J’ai la bouche qui s’est réveillée avant les yeux. Pâteuse, j’en fais le tour avec la langue. Il fait presque jour. Doudou dort encore. Je me tire de la couette. Je m’assois au bord du lit. J’ai mal au caillou. Hier soir, j’ai fumé. J’en ai encore soif. Ce n’est pas bien de fumer, c’est comme un pétard à retardement. Mais bon, je ne suis pas trop pressé. Le temps, c’est de l’argent. C’est le seul argent qui me reste et j’ai beaucoup de retard. Alors autant étirer pour en profiter. Je m’étire. J’ai rêvé. Il m’en reste des bribes. C’était bien. J’y retournerai bien. Bien, c’est mieux quand c’est bien. Le jour pointe. Faudrait que je me lève. Je me penche. Je recherche d’hypothétiques chaussons. Les canailles ne sont plus là. Ils ont dû se casser pendant la nuit. Ils ne doivent plus supporter ce gros con. J’ai quelque chose qui me gêne entre les genoux et ma tête. C’est mon ventre. Il devient gênant. Moi itout. Je dois manger trop de pain. C’est sûrement ça. Le pain, ça fait gonfler le ventre des poissons rouges. Et c’est l’heure du petit déjeuner. J’aime bien mon petit déjeuner. Café, tartine grillée, beurre, pas trop de beurre. La radio dort au bout de la pièce. Je vais la réveiller. J’allume. Vas y, cause. Pas trop fort, surtout pas trop fort. Là, comme çà. Les chiffres du chômage sont à la baisse. Sont toujours à la baisse, le baromètre aussi. Ca ne se fait pas de tapoter le baromètre. Je le tapote quand même. La barre du CAC 40 est toujours à la hausse. Moi aussi, le matin, ma barre est toujours à la hausse. Ils nous la brisent menue avec la bourse. Je jette un œil par la fenêtre. Il fait gris. Il pleut sur les Cévennes. Météo, plus du tout avec les poulets du Gers qui l’ont dans la plume et qui doivent pétocher. Elevés en plein air, piqués dans le derrière. Tiens, Y’a une pub en deux parties, un imbécile heureux qu’allait enfin voir partir sa femme, et elle ne va pas le quitter parce qu’il a gagné au jack pot. Y’a aussi un autre crétin bénet qui chante comme un con parce qu’il va s’acheter un camping car. Il est vraiment con parce que sa femme s’en va et que la pub c’est des mensonges. Un camping car c’est vraiment cher. Becket disait : « quand on est dans la merde jusqu’au coup, il ne reste plus qu’à chanter ». Alors il chante ce con. Deuxième tartine dans un café trop sucré, parce que moi, je me sucre. Tant pis si je me fais du mal. Je me fais du bien. Géopolitique avec Bernard. Je l’écoute avec tout le sérieux nécessaire et disponible dont je puis faire preuve dans ma situation. Je suis assis en slip, le cul au bord de la chaise avec un seul chausson. L’autre s’est vraiment barré, le salop. Bernard, propre et frais, dans un studio de radio, parle à un autre type pas bien réveillé qui cherche le trou de sa bouche en découvrant l’état du monde. J’en suis désolé. Huit heures, rappel des titres, deuxième tasse. Suis synchro, auditeur, c’est un métier. Un canard est mort de la grippe. La France a eu une médaille aux jeux olympiques. Le chikunguya progresse. Notre président veut vendre du nucléaire aux indiens. Un barbare a barbarisé. La connerie avance. Mieux vaut que je reste assis. Bernard Kouchner parle. Il est poli. Je trouve qu’il parle bien. Faut savoir parler digne, c’est un métier. Quand on a un bon métier faut en être content. Pas forcément joyeux, mais content. Moi j’aimerais bien être content. Forcément, je me contente d’être joyeux. Revue de presse. Ca décontracte en attendant les