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Le temps qui passe

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La chronique d'André Blanchemanche

 
"Le ministère de la douleur" de Dubravka UGRESIC (Albin Michel). Une douleur insondable. Celle qui afflige l'auteure, Dubravka Ugresic et qui suinte au détour de chaque phrase. Celle qu'elle transfère dans chacun de ces personnages. Elle qui ne dissimule pas son regret plus que sa nostalgie pour cet état multiculturel que fut la Yougoslavie. Qui évoque donc le drame de la rupture, de cette heure sacrilège où non seulement, on décide de ne plus vivre ensemble, mais où l'on s'accoutume à véhiculer la haine de l'autre, le voisin, l'ami ou le parent d'hier. Ce roman de et sur la fracture met en exergue les refus de la trahison, de l'asservissement à l'un ou l'autre camp. Ce roman est un cri de colère contre une guerre immonde. Mais s'il s'enracine dans ce que fut le terreau yougoslave, il acquiert par ailleurs une vertu cardinale. Celle qui contraint le lecteur à s'interroger sur la multitude des périls qui menacent l'univers apparemment chloroformisé au sein duquel il survit. Comme un appel à la vigilance. Comme un tocsin qui sonnerait sans relâche pour le contraindre à garder l'esprit et le coeur large ouvert à l'autre, aux autres. Un roman plus qu'utile, un roman indispensable. L'oeuvre majeure d'une auteure accomplie.
 
 
"L'homme qui tombe" de Don DELLILO (Actes Sud). Encore une fois le hasard des disponibilités sur les rayonnages de la bibliothèque de Montpellier. Puisqu'il existe une évidente parenté entre le roman de l'américain et celui de la yougoslave. Le recours, pour l'une comme pour l'autre, au matériau historique comme socle du récit. Chez Delillo, la matinée du 11 septembre 2001. Sans rien de tout ce qui constitue l'ordinaire des témoignages sur ce drame hors du commun. Les bons sentiments. Le repli identitaire. Entre autres. Rien de cela chez Delillo. Mais, au contraire, une sorte de subtile allégorie. Le tableau d'une apocalypse. La fin d'un monde. L'errance du survivant dans un environnement qui plus jamais ne sera à la ressemblance de ce qu'il fut. Le rêve américain qui s'achève dans le brasier d'un enfer. Voilà bien, là encore, un roman d'exception. Tant il contraint à observer les tumultes d'aujourd'hui sans le moindre a priori, comme une sorte de prolongement, et non un post-scriptum, à l'histoire des heures les plus sombres de l'humanité.
 
 
"La Réserve" de Russel BANKS (Actes Sud). Comme une déception. Qui résulte de mon attachement à cet écrivain américain, à son oeuvre. Ici, l'histoire de la riche héritière qui se conjugue à celle d'un peintre qui fréquente les grandes pointures de son temps (Dos Passos, Hemingway.....), ces histoires superposées sont cousues de fil blanc. Même si la Guerre d'Espagne sert de toile de fond au récit. Je me suis tenu à distance respectable de ce roman "hollywoodien". Peu ou pas du tout convaincu. Malgré l'épaisseur concédée à quelques personnages "secondaires". Dont l'épouse du peintre, trompée, bafouée, raide dans ses bottes. Au bout du compte, un roman qui accumule de quoi fabriquer un film à la mode Eastwood. Ce qui n'a rien de déshonorant, au demeurant. Reste enfin que Banks demeure un remarque "raconteur" de la nature, en l'occurrence, et pour ce roman, les Adirondacks
 
"Le chemin des sortilèges" de Nathalie RHEIMS (Léo Scheer). Pardon? Pas la moindre référence à Bruno Bettelheim, à sa "Psychanalyse des contes de fées"? Superflue, sans aucun doute. Puisque l'auteure fut accompagnée, dès son plus jeune âge, d'une multitude de bonnes fées, toutes plus cossues les unes que les autres.
 
