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Le temps qui passe

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feuilleton d'automne

28090001.jpg  
La déflagration déchira mon paradis en deux. Luc n’avait pas sourcillé, moi j’en avais tressailli jusqu’aux doigts de pieds planqués dans les godasses. C’était la guerre des hommes contre les sangliers. La grosse baffe d’Obélix s’était chargée de plomb. Avant de nous revenir par l’écho, le coup était sans doute parti d’un peu en dessous de la crête. Quelqu’un siffla. On entendit également un groupe d’hommes parler. –C’est bon Luc, on redescend, cria quelqu’un… Luc désarma son fusil. Et nous quittâmes notre poste comme repassant à l’envers la bande, dans notre cheminement inverse. De jour, c’était plus impressionnant et j’allais moins vite. Je prenais le temps de quelques images, complétant celles du visage de Luc posté. Quand je le regardais, je me revoyais au temps de mon enfance, avec mon cousin, nos dieux étaient nos oncles et nos grands parents, eux mêmes chasseurs et pêcheurs. Les exploits d’Hippolyte notre oncle, nous étaient comptés le soir, « Tio Polyte », n’avait pas tiré que des lièvres, il fut résistant à son heure, et lui, son réveil était à l’heure, la grande fierté de la famille. Et nous allions cousin des champs et moi cousin de la ville, aux vacances, ramper dans les bois et les prairies, les mains lavées dans la soupe de poireaux, progressant sous le vent, jusqu’à tirer à la carabine à plomb, dans le vide, longtemps et c’est heureux, après l’envol…
 Un sanglier avait donc été tiré. Il était plus de dix heures et cela suffisait pour ce jour d’ouverture. A la chaleur, qui à présent rendait l’exercice difficile, s’ajoutait le manque d’entrainement des chiens qui fatiguaient très vite. Il en est ainsi des premiers jours de chasse me dit Luc, après, c’est plus sportif et il n’est pas rare d’avoir à ramener plusieurs sangliers qu’il faut tirer centimètre par centimètre dans les dénivelés où à cet l’instant je peinais à progresser sans glisser. Merci les chiens, moi aussi je manquais d’entrainement. Nous repassâmes devant une clède endormie depuis la révolution et dont Luc connaissait toute l’histoire comme il semblait connaître chaque centimètre carré de ce pays qu’il a toujours parcouru, depuis son enfance dans les traces de son père. Dans le pic up japonais, fatigué et ravi d’être assis je ne prêtais plus attention au ravin en bord de chemin… Nous retrouvâmes les autres au point de rendez vous du matin sur la départementale,  tâché d’un peu de sang, un marcassin gisait sur le plateau d’une camionnette. Et oui, c’est la chasse, y’a du sang, y’a de la mort. Assis quelques heures plus tôt, je contemplais une bonne grosse araignée rousse, chargée d’œufs, et qui se tenait immobile, la silhouette découpée dans la lumière du soleil, au milieu de sa toile, étonnée comme moi certainement de ma proximité et à l’affut, elle aussi, tout comme nous autres, avec autour d’elle, quelques mouches emmaillotées à bouloter au prochain déjeuner. Tout le monde se remit en route après que quelques cyclotouristes stoppés pour l’occasion dans leur ascension, eurent le temps de dévisager le sanglier mort. Nous parvînmes dans une ferme où les 16 gaillards, installèrent dans une pièce, une baignoire et un billot, tandis que celui dont l’habileté semblait désigner naturellement pour la tâche, aiguisait sans sourciller les lames de ses couteaux. Trempée dans l’eau bouillante et débarrassée de ses poils, la bête était sur le dos, grotesque et les quatre pattes en l’air, alors que les bouteilles commençaient à se vider dans les verres qui s’entrechoquaient sur une table à quelques mètres. L’homme, s’affairait, découpant avec précision et agilité. Ce qui était encore une bête de soixante dix kilos à l’entrée dans cette remise, en moins d’une heure était devenue 16 parts de viande à répartir entre les chasseurs. A chaque pièce de bois numérotée, posée sur un morceau de viande, correspondait une bille également marquée d’un numéro, et tous plongeaient la main les uns après les autres dans un sac où elles étaient rangées et se pliaient ainsi au tirage au sort leur attribuant le morceau qu’ils emporteraient. Dans les bruits de vaisselle, des conversations en couleurs et aux accents cévenols, contournant le jet d’eau emportant les dernières traces de sang sur le sol, le tireur, du premier, sanglier abattu, ce jour d’ouverture vint m’offrir le foie…- A la poêle, avec de l’ail et du persil c’est très bon me dit-il.   
Je sentais bien dans la nuit que le retour serait plus difficile, non en raison de l’effort, quoique…mais à cause des ravins bordant ce sentier accroché à flanc de paroi. Je n’aime guère me balader les couillons au dessus du vide. Devant, Luc et les deux jeunes se déplaçaient avec rapidité et légèreté. Rien à voir avec l’image du gros lourdaud de chasseur gavé au pastaga ou à la Kro qui jusqu’ici me tenait de référence, comme les bedonnants en treillis que j’ai vu si souvent au bord des routes de plaine. Je suivais tant bien que mal avec mes deux pieds gauches et mon pied de caméra. J’extirpai de temps en temps de ma sacoche en bandoulière, l’objectif pour tenter de capter ce qui me paraissait essentiel en cette course un peu contre la montre. Pas le temps de pisser, à peine celui de prendre une image en mouvement, espérant ne point trébucher sur une pierre. Il nous fallait devoir être postés à temps avant que les rabatteurs et leurs chiens n’entrent en action. Dans le jour naissant, je distinguais de mieux en mieux la tenue de camouflage de mes deux acolytes. Cette situation aux allures de manœuvre militaire me laissait