissances, et puis les autres :
-« c’est qui qu’on enterre ? »
Dans les grandes occasions, un petit groupe se tient également à la sortie du pont. Au milieu, on peut y reconnaître le « chef » du restaurant tout proche. D’ordinaire, lorsque l’on pénètre dans son auberge, le maître coque tire toujours la gueule. Il arbore la tronche joviale qui convient aux funérailles. Comment donc savoir si le jour des dites obsèques, au milieu des trognes associées pour la circonstance, il n’est pas le seul à se fendre la pipe, vu qu’il s’affiche toujours avec la même apparence, la physionomie d’un gastronome en colère ?
Les vieux se tordent plus qu’à l’habitude. Mi sérieux, mi goguenards et l’œil malicieux, on dirait qu’ils se recomptent. Tout un petit monde bien habillé, et qui ne « la ramène pas » parce qu’il sait bien qu’un de ces jours... Forcément, un de ces jours ! Il manquerait Brassens, assis à la terrasse du café du « Petit jardin » à mis chemin entre le temple et le cimetière...En attendant moi, j’ai soif et j’aimerais bien repousser encore l’heure de cette charrette noire...A suivre...
Les voitures n’ont pas accès à la maison. Le chemin qui dessert les habitations n’est pas assez large. Je vis à l’abri des bagnoles et loin de tout. Dans la France d’en bas, je me suis mis à coté, à gauche. Pas riche, pas pauvre, mais à coté. Tant qu’à faire, plutôt qu’on me pousse j’ai préféré y aller tout seul. On a sa fierté. Et puis, je déteste l’idée de vouloir vivre près d’un centre commercial, ses caddies, ses produits de merde, son distributeur, ses vigiles, son centre médicosocial, sa pharmacie, son bricocenter, les commodités quoi. Pas plus qu’un meuble qu’on déplace ou un encombrant qu’on remise, je suis un homme commode. Je n’aime pas les commodités. Les commodités c’est au fond du couloir. Ma liberté, c’est de pouvoir pisser au fond de mon jardin. Quand j’étais marin, j’aimais bien aussi pisser dans l’eau. Rien à voir avec le « Prestige de l’Erika ». Ce n’est pas un petit pipi sonore qui va faire monter le niveau de la Grande bleue, ni en changer les couleurs. Non, çà soulage et çà remet les petites choses en place, à leur juste proportion. Cà évite d’être arrogant au point de souiller 11 litres d’eau potable, pour un pissou ridicule, dans une cuvette en émail. C’est pareil face à la montagne, je sens bien que je fais sourire. Ca rend modeste. Long aparté, mais le fourgon des secours lui, attend à l’entrée du hameau. Cà m’apprendra à vouloir vivre loin du bruit des moteurs. C’est plus difficile pour les secouristes. Et c’est plus long aussi. Je les plains tout de même. Mais pour moi, c’est presque mieux comme cela. Je fais le tour de mon univers. Je fixe avec intensité les recoins de ma galaxie. Je m’emplis d’un maximum de souvenirs, comme si c’était la dernière fois. Dans mon enfance, je m’acquittais de cette formalité avec sérieux et concentration, lorsque je devais quitter, à la fin de l’été, le jardin de mes grands-parents. J’aimais bien cette petite mort. Quand reviendrais-je ? Je planquais toujours un bouchon ou une allumette dans un interstice du mur en briques repeintes, au fond de la cour, pour avoir le plaisir de les retrouver intacts, l’année d’après. Les retrouver intacts, à l’endroit où je les avais dissimulés, pour jouer un tour au temps qui passe. Un piège pour « l’insaisissable » qui nous éloigne de l’enfance.
fleurs et tomates