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Le temps qui passe

Juin 2012
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Plans fixes sur les quais

J’ai quitté, le temps d’une journée, mon refuge. J’ai surpris la montagne qui me croyait captif. J’ai foncé vers le sud dans ma voiture déglinguée. Je suis allé à l’autre bout du monde, là bas, à la frontière du sec et de l’humide. A l’exacte séparation des éléments, à l’endroit précis où la mer recrache d’étranges figures qui s’impriment dans le sable. Je m’y suis cherché. Je n’y étais pas encore. J’avais encore à attendre, du temps devant moi. Du temps comme le sable que la mer recouvre à chaque onde qui vient y glisser. Je me suis assis face au vent, dans le bruit des rouleaux qui s’écroulent. Je m’y suis endormi en pleurant. Puis je me suis relevé, couvert des grains dorés comme un marchand de sable. J’ai regardé une dernière fois la mer, la frontière. Le vent qui on appelle ici le Marin, se levait, chargé ras la cale d’humidité. Je n’avais plus qu’à repartir dans ma voiture déglinguée, vent arrière, jusqu’à la montagne, où le vent pousserait les nuages. J’ai retrouvé mon refuge, mais je repartirai encore. J’irai voir la frontière, comptable du temps qui passe.

                        

 

 

 J'ai fait un con de rêve. C'est un con de rêve parce que je l'ai vécu comme çà l'année dernière et qu'hier la voiture était en panne.

 je vais à l’A.N.P.E,  distante d’à peu près trente kilomètres, répondant ainsi à une lettre de convocation. Il fait beau en ce début d’automne. Pas de chance, je n’ai pas la voiture. Indisposée, elle est en congé maladie. Cà fait trois jours. Donc je marche et je m’essaierai au stop. J’espère arriver, à l’heure. Ce n’est pas gagné pour être à l’heure. Un mini bus, affecté au transport en commun dans les vallées s’arrête. Il est vide. Peut être qu’à cette heure ci n’est-il pas en service ? La porte s’ouvre. C’est le bonheur. Je monte. Je remercie le chauffeur. Il fait la gueule. Il m’indique sèchement le prix du ticket. C’est moins le bonheur. Je redescends. La porte claque. La camionnette redémarre. Elle poursuit son chemin, toujours aussi vide de passagers.  Comme les tirets blancs au milieu de la route, j’ai le cœur en points de suspensions.  En poète maudit, J’ai la sandale rageuse. Je dégomme toutes les petites caillasses qui provoquent mes pompes. Très  vite je me calme. Je deviens fataliste, parce que çà fait mal. Cette philosophie de circonstance m’entraîne dans une cadence et un balancement propices à l’établissement d’une moyenne honorable. Faut pas que je loupe mon rendez-vous. Il y a longtemps que je n’ai pas eu de rendez vous.  

 

 

 Commence à faire chaud. Bien sapé au départ et propre sur moi, je finis par être dépenaillé et suant. Cà « pègue » sous le tricot.  Je suis « un porteur de projet ». En attendant, il démarre à pieds mon projet.

 

 

Il y a longtemps que je ne crois plus aux histoires du mec qui a commencé avec une pomme. Je regarde  autour de moi. Il n’y a que des châtaigniers et des chênes verts, des fruits de pauvres et des glands. Si je vois un chêne à qui il en manque un, je monte dedans. Dans ces conditions, je n’arriverais jamais à voler une pomme. Je suis nul, un chiffre zéro perdu dans les nombres. J’ai trahi l’espoir de mes prolos de parents, devenir un chiffre romain, une tête de chapitre. Est ce qu’on existe vraiment quand on figure dans un concours de statistiques ? Comment se reconnaître parmi ceux qu’on manipule et qu’on agite en termes de bilans. Tout à l’heure, je sais que je vais bafouiller devant ce monsieur. Que tous les deux, de part et d’autre du bureau, nos regards ne se croiseront même pas, accaparés par l’écran de l’ordinateur et que je ressortirai comme je suis rentré, à pieds.

 

 

 

 

 

 

                                  

 

  Je me suis couché très tard. A la page 178. J’ai refermé le livre, un roman. Un putain de roman. Jonathan Littell, « Les Bienveillantes ». Ici, à cette époque de l’automne, les mouches envahissent les maisons. Le fumier s’entasse à nouveau devant la bergerie. Les moutons sont descendus de la montagne pour l’agnelage. Les agneaux, élevés sous la mère, seront vendus et abattus, puis découpés. C’est dur de naître mouton. J’ai refermé le livre. Quelques mouches tournoyaient autour de l’unique lampe allumée près de moi, à cette heure. D’un revers de main j’ai voulu en écraser une qui m’agaçait. Je ne l’ai pas aplatie. Ma main s’est galbée, et dans la cavité la mouche se débattait, chatouillant la paume. Puis elle s’est échappée. C’est facile de détruire une mouche. La vie d’une mouche çà pèse tellement peu. Mais je ne saurai jamais la reconstruire, une vie de mouche. Je ne vaux pas plus. Autant demander à la planète de faire demi-tour. Tourner dans l’autre sens, refaire le chemin à l’envers, reprendre tout à zéro et effacer l’infamie et guérir de l’horreur. 