parfois perplexe et me renvoyait dans la gueule mes velléités d’objecteur de conscience. J’avais connu d’autres marches forcées et celle là m’en rappelait étrangement le souvenir. Seule ma caméra me ramenait à la réalité de ce que j’étais venu chercher en ces lieux. En haut d’un raidillon, sur une roche surplombant un ravin, nous laissâmes le premier à tenir son poste. Il couvrit sa tête d’une casquette orange pétard. Luc m’expliqua que c’était une mesure de sécurité vis-à-vis des autres, et que les animaux ne prêtaient pas attention au coté fluo, mais bien plus au mouvement. Nous laissâmes là son fils qui lui se tint en sentinelle immobile…Le deuxième jeune fit de même quelque centaines de mètres plus loin. C’était à chaque fois pour moi l’occasion de reprendre mon souffle au dessus du vide. Je continuai cette fois seul avec Luc vers un poste plus lointain, dévalant cette fois ci la pente toujours plus vite puis en passant un gué puis remontant l’autre versant vers le fond de la vallée, juste en contre bas d’un chemin de randonné que j’ai emprunté des dizaines de fois, bonhomme, sans que jamais je n’eusse imaginé emprunter hardiesse et pareil raccourci dans les maquis. Baissé, évitant les branches des chênes verts, m’accrochant comme je pouvais aux genets, je progressai, rouge et époumoné dans les pas de Luc qui m’entrainait toujours plus loin dans cette marche folle. Ce n’est que lorsque nous parvînmes à découvert qu’il fut temps de se poser, à demi dissimulés dans les fougères, une dizaine de mètres au dessus de ce qui était supposé ressembler à un passage obligé de sanglier. Ce dernier, s’il était « levé » par les chiens partis depuis la cime, déboulerait certainement par ici descendant affolé vers le torrent offrant un passage sur l’autre versant de la montagne flanquée de ravines et roches crénelées par l’érosion. Chuchotant, Luc m’intima l’ordre de m’asseoir… D’un geste prompt et décidé, il arma son fusil, d’un claquement métallique…puis il le posa sur ses genoux.                
27093320.jpg J’étais pourtant bien, le cul dans les fougères, posté au lieu dit le « fao ». Au fond de cette vallée, je surplombais tout le versant exposé au sud. La crête, sur ma gauche se découpait en dentelles dans le soleil levant. Sur ma droite, au-delà de la zone d’ombres, après quelques fayards isolés, les genets semblaient décoiffés par les vents dominants et couraient jusqu’aux roches aux allures de citadelles. Le ciel bleu s’entachait de longs cirrus. A cette hauteur, indifférents et lointains, des avions de ligne sabraient d’un trait ce tableau trop idyllique. Je songeais aux innombrables sentiers dissimulés aux alentours et parcourus dans les siècles par tout un peuple de marcheurs, qui des besogneux aux résistants, des voyageurs aux fuyards, des camisards ou traqués, des justes aux juifs pourchassés, des maquisards, jusqu’à ces quelques allemands ayant fui ici la folie d’un temps à moustaches, à tout ce peuple évanoui qui  avaient emprunté ce réseau, marquant son passage dans la mémoire des pierres, seule façon d’oblitérer le voyage pour la liberté dans l’histoire des humains. A coté de moi, Luc regardait avec ses oreilles, écoutait avec ses yeux, le fusil posé sur ses cuisses, armé, prêt au tir, à l’instant même où quelque bruit signifierait l’arrivée en trombe du sanglier rabattu par les hommes et leurs chiens, tout là haut, à la cime sur l’adret. L’écho de la meute me parvenait renvoyé et amplifié par les roches encore dissimulées dans l’ombre. La fraicheur du matin accompagnait mon esprit encore abusé par un sentiment de virginité en ces lieux. Qu’étaient-ils pour moi à cet instant, sinon le théâtre extraordinaire de la vie et tous ses plaisirs qu’une nature grandiose magnifiait. Aussi bien que dans la cour d’honneur du palais des papes, j’étais installé pour la représentation en plein courant d’air. J’étais venu ici, accompagner Luc, qui postait au sein d’une équipe de chasseurs. Il portait son fusil, moi ma caméra. Nous nous étions rejoints à 5 heures, puis nous étions partis à la rencontre des autres, une quinzaine d’hommes, à 6 heures, chacun rejoignant alors son guet ou sa tache selon qu’il était rabatteur ou posté, après des consignes chuchotées. Je n’étais jamais allé à la chasse. Je découvrais cet univers, ses codes, ses règles, comme autant de rituels échappant au commun. Les hommes n’étaient que des ombres encore, dont je distinguais sur les flancs les cartouchières, le trait rangé sur le dos et dépassant qu’était leur carabine ou fusil. Les chiens s’énervaient dans leurs cages trop petites à l’arrière des fourgonnettes. Dans le ciel, le baudrier d’Orion semblait présider au rassemblement qui s’apparentait à quelque organisation guerrière. J’étais avec des guerriers, à n’en pas douter. De casquettes, des treillis militaires, des armes, des munitions, des instructions, non, je n’étais pas venu à une simple promenade. Au signal, tous embarquèrent dans les véhicules et se dispersèrent dans les chemins forestiers. Avec Luc, j’avais pris place dans son pic up, à l’arrière, deux autres étaient assis sur le plateau. Nous gravîmes les pentes de la montagne une demi-heure environ, jusqu’à ce que l’escarpement devint tel qu’aucun véhicule ne put aller plus loin. Prestement tout le monde sauta et je suivis, haletant, mes trois compagnons qui couraient autant qu’ils marchaient sur un chemin impossible, dans la nuit finissante. J’avais à cœur de ne pas ralentir l’allure. J’étais censé être « le journaliste », qui d’une idée inconvenante, s’était entiché d’une mission saugrenue, voir sans juger, et peut être comprendre un monde qui s’éloigne dans le sillage des cités.       