 
Avant que solliciter le soutien des éditions du Seuil, Catherine Lépront aurait peut-être dû interroger le refuge de la SPA le plus proche de son domicile.
Chaos calme" de Sandro VERONESI (Grasset). ".... et maintenant j'ai une définition de calme chaos: une chasse sans fin, une chasse où, d'un moment à l'autre, le chasseur peut se transformer en gibier..." Voilà, sans doute, "mon" roman de l'année 2008. Dans la mesure où, bien évidemment, je me hasarderais à établir des hiérarchies. Dont "ma" lecture a débuté le mardi 30 décembre et s'est achevée ce vendredi 33 décembre 2008. Un roman accompli. Un roman multidimensionnel. Un roman reflet. Un roman miroir. Un miroir qui concentre l'essentiel et les accessoires. Ceux qui donnent sens au monde dans lequel nous survivons, vous et moi. Le sens du n'importe qui imbriqué dans le n'importe quoi universel. Je ne déflorerai donc pas le sujet, même si le sauvetage en mer de deux imprudentes nageuses survolta ma libido, même si la Carla du roman est d'une autre étoffe que celle qui s'est acoquinée avec le Minuscule. Refermé, le roman vibre encore en moi. Que ce roman m'interroge. Qu'il me désespère. Qu'il me réjouit. Qu'il m'exulte.
 
 
"Comme dieu le veut" de Niccolo AMMANITI (Grasset). Non. Je ne boude pas mon plaisir. J'ai dévoré ce (gros) roman sans jamais ressentir ce qui aurait pu être assimilable à de l'ennui. J'ai même freiné des quatre fers lorsque j'ai abordé aux trente dernières pages afin de différer mon approche (et donc ma connaissance) de l'épilogue. Ammaniti a, en quelque sorte, revisité le "Affreux, sales et méchants" de Scola. Doté d'un souffle qui hisse son roman au niveau de l'épopée. Nanti d'une ironie mordante. Tout plein de tendresse, d'affection, de respect à l'égard du "petit" peuple qui souffre, qui se tient à la marge de ce qui fut le progrès, qui en recueille les miettes et qui se débrouille avec le peu qu'il parvient à récupérer. Un sujet grave, traité avec sensibilité et intelligence. Un roman que je ne me lasse pas de feuilleter pour y retrouver tant et tant de mes émotions!
 
 
"Un brillant avenir" de Catherine CUSSET (Gallimard). Je me suis laissé emporter, sans le moindre déplaisir, par ce roman. Sans enthousiasme excessif non plus. Non que le récit manquât de saveur. Bien au contraire. L'itinéraire qui conduit Elena et Jacob de la Roumanie de Ceausescu jusqu'aux Etats-Unis (via Israël)est à l'identique de celui qu'empruntèrent de nombreux ressortissants venus, au cours de la seconde moitié du 20° siècle, des pays du bloc soviétique (dont de très nombreux juifs). C'est plutôt bien raconté. Tellement bien que surgit parfois l'interrogation: "Et si c'était trop beau pour y croire?". Croire que de l'autre côté de l'Atlantique se résout la quasi totalité des problèmes parmi tous ceux qui demeurent en jachère non seulement sur le vieux continent, mais également du côté de Tel-Aviv et de Haïfa. Et puis, une écriture inégale, parfois inaboutie, nuit au roman de Catherine Cusset.
 
 
"Le soleil se couche à Sào Paulo" de Bernardo CARVALHO (Métailié). Déçu. Ce roman reproduit ce qui m'avait séduit dans "Mongolia". L'effet de surprise ne joue plus. Carvalho réaffirme son attachement à l'Asie. Une vieille restauratrice japonaise installée au Brésil demande à une sorte de non-écrivain de mettre en forme ses mémoires. L'intrigue ne manque pas d'intérêt. Mais le souffle de l'inspiration est absent. Au point qu'il m'est arrivé de me demander si Carvalho n'était pas lui-même ce non-écrivain.
 
