C’est pas sérieux. J’en conviens, à la suite de cette introduction, comme une précaution à cet exercice épistolaire, je préviens. En ces temps
de hausse des prix et de pas de salaire, de bas moral proclamé, de pénuries en tous genres établies, du scandale des hauts revenus du CAC 40, des manifestations passées , présentes et à venir,
des guerres, des famines, de Fourniret, des émeutes, des maladies orphelines et du mercato des animateurs de télé et de mes poches trouées je prends la tangente... et oui je me
tire égoïstement dans les volutes d’une sèche allumée et le confort oiseux de mes souvenirs qui me remontent à la tête comme un parfum exotique et sulfureux ; comme un tentation d’un pas de
côté que j’ai tant pratiqué et que j’ai trop souvent oublié à mesure que je me suis fait happé par l’urgence, par les contingences de la vie qui passe comme un fleuve dont on ne parvient même
plus à s'imaginer qu’il est entouré de deux rives sur lesquelles on peut prendre pied pour éviter le naufrage programmé à la suite de l’exercice de natation synchronisée qu’on nous impose en
brasse coulée. Je vous laisse donc en proie àl’exercice de la nage collective où la loi du plus fort appuie sur la tronche du plus malingre qui boit la tasse...mais vous invite tout de même
au pas de côté.
Délaissant donc sans vergogne mes réflexions sérieuses hier soir, j’étais sur ma minuscule mais pourtant bien agréable terrasse, entouré de
boiseries et drapeaux de prières tibétains, sortes de fax fonctionnant avec l’aide du vent ; il pleuvait des troncs comme désormais l’habitude en ce début de printemps. Il faisait plus que
tiède, et j’étais noyé dans un déluge d’eau et son cortège de bruits, de glouglous, et d’autant d’invitation à l’envie de pisser, un bruit de fontaine géante au sein d’une nature exubérante,
prenante, comme ce soir là, il y a dix ans quelque part en Inde, à l’orée de la jungle, reclus dans une auberge, à cause d’un déluge en cours et forcé à jouer au Karam, ce billard népalais que
l’on pratique avec son doigt... lire et parler avec les autres voyageurs, dont ce dernier, suisse de son état civil mais voyageur voué à l’exil éternel depuis une dizaine d’années. Je regardai et
touchai du regard les feuilles de mon arbre, celui dont je vous ai déjà longuement parlé sur ces pages et je me transportai dans le temps jusqu’à ce que je me remémore cet instant divin que l’on
ne rencontre qu’en voyage, loin de tout, dans ses espaces où l’on rencontre ces personnages qui font du bien, ce suisse en fut l’un des nombreux rencontrés dans pérégrinations...Il était bloqué
comme moi dans cette auberge à cause de pluies diluviennes et assis sur un somptueux canapé, style mal au cul, fabriqué avec des palettes et quelques couvertures pluchées et délavées et il
s’agaçait en buvant son chaï, tantôt plongé dans son livre, tantôt, répondant à ma conversation, autonome et parfois même de style chant et monologue, quant il me lâcha le morceau, l’affaire, le
motif de sa principale préoccupation, il avait réservé une cabane dans un arbre, au milieu de la jungle du parc national pour observer les tigres, et c’était demain, et il pleuvait toujours
autant....
Je le revis trois jours après, au même endroit, toujours dans cette ambiance tropicale, avec une impression que la mousse ne tardera pas à
pousser sous les bras et entre les oreilles. Je lui demandai comment c’était passé son séjour dans la cabane perchée en haut d’un arbre. Il me répondit, auréolé de fumées qui semblaient lui
sortir aussi bien de la bouche que du nez et oreilles comprises qu’il s’était résolu à vivre dans l’attente comme ici, à l’auberge, tenu prisonnier par la pluie, avec cette variante en plus qui
l’avait chaussée de sangsues, suite à la marche pour se rendre à travers la forêt jusqu’à son refuge d’où il était sensé mater les fauves. Mais à mesure qu’il me racontait son histoire avec son
impayable accent suisse, je lisais dans son regard la présence d’une terreur éprouvée...Il avait passé deux jours et deux nuits, dans une cabane en haut d’un arbre, sous le déluge, sans jamais
rien y voir, à lire avec une lampe de poche, un de ces romans du même nom et que l’on s’échange en voyage au long cours... et il avait résisté, résisté, tant qu’il avait pu à
cette envie pressante qui nous prend tour à tour au petit matin et nous procure autant de plaisir que de soulagement pourvu qu’un peu de lecture nous distrait de cette fumeuse
position. En clair, notre homme avait envie de chier et il en faisait dans son froc, tant il avait différé l’obligation de s’y plier jusqu’à ce que la nuit fut venue et le vit descendre dans le
noir au pied de son arbre, pris d’une terreur incontrôlable... Obligé, pressé par la nature et soumis à la faiblesse d’un moment où l’on s’imagine, le cul baissé et en proie à cette angoisse
existentielle, pourrai je chier tranquille sans qu’un tigre ne vienne faire de moi,son dessert chocolaté et dans cet ultime moment de faiblesse, me transformer d’une seule bouchée d’une indigne
et fâcheuse posture en religieuse d’un goût tout à fait acceptable pour un molosse à rayures...
Et c’est à cet instant hier soir, que j’entendis :...papa, vient allumer, y’a un loup dans les WC...
fleurs et tomates