Arrivée à l’hôpital de Ganges, on me dirige vers les urgences. L’infirmière est belle. L’interne me repique... L’infirmière est vraiment belle. L’infirmier ne la quitte pas des yeux. L’interne me saigne. L’infirmière est assurément très belle. L’infirmier loupe encore la veine. Sans me regarder il me tend une corbeille. Je vomis. C’est gênant. Elle est comme moi, la corbeille à papiers, teint gris et pas vraiment étanche.

  -Ce n’est pas grave, on nettoiera.

 Cela me navre, la manière de Bourvil je lâche un « Tout de même ». On  me dirige vers la salle de radiographie. J’ai toujours très soif. Je ne sais pas pourquoi je pense à Bourvil. J’ai de l’asthme. J’apprends que je vais partir en ambulance vers Nîmes, piqûre, cortisone, perfusion et Ventoline. Ma grand-mère avait dans sa voix, les mêmes intonations que bourvil. Et quand j’étais petit, je trouvais aussi qu’elle avait la tête à De Gaulle, les mêmes grandes oreilles et de l’humour dans les situations embarrassantes. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir Doudou. Elle tente de suivre le mouvement. Avec dans ses bras, un pyjama, des vêtements, une brosse à dent, elle essaie de glisser autant d’amour qu’il est possible dans pleins de petites affaires !  Une demi-heure plus tard les portes de l’ambulance se referment, avec moi dedans et sans Doudou. Les infirmiers ont du convaincre la de rentrer à la maison, avec ses jolis yeux bleus tous rouges.