 
"Des néons sous la mer" de Frédéric CIRIEZ (Verticales). Souvent drôle, l'histoire de ce sous-marin et de ses navigatrices. 2012. La raie publique décrète la réouverture des bordels. Quelques dames de grande vertu s'associent et redonnent une seconde jeunesse à un bâtiment désaffecté par la marine nationale. Tout cela en baie de Paimpol, sous le regard du tenancier du vestiaire. Au bout du compte: un plutôt agréable moment de divertissement.
"Toutes ces vies qu'on abandonne" de Virginie OLLAGNIER (Liana Levi). D'un
solersissimme point de vue, voilà un roman comme il ne devrait plus s'en écrire, un
roman hors d'âge. Et pourtant. Le lecteur sans doute finissant que je suis ne renie
rien du bonheur qui fut sien lors du parcours de ce récit. Décembre 1918. Annecy. La
médecine, et en particulier la (toute jeune) médecine psychiatrique tente de réparer
les machineries humaines broyées du côté de Verdun. Une jeune infirmière, novice (au
sens papistouilleux de la chose) prend en charge une des victimes. Une sorte
d'autiste. La suite ne se raconte pas. Ca vibre d'humanité. C'est tout plein des
échos des doutes et des interrogations d'alors. Rien de gnangnan ni de larmoyant. Un
roman dont je suis sorti en me disant: "Tu viens de croiser une écrivaine d'avenir".
Un constat somme toute rassurant ce ces temps d'angoteries.


"Ritournelle de la faim" de J.M.G. LE CLEZIO (Gallimard). "J'ai écrit cette histoire
en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans." Le
Clézio, au confluent de ses cultures. De l'Océan Indien jusqu'aux rivages de la
Méditerranée. Lorsque l'Histoire précipite les débâcles familiales, intimement liées
aux furies des tempêtes. Le Clézio restitue les mémoires. Celle de sa famille. Celle
d'une France soumise (et si souvent consentante) au nazisme. "Les fleuves lavent
l'Histoire, c'est connu. Ils font disparaître les corps, rien ne reste très
longtemps sur leurs berges." Les corps ressuscitent le temps d'un roman. Le plus
âpre des plus récents romans de Le Clézio. D'une effrayante et admirable lucidité.


"Bastard Battle" de Céline Minard (Léo Scheer). Un (très court) exercice de style.
Comme m'en réclamait Michel Joly, ce professeur de français dont je garde un
impérissable souvenir. Ce qui ne sera nullement le cas de ce roman.


"Un hôpital en enfer" de Toby LITT (Phébus). Un (très long) pensum. Qui ne génère
des sourires que dans sa première partie. Le récit s'enlise ensuite dans les
redondances. Il est vrai que je ne suis pas un adepte de la littérature dite
"fantastique". 


"Colère et temps" de Peter SLOTERDIJK (Maren Sell). Tout (ou quasiment tout) est
passé à la moulinette du philosophe allemand: la psychanalyse, les Révolutions,
l'Islam, les communismes... Avec, pour point de départ Homère et 'Iliade". Puis des
rencontres avec Platon, Heidegger, Derrida (entre autres). Je ressors de ma lecture
nanti de quelques frustrations qui n'atténuent ni n'édulcorent mes colères.
Lesquelles, malgré le temps, ne cessent de s'exaspérer. Sans qu'aucun exutoire
collectif ne soit en mesure de leur donner du sens.
"La domination" de Karine TUIL (Grasset). J'ai failli renoncer. J'aurais eu tort. Car ce roman dérange, interpelle, questionne. En dépit de très grosses ficelles. La fille, écrivaine. Au lendemain de la mort du père. L'éditeur. Au lendemain du décès de l'ami. L'investigation. Les remugles. Qui est qui? Au travers des filtres des cultures russes et juives qui s'amalgament ou s'opposent? Dans le magma des conflits contemporains? Parmi les clichés que les protagonistes s'évertuent à traiter dans un noir et blanc qui ignore les nuances? Roman troublant. Sans doute en raison de la capacité de l'auteure à extirper le plus sombre chez chacun de ses personnages.
 
 
"Laver les ombres" de Jeanne BENAMEUR (Actes Sud). Déçu. J'avais ouï l'auteure présenter son roman. A Montélimar. Mon attente se situait à la hauteur de son propos. Au bout du compte, je n'ai point frémi lors de ma patiente découverte de la relation mère/fille. Même sublimée lors de la nuit d'une tempête immémoriale. Lorsque la chorégraphe (la fille) s'entend révéler la part dissimulée de la vie de la mère. Et donc, par voie de conséquence, du père. Seul le court portrait de l'amant de la chorégraphe atteint à une certaine épaisseur. Ce qui, à mes yeux, ne suffit pas à donner du crédit au roman qui se réduit à une historiette au goût du jour.
 
