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Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Celui ci, n’est pas loin de recevoir son carton. Le grand arbitre revêtu de noir, avec son short sur les genoux et ses poils aux pattes déboule à son rythme pépère. Il a fait cela toute sa vie, distribuer des cartons. Sa carrière à lui sera encore longue. Mais il bénéficie de l’aide incomparable de nombreux juges de touches, zélés, impitoyables collaborateurs. Lui, à la différence de ses confrères, il n’a dans sa poche qu’une seule couleur, le noir. Noir, comme les longs vêtements de ces chanteurs qui le défiaient et que j’étais allé écouter, autour de mes vingt ans, assis dans un champ, à Loperhet près de Brest. Ce grand arbitre d’un match sans fin retourne aussi son geste sans appel envers ses adjoints pourtant toujours obséquieux, prenant malin plaisir à son service, mais c’est toujours le même dénouement. Tout comme les joueurs hébétés par la sentence, ils finissent par subir le même sort et sur eux je ne puis m’apitoyer, sinon imaginer avec effroi quelles peuvent être les dernières pensées d’un bourreau avant de quitter l’arène de la vie.
Dans mon poste Inter, j’ai entendu avec force détails les derniers moments d’Augusto Pinochet, son extrême onction, comment les petits engins médicaux parcouraient son corps malade, et c’était là toute la description détaillée d’une lutte pour repousser la fin, sa fin. Certes il s’agit de la mort d’un homme et je n’ai jamais pu me réjouir de l’idée de la mort de quiconque, mais il m’a semblé qu’on en faisait trop, c’était comme décrire la nausée. Rigueur d’un communiqué de presse qui met à plat et au même niveau l’agonie d’un tyran et les résultats du quintet plus. J’eus préféré le chant d’un autre quintet, Quilapayun : « El pueblo unido jamás sera vencido… ». Les stades me font gerber et je n’y irai jamais, en souvenir d’un certain Victor Jara. « On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l'officier, une hache apparut. D'un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d'un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s'écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6 000 détenus. L'officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : " Chante maintenant pour ta putain de mère ", et il continua à le rouer de coups. Tout d'un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l'on entendit sa voix qui nous interpellait : " On va faire plaisir au commandant. " Levant ses mains dégoulinantes de sang, d'une voix angoissée, il commença à chanter l'hymne de l'Unité populaire, que tout le monde reprit en chœur. C'en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D'autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort. » Miguel Cabezas (extrait d'un article paru dans l'Humanité du 13 janvier 2000).
Il parait qu’à la Havane, on s’apprête siffler la sortie d’un autre juge de touche, fidèle, lui aussi.
Quelques fois j’aimerais bien me délocaliser. Pourtant, j’ai déjà fait des efforts. Ai quitté ma Bretagne pour aller vers la capitale qu’à son tour j’ai délaissée pour fuir vers les terres du milieu. Je me suis déplacé ensuite un peu plus au Sud Ouest puis, je me suis recentré, un peu plus sud encore, calé, niché, coincé, perdu. Pas un stade de foot, ni plus qu’un ou une présidentiable, pratiquement plus rien des humains à part quelques coups de fusils pour égayer la nature qui sinon s’ennuierait, c’est sûr. Mais ces jours ci, cela devenait inquiétant. Je me sentais devenir Robinson. Il y a des symptômes qui ne trompent pas. La barbe pousse. Je parle tout seul, tourne en ellipse avec les mains dans le dos. J’écoute la radio comme d’autres écoutaient en leur temps Radio Londres. Pire, j’ai regardé avec attention le petit pont de…pierre qui enjambe l’Hérault ici encore tumultueux. Je l’ai rapidement mesuré en pieds et pouces et cela m’a rendu perplexe, stupéfait également d’en être arrivé là. A l’insu de mon plein gré, j’envisagerai donc quelque chose, comme un plan B. Un plan B, c’est çà. Un truc qu’on imagine en secret quand tout parait C comme cuit. Dans le jardin, c’était possible, la place je n’en manquais pas. Mais le pont, comment franchir ce pont que diable. Voilà le genre de phrases qui se dissimulaient derrière quelques neurones de façade et qui m’ont intrigué. Je me suis pris par le col, versé un p'tit ballon, et prié de me mettre à table. Qu’est ce que tu nous mijotes encore ? Je dis « nous », parce qu’il ya tellement de bordel dans mes pensées, qu’on doit être plusieurs. Je nous ai donc regardé, dans le marre de rouge, gêné, de nous être dissimulé la cogitation. La construction du bateau paraissait possible, mais une fois terminée, je ne passerai pas le pont. C’est con.