 Me voilà dans l’ambulance, encore une petite voiture que j’aimais bien, quand j’étais gamin. Bon, si j’emprunte aujourd’hui tous les petits véhicules que j’affectionnais dans mes jeux d’enfant, je devrais m’attendre à voyager en camion citerne, en dépanneuse, en tractopelle, et dans un convoi de cirque... sans parler d’un monocycle qui roule déjà dans ma tête.

 Nous quittons Ganges. Je suis content, l’homme en blouse à mes côtés, est d’origine indienne. J’aime l’Inde depuis que j’y suis allé avec Claire. Je me souviens, pour d’autres raisons, j’avais du mal à respirer dans les rues encombrées de New Delhi. Les images défilent. Les pétaradants rickshaws, aux couleurs d’abeille, circulent et les gouttes translucides dans le tuyau de la perfusion aussi. Les trains bondés passent avec des voyageurs sur le toit. Les voitures « Ambassador » crachent leurs fumées de diesels increvables. Mon cœur fait du « Bollywood ». Mysore, Bangalore, Madras. J’ai l’Inde en perfusion. Mon regard est ébloui. Je suis aveuglé par le soleil. Sa lumière s’éclate dans le marbre blanc du temple d’Hyderabad. L’infirmier se contrarie parce que je pleure. En posant doucement sa trompe sur ma tête, un éléphant sacré, me bénit. Moyennant quelques roupies, l’animal bénit un par un, des pèlerins venus le saluer, peu après leur entrée dans le temple de Madurai. Je préfère nettement les éléphants aux frelons. Un vol d’éléphants, je l’aurais remarqué. L’infirmier cherche à me rassurer. Tout ce bazar, pour deux petits dards ! A fond dans la plaine, vers Nîmes, la garrigue se déroule. La poche à perfusion se vide. Les trains s’évanouissent dans le désert. Je n’ai plus la notion du temps. Où est-il mon éléphant ? A suivre…

 

 

 

  …J’ai la poitrine serrée et pourtant je pense à des conneries. Je vais réaliser un rêve de gosse. Je suis enfin dans un camion de pompier ! J’y suis maintenant. La camionnette des secours est rouge fête de l’huma. Elle allie le charme du vieux J9 et les sensations bien maritimes de la DS. Il y a comme un je ne sais quoi des « vacances de Mr Hulot ». C’est pratique. C’est même gai le PIMPON sur les petites routes de montagne. « Oh yes », pour être discret, raté, tout le monde est au courant maintenant, au bas mot une douzaine de personnes.

 

 

-« C’est qui qu’on emmène ?

 

 

-C’est le margoule de Villemejane, il s’est fait piqué à la tête par un frelon !

 

 

- Boudi, il a une figure de coucourge maintenant !

 

 

Certains de mes sauveteurs affichent un petit mal de mer à cause des mouvements du véhicule. Je leur dis qu’il faut s’allonger sur le dos, que ça va passer. Ils rient jaune. Je vois bien qu’ils sont inquiets. Et puis ma tension est basse comme la conversation. La pompière me regarde comme une grande sœur pleine d’attention. Elle a l’air très gentille. Cà me rassure sa gentillesse. J’aime bien le mot gentil. Il est désarmant. Il révèle ce qu’il y a de plus beau dans la fragilité. Du reste, il va bien avec le mot coquelicot. Gentil coquelicot est en liaison radio avec l’hôpital de Ganges. Et tout ça pour moi, j’ai les frelons. Je menais une petite vie discrète, quand je suis descendu dans mon jardin, je suis passé en faisant le fier devant le romarin et voilà qu’on parle de moi à la radio à présent. A suivre…

 

 

 Au bout, pour lui, il y avait la vieille 203, toute noire anthracite, qui sert de corbillard à Valleraugue. Je l’aime bien cette vieille caisse, grossièrement décorée de fioritures argentées. « Entre nous, va falloir en profiter, car elle n’est plus aux normes, des fois que le mort soit en danger, ou bien qu’il nous pète à la gueule !