 
"Porno" d'Irvine WELSH (Au Diable Vauvert). La suite de "Trainspotting". Dix années se sont écoulées. Difficile de renouveler la performance. Si tant est que le premier roman ait bien vieilli.
 
 
"Prolongations" d'Alain FLEISCHER (Gallimard). A force de prolonger, il advient souvent que le lecteur s'ennuie. En dépit des tirs aux putes. A Kaliningrad.
 
 
"La coupure" de Christine BELLAS CABANE (La Dispute). Le sous-titre laisse entrevoir l'essentiel: "L'excision ou les identités douloureuses". L'auteure, médecin et anthropologue, permet d'aborder cette question au-delà des schémas simplistes, des schémas réducteurs, des discours moralisateurs. Que ce soit en France ou au Mali, elle a pris le temps de la rencontre, de l'investigation, de l'analyse. Je sors de ma lecture désentravé de quelques unes de mes certitudes, parmi celles que véhicule, entre autres, la Médiatouillerie. La complexité des approches sociales, religieuses, politiques et culturelles contraint à observer d'un regard neuf les souffrances qui sont infligées à des fillettes ou des adolescentes (avec toutes les conséquences ultérieures sur leurs vies de femmes). Non pour absoudre. Mais afin de développer une capacité d'écoute à l'égard non seulement des victimes mais aussi des "exécutrices", de leur accorder cette reconnaissance, ce respect hors desquels il semble difficile, voire même impossible, de favoriser des évolutions consenties. L'ouvrage n'aborde pas au moralisme. Il n'étaie aucune des thèses prétendument féministes. Il aide à la compréhension donc au dialogue. C'est là, à coup sûr, son plus grand mérite.
"Mémoire du vide" de Marcello FOIS (Seuil). J'applaudis à ce roman qui narre l'existence d'un bandit sarde, un vrai bandit, Samuele Stocchino. Sauf que, comme le précise Marcello Fois: "Ce que vous avez lu n'est pas la vérité. Les noms réels et les faux noms servent à la tromperie du récit, feignant que ce soit vrai ce qui ne l'est qu'en partie, ou ce qui ne l'est pas du tout." L'affaire a donc pour cadre la Sardaigne. Du début du 20° siècle jusqu'aux premières années du fascisme. Ou comment un héros de la première guerre mondiale devient donc un bandit. Il y a comme du Giono dans ce roman. L'art subtile de créer un climat, de donner de l'épaisseur, de la densité aux personnages principaux, dont ce Samuele Stocchino. Mon antépénultième rencontre avec Marcello Fois m'aura, une fois encore, ravi.
 
 
"Le rapport de Brodeck" de Philippe CLAUDEL (Stock). L'antithèse plutôt réussie d'un certain prix Goncourt. Sauf que chez Claudel, l'histoire s'absente du récit. Que le récit emprunte à l'histoire mais qu'il n'est pas l'histoire (je ne parviens pas à majusculer ce nom somme toute fort commun). Brodeck, un rescapé revenu de l'enfer de la concentration, au terme d'une guerre qui n'apparaît qu'en filigrane. Trahi, dénoncé par les membres de sa communauté, puisque pas ressemblant. Une communauté qui n'est pas quitte de ses tourments. Une communauté qui crucifie le visiteur, l'inconnu, celui qui la confronte à sa mémoire. Une mémoire que consument les flammes des médiocres brasiers du quotidien. Claudel nous tend un miroir. Impitoyable.
 
 
"Pipelines" d'Etgar KERET (Actes Sud). De courtes, de percutantes nouvelles. Un climat kafkaïen. Israël aujourd'hui. Dont Keret traduit le désarroi, les errements. A travers une série d'instantanés. Qui brossent le portrait d'un pays exsangue d'avenir, englué dans ses désillusions.
 