Les riches se dessapent pour aller se rhabiller dans les pays de misère et laissent les travailleurs pauvres à poil. Qu’ils fassent de nous des sans culottes, d’accord, mais serons nous aussi couillus que nos ancêtres de 1789 ?
Il y a quelques jours je vous disais : « Ce matin dans mon poste Inter, ma région est évoquée, la région du Vigan. C’est rare, je prête l’oreille, Il s’agit de délocalisation. Well, l’entreprise du coin, s’apprête à nous quitter justement. Les sous vêtements de luxe se tirent…Et mettent à poil la région.
Re dans mon poste Inter, hier, 300 suppressions d’emploi au Vigan, petite commune du Gard, dans les Cévennes…Les commerçants ont baissé le rideau toute une journée, la commune a défilée dans la rue…Quasi mono industrie, délocalisation, taux de chômage déjà élevé. L’ANPE du coin va avoir du boulot, si un jour elle est délocalisée à son tour, il n’y aura vraiment plus rien, que les oignons doux des Cévennes, et qui ne font même pas pleurer, tellement ils sont doux…comme des agneaux. J’écoutais une redif, hier chez Daniel Mermet sur France Inter, un certain Cornélius…Et les gens ici qui défilaient, c’était comme une voix d’outre tombe qui aurait commenté l’actualité…
A part çà pour se réchauffer, un mort dans un stade de foot. Je n’aime déjà pas d’ordinaire, le foot. Quatre vingt mille personnes réunies pour en regarder vingt deux jouer avec un ballon, à la base c’est déjà curieux. Certains dictateurs l’avaient compris, un stade c’est pratique, les gens vont s’y concentrer tous seuls, et en payant… Alors qu’on y retrouve quelques extrémistes dans les coins, ne pas s’en étonner.
Ce matin dans mon poste Inter, ma région est évoquée, la région du Vigan. C’est rare, je prête l’oreille, Il s’agit de délocalisation. Well, l’entreprise du coin, s’apprête à nous quitter justement. Les sous vêtements de luxe se tirent. Les riches se dessapent pour aller se rhabiller dans les pays de misère et laissent les travailleurs pauvres à poil. Qu’ils fassent de nous des sans culottes, d’accord, mais serons nous aussi couillus que nos ancêtres de 1789 ?
J’en eu marre des spots de pub sur l’appel aux seniors. À les entendre, plus que deux ans et je pourrais faire valoir mon expérience pour trouver du boulot. Pourquoi pas, avec mon expérience de rmiste je pourrais peut être faire travailleur social. J’en ai eu marre d’écouter la radio. Je suis reparti à la frontière. Loin des massacres dans la bande de Gaza, loin des flics en colère, loin de Sarko et Sego sont dans un bateau, loin de Jean Pierre qui revint à la vie et décide de nous emmerder jusqu’à la fin de son temps. J’ai repris ma vieille caisse et suis allé taquiner la grande bleue sur ses rides. Elle a malgré le temps, toujours les mêmes yeux, et ravive la flamme d’un amour jamais perdu. La mer comment fait elle pour rester aussi belle. J’aime me trouver prêt d’elle, assis sur le sable. Un grain parmi les autres, aussi anonyme et beau que les autres, c’est toujours mieux que de se sentir comme une merde sur une pelle en bois. J’ai revu la frontière et ces étranges figures imprimées sur le sable.