 

 

 

 

                               

 

 Je reste là, planté avec mon sac de marin. Il est aussi étanche que je suis perméable à toutes les nostalgies. Ce n’est plus un cœur que j’ai, c’est une éponge. Je suis réceptif à toutes les tristesses. La gare est noyée sous les effluves d’abandons. Elles flottent autour de moi. Elles se mélangent à l’odeur du tabac presse, du snack d’en face. Les dernières clopes d’avant le départ crachent l’angoisse. Le parfum si troublant d’une femme qui passe. Un instant, il n’y a plus rien d’autre que son parfum dans un petit courant d’air. Ses cheveux, son coup… Je sursaute aux  claquements de la machine à composter. Les battements de mon cœur s’amplifient à l’écoute de l’annonce des trains six mille deux cent trente sept et six mille deux cent trente huit et du jingle ridicule et entêtant qui ouvre ces communiqués. La gare parle au féminin. Ma tristesse aussi. Moi qui ne fume plus depuis longtemps, je vais m’acheter du tabac à rouler et puis libé, comme un rituel qui remet le couvert. J’ai envie de pisser mais je n’ai plus de monnaie. Et tous ces gens qui partent en vacances et moi qui pour une fois, part au boulot, à peine pour plus longtemps. J’ai le ventre qui tourneboule. Je me sens décalé avec ma  petite musette népalaise. Mon sac est tout rouge. Il est aussi gros qu’un clown dont on ne voit plus que le nez. Je me sens mal à l’aise avec ma clope.  Sans faire exprès, et  il n’y a que du tabac, j’ai réussi un superbe cône. C’est aussi naturel que pencher son verre quand on se sert du jus de fruit. Je n’ose pas l’allumer, j’ai le palpitant au bord des lèvres. Y ‘a un type qui me regarde. Je dois avoir l’air bizarre. C’est comme quand j’avais froid avec mon short et mes chaussettes sur les godasses, dans la cour des grands, des frissons sur des jambes aussi mal assurées que possible pour la rentrée. L’amour, c’est fort parce que çà fragilise les plus costeauds. Et aujourd’hui, avec le ventre qui ne fait rien qu’à faire son curieux au dessus de la ceinture, je sens bien que je déborde d’amour.  Je me dis que je n’ai pas grandi, que je suis toujours un gosse, un enfant qui rêve en poussant les voiliers du grand bassin au jardin Luxembourg.  

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

C’est énervant. Ce doit être à cause de mon manque d’intérêt à l’égard du foot. La « Coupe du monde des sans abris » en Afrique du Sud avec des subsides de L’UEFA et les amandes des joueurs pro, une insulte, une tente, un crachas, un mouchoir, un coup d’boule, un placard. C’est y pas con çà encore. On pourrait aussi organiser la coupe du monde des prisonniers de guerre, à Guantanamo. La coupe du monde des radeaux de la méduse, aux Canaries, patronnée par le haut commissariat aux réfugiés. La coupe du monde des amiantés et des irradiés dans les hangars  du Clemenceau, des transfusés maladroitement et des grands brûlés sur le pont d’envol, des aveugles et des spectateurs de télévision à TFI, des rescapés de la IVème République, des déçus de la non candidature de Lionel Jospin à l’UMP, de la prostate à Solutré, Ou bien… Ou bien alors la coupe du Monde des chômistes RMeurs, section choucroute telle que j’ai pu la faire hier, comme chaque année à peu près à la même date. J’ai rentré les choux à la cave. Je les râpés, tassés, aromatisés, reclus dans un pot de gré, en deux heures dix minutes et ouais.      

 

 

 

 

                           

 

 

 

 Septembre, j’ai débarqué ici en septembre, il y a vingt septembre. Je me souviens d’un « château » qu’un entrepreneur parisien retapait pour en faire un lieu de séminaires, un peu luxe. J’y travaillais comme tâcheron pour un maçon. Ca sonne un peu con, ce mot, tâcheron. Payé à la tache. Payé comme une tâche. Le jeu consistait à bâtir à vitesse olympique. Courir comme un fou, toute la journée pour un salaire dérisoire... Un jour qu’on était affalés autour du camping gaz pour la « pause déjeuner sur l’herbe » une jolie femme est venue se joindre à notre tableau.

 

 

« -Bonjour, je peux manger avec vous ?

 

 

- Ben oui... ? »

 

 

Elle a défait un semblant de chignon et éclaté sa chevelure noire. Puis elle a assis son short moulé et étendu sous nos yeux ahuris ses jambes bronzées.  

 

 

« -Je suis embauchée comme femme de ménage dans la partie du château qui      est déjà rénovée. J’ai commencé ce matin.

 

 

-comment tu t’appelles ?

 

 

-Clara, vous c’est Philippe et Fred, le patron me l’a dit. Qu’est ce que vous mangez ?

 

 

-Euh... une boite de...