questions des auditeurs. Ca me presse aussi. C’est à cause de la deuxième tasse et c’est en rapport avec le jus de choucroute que va boire cul sec Doudou en se levant. Elle est étonnante Doudou. Je reviens écouter la suite, c’est promis. Je reviens Stéphane. Je ne suis pas resté trop longtemps. Les chiottes sont inclues dans le chantier d’agrandissement. Ce n’est pas fini. Il y fait froid. Si tu veux y parcourir « Le Monde », tu n’as pas lu le quart d’une ligne départementale d’un chemin vicinal que tu as les bonbons en papier glacé. Je suis en retard pour les questions. Ma petite s’est levée. Elle est belle. Je lui verse son jus de fruit, acheté à la coop. Bio. Faut acheter militant. Contradictoire, c’est une formule à la con. C’est comme un drapeau noir, mais c’est quand même con comme un drapeau. Un auditeur s’est pris un râteau avec Bernard Kouchner. Il l’a cherché, pas idée non plus. Il lui a appris, Bernard, en gros qu’un criminel était un assassin. A la guerre, comme à la paix, tuer c’est criminel. Le criminel de guerre se distingue du criminel de paix. Quand l’un exécute un ordre cruel, c’est bête et méchant. Quand l’autre tue par impulsion, c’est sordide. Y’en a un qui travaille pour des cons. L’autre qui agit comme un con. Tout comme le premier. On a des gardiens de la paix pour empêcher de tuer sordide. On a des soldats cruels pour exécuter la paix, ou laisser faire bêtes et méchants. C’est un choix entre le directeur du théâtre des opérations et le metteur en scène. Maurice qui avait commencé sa carrière en Gironde a fini comme metteur en Seine. Ma petite fille me dit encore du jus. Doudou se lève. Jus de choucroute. Eklectic, ça tombe bien, moi aussi j’ai la tête eklecctique. Mais c’est emmerdant parce que c’est bien. Du coup ça me casse dans mon élan vu que je reste là, à écouter. Et puis cette voix fait du bien, c’est une voix de quelqu’une qu’est belle à l’intérieur. Je me refais un café équitable. Y’a un mec qui n’est pas content parce qu’il reçoit mal France Inter. Il habite à pas loin de Paris et il prétend, le hautain, qu’en Ardèche on reçoit mieux. Bon mais moi en Cévennes je reçois bien. Il ne reçoit que la grande onde. Tant pis pour lui, n’a plus qu’à écouter le foot avec Jacques Vendroux en multiplex ou passer à France Q. Ou France Infos qui répètent à longueur de pub qu’il ne dit pas la même chose. Mon vieux voisin Fernand, écoutait France info. L’a calé sur France Info et par hasard. Les jours d’été, il gueulait sur le pas de sa porte :
Fan dé pute à la radio y’a plus que des infos ?
Doudou prend son thé. Ça c’est une info. Le jus de choucroute est passé. Elle est belle comme sa bébé. J’ai mis un pantalon. Je tourne dans la pièce avec ma tasse à la main. J’ai l’air de prêter attention à l’émission. C’est une contenance. Doudou et notre petite sont à table. Moi, j’ai l’air d’aller quelque part, entre concentré et sérieux. Ce n’est pas loin. J’arpente de long en large. Je m’affiche en pose grave. Je déambule de salle à manger en bout de cuisine Je connais exactement les mesures de la maison à force de la parcourir. Je quitte la pièce. Faut changer et laver la petite. Y’a aussi une petite radio dans la salle de bain qui n’est pas grande non plus. Sondage, France Inter a encore perdu des auditeurs. Ca doit être en rapport avec la baisse du chômage. Faudrait qu’ils fassent le lien. Ils devraient réfléchir. Ils vont bien quelque part les chômeurs, sur Nova ? Sur Rires et chansons ?
