Avant de m’allonger dans un fouillis de draps et quatre oreillers, Je veille. En terrasse, surplombant le jardin, prévenant la nuit, où dans l’obscurité la
fraicheur chasse peu à peu l’air tiède précédant, je me balance sur ma chaise roulante. Je bascule tel un métronome, ponctuant un chant indien avec tabla et harmonium. J’apprécie
l’élancement de mon arbre, un eucalyptus qui baille dans un bruissement ad minima. J’imagine sa sève surgissant des profondeurs et l’irrigant de branches en branches. Mes singes intérieurs
jouent et s’élancent bras en croix, de la cime à travers les feuilles. Dans les bambous, des bordées d’injures fusent des piafs qui s’esbroufent à l’approche du faucon crécerelle. A la base des
hautes tiges, le chat gris est immobile. Je lève les yeux et fixe une étoile. Le vent aussi s’est levé, doux, caressant. D’un revers du décor, il secoue la frondaison des feuillus de l’ubac avant
son retour sur l’adret. J’entends la frime de son souffle avant qu’il ne balaye mes dernières mèches. La pierre chauffée au long du jour restitue une tiédeur propre aux jardins éternels enfuis au
fonds des îles. J’allume une sèche. La crête des montagnes s’estompe peu à peu à la faveur du crépuscule. Un verre de vin à la main, je dodeline de la tête à l’indienne et ferme les yeux. Je suis
vivant. Un hêtre vivant, un fayard à quatre pattes. Et je bois, perdu et insignifiant dans cet univers grandiose, entre les cuisses de la montagne, à ma Mère, à la nature… aux teintures mères et
je vais me coucher me disant tiens j’ai peut être trop fumé. Tu me manques Pénélope.
Je suis redescendu dans mon jardin. Je sais, c’est une manie, çà ne figure pas dans la chanson, mais c’est bien et c’est mieux quand c’est bien. D’aucun,
prêtres ou capucins, le prendront comme un refrain apocryphe. Qu’ils en fassent à leur guise. Messire, monseigneur, le grand ordonnateur d’un esprit aussi mal fagoté que le mien, dépourvu du
sérieux requis tel un jardinier qui pourtant, Martin ne se prénommant, à poil s’éclate, madame, comme au Sénégal. Le soir sous la lune arrosant, et le matin à l’heure où les sangliers
se tirent, cueille à son tour, la vie offerte au détour des framboisiers, fraisiers, tomates, jusqu’à s émouvoir d’une nouvelle rose, à cueillir, au profit de la première callipyge à pénétrer
dans mon jardin d’Eden, où les dieux, viennent en secret planquer leur paresse au yeux du monde obsédé par les gains de productivité, et prodiguer à leur lutin mille caresses qu’il, chers amis,
vous rend aujourd’hui en doux baisers.
Captain Igloo, mitoyen du monde, et jardinier sans barrières.
Les nouvelles du coin, non d’un p'tit bonhomme, et ça sert à quoi d’abord, d’être un p'tit bonhomme? A rien direz-vous. Y'a même pas de questions à se
poser sur le sens d’une taille qu’on sent trop petite, comme cette conne d’aiguille qui se fait rattraper toutes les heures par une plus grande qu’elle qui ne s’occupe pourtant envers et
contre montre, que des minutes. J’étais là depuis une heure, sur la terrasse serrant de temps à autre dans une main un verre de vin rouge, frais, un peu âpre, propre à vous raboter l’aubier
de la langue, quand le vent s’est levé. Le marin, qu’on l’appelle par ici, transportant les lourds nuages, chargés de toute l’eau prélevée sur la mer et qui finissent en trombes sur la montagne,
au beau milieu d’un fantastique son et lumière. Les feuilles bruissaient dans l’air réveillé avant le lever du jour. Devant moi, l’arbre, mon copain s’en étirait d’aise, las d’être chatouillé par
une nuée d’insectes. J’étais jusqu’alors la proie des moustiques et me sentait tout à coup complice d’un même soulagement. Je me lâchai à mon tour d’un p'tit vent, d’un léger soubresaut sur le
fauteuil, que croyez vous que fit l’arbre…-Santé qu’il me dit- A la tienne, lui répondis je sans surprise. Fallait bien que çà arrive un jour. Il ne lui manquait que la parole. Je repris
donc un verre de vin que je lui jetai au pied et nous trinquâmes sans langue de bois, à la sève, à la vie…
fleurs et tomates