 

 

-J’ai de la salade, vous en voulez ? J’ai des fruits aussi, les mecs entre eux çà mange n’importe quoi. »

 

 

 On aurait bien mangé n’importe quoi dans sa main tellement elle était jolie.

 

 

« -Combien il te donne  le patron ?

 

 

-cinquante !

 

 

- !!!? »

 

 

On a finit par l’avoir à coup d’opinel notre boite de petit salé. Clara mangeait des tartines de « tarama » avec une petite salade, très délicatement, esquissant sourires sur sourires. Avec notre air frustre de bêtes de somme, on répondait  à son sourire par des crispations de bouche, entrecoupés de borborygmes, comme autant de preuves d’intérêt. Après quoi,  nous prolongions notre crispation en nous dévisageant niaisement. Elle paraissait ravie de déjeuner en compagnie de deux imbéciles. Elle expliqua qu’elle arrivait de Grasse. On pensait qu’elle n’en manquait pas. Comme elle étouffait dans son cocon familial, la princesse venait taquiner un peu l’aventure dans les Cévennes. On l’écoutait en rongeant nos doigts brûlés par la chaux. Elle venait ici parce qu’elle y avait passé ses vacances quand elle était petite. Elle logeait dans un maset appartenant à son oncle. Allongé dans l’herbe et sur mes douleurs, je l’entendais, mais je ne l’écoutais plus. Je devais penser exactement la même chose que mon andouille de patron. Il se roulait un pétard. C’est un truc qui l’aidait à lire les plans à l’envers. A l’issue du repas, on s’est pointés dans un des appartements du château qui servait de gîte à notre employeur.

 

 

« - On veut faire des ménages ! 

 

 

   - ????! »

 

 

Il nous a augmenté. On est passé de trente cinq de l’heure à trente sept cinquante. Puis on s’est retrouvés cons, comme d’habitude au cul de la bétonnière

 

       

 

Mine de rien, ce matin, j’ai poursuivi mon programme révolutionnaire. Armé, d’une binette et d’un cordeau, j’ai repiqué des fraisiers. Si tout va bien, l’année prochaine, j’irai sucrer les fraises. La journée avait bien commencée. Une fois allumée, la radio annonçait une nouvelle baisse du chômage. Le journaliste commentait ainsi cette nouvelle, en déclarant qu’une fois encore  des chômeurs était sortis des statistiques. C’est bien là le problème, ils sont sortis des statistiques. Où sont ils allés ? Aux fraises ? Putain oui, faut pas que j’oublie, aujourd’hui c’est le 31 du mois d’août, ce n’est pas le tout de repiquer, faut pointer. En attendant, j’ai mis un peu d’espoir sur la terre. Ce n’est pas banal pour un marin. J’en suis là aujourd’hui parce qu’un décideur d’antenne locale, m’avait refusé l’année dernière un financement pour une formation rendue obligatoire par des décrets. J’avais assorti ma demande d’une promesse d’embauche. La réponse fut cinglante : « …une demande de financement ne doit pas être assujettie à une promesse d’embauche… veuillez reformuler votre demande… ». Bien sûr, le temps de faire cela, les délais pour obtenir les subsides rendaient caduques la possibilité de commencer la dite formation. Sans oublier la vexation, et…la perte d’un emploi à venir. Pas de formation, pas de boulot. Faut se battre m’a conseillé un internaute bienveillant. Je me suis battu. J’ai cherché et j’ai trouvé. Le diplôme plus tellement valide, le nouvel employeur en a profité pour baisser considérablement le salaire auquel je prétendais. Quand on est en position de faiblesse : « …la main qui demande est toujours en dessous de celle qui donne… ». Résultat, la croix et la bannière pour se faire payer, un contrat dont je n’ai pas vu la couleur, des frais considérables, j’ai déclaré, quel con…plus de RMI. Pendant ce temps, ce petit monsieur de l’antenne locale perçoit son petit salaire, fier de son travail bien fait.

 

 

Ce matin, j’ai poursuivi mon programme révolutionnaire. Armé d’une binette et d’un cordeau, j’ai repiqué des fraisiers. A midi, j’ai ouvert le courier. Ma CAF préférée, m’écrivait pour me dire, que ma petite allait avoir trois ans. Au départ j’étais touché par cette attention, allait on nous envoyer des bougies pour le gâteau d’anniversaire ? Ben non, en étudiant notre dossier, elle m’a dit ma chère Caf préférée, que je n’aurai droit à aucune prestation mensuelle à compter de cet anniversaire… Comme quoi, quand on a peu, c’est tout de même quelque chose qui à force d’être étudié peut être retiré. « …Nous avons étudié vos droits… »

 

 

Putains d’études, saleté de droits.

 

 

Cette après midi, j’irai semer des épinards et de la mâche. Et puis, comme Papillon, sur son caillou, j’irai ensuite regarder la mer, repérer la plus grosse vague, bien l’étudier, pour éviter de m’écraser dans le ressac,  et puis un jour échapper à  ces satrapes…

 

 

 

 

 

 

fleurs et tomates

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