Ceci est un journal. Tous les jours se ressemblent comme une page blanche et les tranches horaires sont interchangeables. Le chômeur baille et l’info passe. Mêmes décors, mêmes acteurs et toujours la bourse pour nous casser les couilles. Stéphane, dans le poste, va se faire une attaque parce qu’un auditeur fourbe s’est avancé masqué, balançant sans prévenir, le félon, une question perfide à la pointe de l’épée. Doudou écoute en fixant le poste. Je me remets en douce un sucre. Personnellement, ça m’est égal que Stéphane fasse des ménages ou pas. Chez nous, une heure de ménage c’est payé 10 euros de l’heure au black, beaucoup moins quand c’est déclaré. Faudrait le dire aux psychologues de la justice. Il est vraiment en colère Stéphane. Il dit que si ça continue comme ça, on ne pourra plus poser des questions à la radio. Vu les réponses qu’on obtient, on s’en fout.
10 heures, j’éteins, pour cause de trop plein de radio. 10 heures 5, je rallume quand même. Suis tout seul. C… et notre petite sont parties au village pour des courses. Je tourne en rond, comme un con. Audiart disait « un con ça ose tout… »Moi j’ose rien, mais je me sens con tout de même.
11heures, c’est toujours les mêmes infos. J’ai téléphoné à un ami pour voir s’il avait des idées de boulot. Je me suis contenté de m’enquérir de sa santé, les mots ne sont pas venus. J’ai eu peur de le déranger. Il bosse lui.
12 heures, Elles ne reviendront pas manger ce midi. Elles sont invitées. Le fou du roi, Michel Piccoli dit que la télé nous enconnarde. Moi aussi je m’enconnarde et je n’ai pas la télé. J’aime bien ce qu’il dit. J’aime bien écouter les gens intelligents, j’ai l’impression d’être moins con. C’est qu’une impression. Je pense par procuration.
12 heures 45, le jeu des milles euros, ça m’a toujours fait rire ce ton d’une autre époque, les commentaires d’un ethnologue qui rendent l’ordinaire signifiant. L’infiniment petit, seulement petit. J’ai souvent le banco. J’ai même eu le super la semaine dernière. Debout, les doigts en V, assis toi qu’on m’a dit ça va refroidir.
13heures, les infos, comme si je n’avais pas eu ma dose.
14 heures, deux mille ans d’histoire, et j’ai bientôt cinquante ans.
15 heures, « Quand j’srai grand ». Quel gamin a pensé quand je serai grand, je serai chômeur. Papa était fier, il n’a pas fait plus de trois jours au chômage dans sa vie. Je devrai avoir honte, je n’ai pas travaillé plus de trois jours depuis le début de l’année. Des fois, je me dis que je suis une merde sur une pelle en bois. Et quand je suis très triste, je me dis même une sous merde. Quand je serai grand, je me rappelle du temps de cette circonstancielle, les années d’école…
Parcourant avec lenteur les trois allées, il se balançait au rythme des syllabes écorchées vives, mettant à nu la saveur des mots pour mieux nous en révéler l’anatomie. Le plancher grinçait de plus en plus fort à mesure que le maître s’approchait de ma table d’écolier. A mon niveau il s’arrêtait. Il pivotait. Alors, il contrôlait l’étendue du troupeau de têtes penchées, dans une grande amplitude à la faveur d’un lent mouvement de buste. Après, il obliquait le regard et examinait, mon cahier. C’était long comme l’éternité enfermée dans la pulpe d’une seconde. Sur le pupitre incliné, que d’illustres aînés avaient stigmatisé d’un graffitis sculpté : « ici j’ai souffert, ici tu souffriras », je grattais la page d’une plume bridée par des doigts malhabiles et nerveux. Les relents de la blouse grise imprégnée de l’odeur du tabac m’irritaient. Fracassant le silence d’un raclement de gorge et d’un ton sentencieux, il martelait dans ma caboche :
-L’écriture est la science des ânes.