 
"La physique des catastrophes" de Marisha PESSL (Gallimard). Une adolescence dans l'environnement d'un papa omniprésent. Un cadavre dans un placard. Et une multitude de choses autour. Des choses sensées évoquer l'Amérique contemporaine. Tellement de choses. J'ai subi. Stoïque. Imperturbable.
 
 
"Trois hommes seuls" de Christian OSTER (Minuit). Roman maison. Les éditions de Minuit mettent un préalable à toute publication d'un roman: trois subjonctifs par page, au minimum. Objectif atteint par Christian Oster.

André Blanchemanche
Primo LEVI et Mario Rigoni STERN occupent, l'un et l'autre, une grande place dans mon modeste Panthéon littéraire. Les conséquences imprévisibles des errements sur le Net m'ont conduit à découvrir la lecture de la lettre que libella STERN au lendemain du suicide de LEVI.
Cette lettre fut lue par Jean-Claude ACQUAVIVA devant un auditoire que je suppose corse. Je vous propose de vous intéresser durant quelques minutes à la rencontre, par delà la mort, de deux grands écrivains. La voix si prenante d'un des animateurs d'A FILETTA confère à ce texte magnifique une dimension quasi sur-humaine.
Cliquez ci-dessous.
 
 
"S'agapo" de Renzo BIASION (La fosse aux ours). Voilà une série de somptueux récits publiés à Turin en 1953. Traduits par François Maspero. Des récits dont je ne me défais pas depuis que j'ai refermé le livre. Des récits qui narrent le quotidien de militaires italiens lors de l'occupation d'une partie du territoire grec durant la seconde guerre mondiale. Des récits qui installent les exilés dans l'univers qu'ils sont sensés investir, mais dont ils s'accommodent, au sein duquel ils survivent tant bien que mal. Des malgré eux, en quelque sorte. Empêtrés dans une guerre qui n'est pas la leur. Parmi des paysages qui rappellent l'origine de notre monde et que Biason décrit à la façon du peintre qu'il fut. Voilà une oeuvre, une oeuvre authentique, qu'il importe de sortir de l'anonymat.
 
 
"Le ciel n'attend pas" de Tawni O'DELL (Belfond). Mon côté midinette. Atteindre aux dernières phrases, aux derniers mots d'un  roman, des larmes plein les yeux. Se reprocher: "Tu t'es laissé berner!" Eponger le trop plein. Puis  réfléchir. Pour enfin reconnaître qu'il se dégage de ce roman-là quelque chose d'exceptionnel. En dépit des ficelles, d'une intrigue aux rebondissements prévisibles. L'exceptionnel occupe tout l'espace que Tawni O'DELL concède aux humbles, aux damnés de la terre. En l'occurrence des mineurs de Pennsylvanie. L'auteure prend leur parti, leur manifeste un respect désentravé de toute condescendance. En y greffant toute la violence qui ne se contient pas, qui ne s'accepte pas. La voix d'une femme pour hurler à la face des nantis d'incompressibles colères, pour dénoncer les injustices, l'hypocrisie. Un roman utile, un roman de la révolte, un roman d'une humanité qui résiste.
 
 
"La désobéissance" de Naomi ALDERMAN (L'Olivier). Ou plutôt la transgression? Une jeune juive exilée à New York s'en revient à Londres où son père, rabbin, vient de décéder. L'immersion dans une communauté juive orthodoxe fait renaître le souvenir de cette transgression. Il n'est ni regrets ni remords. Bien au contraire. L'héroïne persiste, au grand dam de cette société figée. Une société qui n'a de cesse de la renvoyer d'où elle vient. Le tableau que brosse Naomi Alderman foisonne de détails qui suggèrent la répulsion. Ne m'aura déçue que la conclusion qui renvoie, tout à coup, à d'étranges concessions. Même s'il s'agit d'affirmer l'appartenance à une culture. Avec, en filigrane, tout ce qu'elle implique pour une femme.
 