J’étais garé, un peu où je pouvais, avec ma vieille caisse. J’attendais femme et enfant pas loin du cinéma. Elles en étaient sûrement au générique de fin, du film de Michel Ocelot. Je l’ai vu arriver devant moi, par cette petite rue rarement empruntée, raison pour laquelle beaucoup font ainsi et y attendent un proche dans la salle obscure. Le temps de mettre le contact et puis pas le temps d’enclencher la marche arrière, choc. Elle enfonçait mon pare…choc avec sa voiture qui devenait un bélier. Ce premier coup, je l’excusais inconsciemment, persuadé d’être un peu fautif de m’être garé au mauvais endroit, bouchant cette ruelle. C’était pourtant étonnant, se faire tirer sans coup de semonce. C’est peut être jour de défonce. Le deuxième coup de bélier parvint dans la seconde suivante. Là, j’étais ahuri, sans voix, sans explication raisonnable de ce curieux acharnement. Elle recula. Je pensai qu’elle parvenait enfin à enclencher sa marche arrière, ce qu’elle n’avait probablement pas réussi à faire jusqu’ici, causant le deuxième choc. J’étais alors descendu de ma voiture, hébété, prêt à cet instant encore à m’excuser et à l’excuser également, et puis pour constater avec elle les dégâts, lorsqu’elle vint dans un nouvel élan rebouter mon automobile quoi, merde enfin, « sûr qu’elle va moins bien marcher à présent ». Je tapais maintenant sur son pare brise essayant de stopper ainsi naïvement cet entêtement brutal. Ses yeux bleus avaient la profondeur d’un lac artificiel, où s’y noyait tout ce qui pouvait l’envelopper. Fixes, ils n’avaient qu’un objectif, ma caisse, obstacle à la progression de leur propriétaire. Pas un regard pour moi qui continuais à frapper le pare brise. Elle était raide la fille, faite comme une raquette, sourde au monde, déterminée à poursuivre ses coups de boutoir jusqu’à ce que le passage se dégageât. Manifestement, elle ne me voyait pas. Quelques spectateurs médusés, s'amusaient de me voir essayer de la persuader de ne pas conduire dans son état. Je remontai dans ma caisse reculai, en évitant un énième coup de sa petite voiture noire toute cabossée, croisai encore son regard vide et je suis allé me garer quelques mètres plus loin. La petite ville me semblait anormalement encombrée, avec une circulation inhabituelle. Du monde partout. Je la vis dans mon rétroviseur emprunter le mauvais côté du rond point pour partir, croisant une camionnette de la maréchaussée. Un jeune encapuchonné, vint à ma hauteur tout sourire. Il me dit « aujourd’hui ils sont tous fous, c’est le critérium, j’ai regardé, elle a sûrement pris des cachetons. Tout le monde en prend, c’est un suicide collectif ici, c’est à pleurer, les caisses on s’en fout, c’est de la merde, mais les humains, les humains…
J’ai quitté, le temps d’une journée, mon refuge. J’ai surpris la montagne qui me croyait captif. J’ai foncé vers le sud dans ma voiture déglinguée. Je suis allé à l’autre bout du monde, là bas, à la frontière du sec et de l’humide. A l’exacte séparation des éléments, à l’endroit précis où la mer recrache d’étranges figures qui s’impriment dans le sable. Je m’y suis cherché. Je n’y étais pas encore. J’avais encore à attendre, du temps devant moi. Du temps comme le sable que la mer recouvre à chaque onde qui vient y glisser. Je me suis assis face au vent, dans le bruit des rouleaux qui s’écroulent. Je m’y suis endormi en pleurant. Puis je me suis relevé, couvert des grains dorés comme un marchand de sable. J’ai regardé une dernière fois la mer, la frontière. Le vent qui on appelle ici le Marin, se levait, chargé ras la cale d’humidité. Je n’avais plus qu’à repartir dans ma voiture déglinguée, vent arrière, jusqu’à la montagne, où le vent pousserait les nuages. J’ai retrouvé mon refuge, mais je repartirai encore. J’irai voir la frontière, comptable du temps qui passe.
fleurs et tomates