Moi, j’en avais vu des ânes. Ils baissaient la tête, toujours à brouter l’herbe dans le cercle restreint que leur accordait la chaîne qui reliait l’encolure au piquet. Tout comme l’âne féru d’écriture, le piquet infâmant, les mains sur la tête, je l’avais connu aussi. Mes oreilles attentives au murmure de la classe, ne parvenaient pas à chasser les mouches enrageantes. De l’âne, je partageais l’apprentissage de la science, et sur moi les regards attristés ou moqueurs et les mouches que leur Prince envoyait pour torturer l’œil ou le nez. Les oreilles n’avaient qu’à bien se tenir, tellement tirées pour stimuler l’application, qu’elles auraient dû s’allonger comme celles d’un baudet, élancées en pleins et déliés. Je m’exerçais à bien me tenir, ombre tranquille sur le bord de la route. Je ne le savais pas, mais j’apprenais à nettoyer, consciencieux et soumis, le talus octroyé, moins pour mon besoin que pour celui d’autres, aux obscurs desseins. J’ai appris à écouter, tête baissée. Bravo, aujourd’hui, le nez dans la tasse, j’écoute la radio. Le temps passe à la moulinette du tic tac dans l’horloge. Par la fenêtre, mon regard se perd dans la vapeur d’eau qui se condense et rejoint les nuages accrochés par le relief. Tiens, c’est « Carrefour de l’Odéon ». L’ouverture de Guillaume Tell, me sort des rêveries. C’est l’heure du cours de musique classique. Le professeur a l’air gentil. Il connaît bien son affaire. Je suis toujours devant la fenêtre. La montagne dort sous une couverture d’arbres chauves. Elle grelotte sous son bonnet de neige. C’est beau la musique classique quand tu regardes la montagne. Camille Saint Saens a eu une triste vie, mais sa musique est belle. Moi je m’emmerde à gamberger des plans. Je joue toujours la même rengaine. Elle est moche ma rengaine. Ca me ronge à l’intérieur. La montagne qui ne se fera pas virer demain, s’en fout de ne pas trouver de boulot. Moi si. Le début de la misère c’est quand tu ne peux penser à rien d’autre qu’à ta gueule. Et hop c’est Mermet. La grogne, les gens, la voix grave, le club du monde diplo. J’aime bien. J’entends des histoires dans lesquelles je me reconnais. L’histoire d’un gars qui construit une soucoupe en bois. Il a raison, le bois c’est un bon matériau. « Là bas si j’y suis ». Ben j’y suis aussi. Debout à coté du poste, j’écoute les messages. C’est Radio Londres. J’attends le débarquement, « les carottes sont cuites et les sanglots longs de nos violons bercent mon cœur d’une langueur monotone ». Les messagers vitupèrent, invectivent. Je ne sais pas pourquoi ça me fait du bien, mais ça me fait du bien. Ça doit être comme ça la colère, un truc qui monte on ne sait pas comment. Pauvre naze, je me mets en colère tout seul. Parce que je me sens tout seul, perdu dans ce fond de vallée comme un suppositoire dans le trou du cul du monde. Je suis aussi efficace qu’un timbre d’action contre la faim sur une enveloppe qui ne partira pas. Ma jolie et ma petite sont revenues. Elles ont l’air ravies. Les joues rouges, une bille toute ronde, et des yeux bleus à vous trouer le cœur.
18 heures, j’ai le cœur qui chavire. La journée est presque cuite. J’épluche les légumes pour la potage ou bien pour le soupe. J’en débouche une. Rien qu’une hein ? C’est une émission que j’aime bien, ça me rappelle Bouteiller, alors j’en débouche une deuxième à sa santé.
19 heures, les infos. J’écoute la dictée à l’heure de la soupe. Après, « Au téléphone sonne », Alain, répètera la question de l’élève auditeur et reformulera la question pour être sûr que la classe ait bien compris. Malgré le peu de temps qui reste. Il n’arrête pas de signaler qu’il reste peu de temps. Alors il prend son temps pour expliquer qu’effectivement il faudra faire bref compte tenu du temps qui reste. J’éteins ça gagnera du temps et puis je rallumerai demain depuis que Colmant et Le Fort sont partis y’a plus de quoi rire fou.
PM
fleurs et tomates