 
"Corniche Kennedy" de Maylis de Kerangal (Verticales). Le convenu de l'intrigue, proche du polar. Le gros et vieux flic désabusé. Les politiciens pourris. Les mômes des cités et d'ailleurs, dont les différences sont moins voyantes qu'il n'y paraît. Le tout cousu de fil blanc. Mais.... Car il y a un mais. L'intrigue a pour cadre Marseille. Et chaque fois que Maylis de Kerangal évoque Marseille, la touche est juste. La ville. Son ciel. Son climat. Ses ambiances. Le tout avec précision, concision, mais aussi avec tendresse, aces passion. Ce qui rend attachant ce drôle de roman!
 
 
"Qui trop embrasse" de Judith BERNARD (Stock). Le monde effrayant de l'université. Les clans. Les guerres intestines. Désirs et répulsions. Le tout observé par une jouvencelle qui met du temps à se déniaiser. Oeuvrette franchouillarde qui ne parvient même pas à atteindre au règlement de compte à l'encontre de l'institution.

André Blanchemanche ( en lien ici dans "le palavazouilleux)
"La Cadillac des Montadori" de Marie FERRANTI (Gallimard). Sauf erreur ou omission de ma part, Marie Ferranti ne cite jamais le nom de la contrée qui constitue le cadre de son roman. Mais chaque détail descriptif laisse deviner ou comprendre qu'il s'agit de la Corse. Un vieil homme agonise. Un vieil homme qui régentait tout, qui régnait sur tout. Un homme qui, dans son dernier souffle, révèle un secret qui va bouleverser l'existence de celui auquel il est confié. Dans ce roman concis, ciselé, Marie Ferranti installe les protagonistes d'une tragédie moderne qui puise ses racines dans une histoire et des traditions séculaires. Le dépouillement, la rigueur; le dénuement confèrent au roman ce climat si révélateur, si proche des problématiques actuelles de cette terre sur laquelle une identité collective se reconstruit au prix du sang, du silence et des larmes.
 
 
"D'autres chemins" d'Enis BATUR (Actes Sud). Les chemins qu'emprunte l'écrivain et poète. Ceux des proximités. Ceux de terres plus lointaines. Au confluent de l'Histoire et des civilisations. Entre Europe et Asie. Les héritages communs. Batur, poète publié chez Fata Morgana, égare le lecteur. Le désespère parfois, lorsqu'il évoque certaines affinités philosophiques. Le rassure lorsqu'il traite de celles qui le rapprochent de quelques poètes. Dont Jabès et Char. "Aller vers Char, être en-route-vers-Char. Le vrai voyage; je le sais commence, commence chaque fois que je tends la main pour prendre un de ses livres sur une étagère. A présent, c'est en ayant entendu le murmure de la Sorgue, vu ces arbres, cet oiseau, en ayant connu ne serait-ce qu'un peu la lumière de cet endroit, que je reviendrai à ses poèmes. Il est bon qu'un poète sache que d'autres poètes vont se diriger, se tendre vers lui, qu'ils chercheront chez lui une porte entrouverte, il est bon qu'il s'éteigne avec cette certitude."
 
 
"Lost City Radio" de Daniel ALARCON (Albin Michel). Un pays d'Amérique Latine non déterminé. Une longue, une sanglante guerre civile. Quelques acteurs malgré eux, au service de l'un ou l'autre camp. Une star des micros. Un gamin qui est le vrai centre de gravité du récit. Quelques comparses. Tout cela donne un roman attachant mais par trop inégal.
 
 
"Arlington Park" de Rachel CUSK (L'Olivier). Décapante. Cette succession de portraits de femmes anglaises. Couches moyennes supérieures, dont les problèmes existentiels surabondent et se croisent. Mais le côté répétitif de ces portraits édulcore peu à peu le propos. Trop d'analogies, de ressemblances, de superpositions. Alors que les traits incisifs qui émergent des premières pages laissent attendre le tsunami littéraire qui, finalement, se résume à quelques vaguelettes.
 
 
"Noir" de Robert COOVER (Seuil). Noir de noir. Un privé. Dans les tréfonds d'une ville plus glauque que glauque. Un ballet entre flics et truands. Une innocente jouvencelle. Et Blanche, beaucoup moins blanche qu'il n'y paraît, la collaboratrice du privé. Morbide. Trop de complaisance. En dépit de quelques pages qui laissent le lecteur pantois.

André Blanchemanche ( à retrouver en lien ici dans "le palavazouilleux")

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