-Boudi, c’est encore un coup de l’Europe, ou bien des états-uniens, va savoir ! On connaît quelqu’un dans le village, qui, en guise de dernières volontés, exige d’y faire son ultime voyage, signature du maire à l’appui. Aux enterrements, une grande partie du village se retrouve sur le pont qui enjambe l’Hérault, en bon ordre, chuchotant, répartis de part et d’autre sur les trottoirs. Tout ce beau monde  s’ébranle à la suite de la famille lorsque l’ancien taxi  franchit ce Rubicon. Le mouvement, précédé du temps qui passe donne de la hardiesse, chacun en profite pour embrasser un visage connu, ou pour dire trois mots qui tranchent avec l’atmosphère compassée. Les plus affligés sont devant, suivis du cercle des connaissances, et puis les connaissances des connaissances, et puis les autres :

 

 

-« c’est qui qu’on enterre ? »

 

 

 Dans les grandes occasions, un petit groupe se tient également à la sortie du pont. Au milieu, on peut y reconnaître le « chef » du restaurant tout proche. D’ordinaire, lorsque l’on pénètre dans son auberge, le maître coque tire toujours la gueule. Il arbore la tronche joviale qui convient aux funérailles. Comment donc savoir si le jour des dites obsèques, au milieu des trognes associées pour la circonstance, il n’est pas le seul à se fendre la pipe, vu qu’il s’affiche toujours avec la même apparence, la physionomie d’un gastronome en colère ?

 

 

Les vieux se tordent plus qu’à l’habitude. Mi sérieux, mi goguenards et l’œil malicieux, on dirait qu’ils se recomptent. Tout un petit monde bien habillé, et qui ne « la ramène pas » parce qu’il sait bien qu’un de ces jours... Forcément, un de ces jours ! Il manquerait Brassens, assis à la terrasse du café du « Petit jardin » à mis chemin entre le temple et le cimetière...En attendant moi, j’ai soif et j’aimerais bien repousser encore l’heure de cette charrette noire...A suivre...

 

 

  Les voitures n’ont pas accès à la maison. Le chemin qui dessert les habitations n’est pas assez large. Je vis à l’abri des bagnoles et loin de tout. Dans la France d’en bas, je me suis mis à coté, à gauche. Pas riche, pas pauvre, mais à coté. Tant qu’à faire, plutôt qu’on me pousse j’ai préféré y aller tout seul. On a sa fierté. Et puis, je déteste l’idée de vouloir vivre près d’un centre commercial, ses caddies, ses produits de merde, son  distributeur, ses vigiles, son centre médicosocial, sa pharmacie, son bricocenter, les commodités quoi. Pas plus qu’un meuble qu’on déplace ou un encombrant qu’on remise, je suis un homme commode. Je n’aime pas les commodités. Les commodités c’est au fond du couloir. Ma liberté, c’est de pouvoir pisser au fond de mon jardin. Quand j’étais marin, j’aimais bien aussi pisser dans l’eau. Rien à voir avec le « Prestige de l’Erika ». Ce n’est pas un petit pipi sonore qui va faire monter le niveau de la Grande bleue, ni en changer les couleurs. Non, çà soulage et çà remet les petites choses en place, à leur juste proportion. Cà évite d’être arrogant au point de souiller 11 litres d’eau potable, pour un pissou ridicule, dans une cuvette en émail. C’est pareil face à la montagne, je sens bien que je fais sourire. Ca rend modeste. Long aparté, mais le fourgon des secours lui, attend à l’entrée du hameau. Cà m’apprendra à vouloir vivre loin du bruit des moteurs. C’est plus difficile pour les secouristes. Et c’est plus long aussi. Je les plains tout de même. Mais pour moi, c’est presque mieux comme cela.  Je fais le tour de mon univers. Je fixe avec intensité les recoins de ma galaxie.  Je m’emplis d’un maximum de souvenirs, comme si c’était la dernière fois. Dans mon enfance, je m’acquittais de cette formalité avec sérieux et concentration, lorsque je devais quitter, à la fin de l’été, le jardin de mes grands-parents. J’aimais bien cette petite mort. Quand reviendrais-je ? Je planquais toujours un bouchon ou une allumette dans un interstice du mur en briques repeintes, au fond de la cour, pour avoir le plaisir de les retrouver intacts, l’année d’après. Les retrouver intacts, à l’endroit où je les avais dissimulés, pour jouer un tour au temps qui passe. Un piège pour « l’insaisissable » qui  nous éloigne de l’enfance.

 

 

 

 

 

 

                                                        

 

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