Henry, nouvel hôte embarqué, sort le matin en élégant pyjama, après s’être extrait de sa cabine par le panneau d’avant. IL coiffe ses cheveux gris d’un revers de main. Il étend d’abord sa grande et distinguée carcasse et s’administre des exercices de yoga sur le pont en bois exotique. Il semble heureux d’être là.
De quart depuis trois heures cette nuit, assis sur un siège de veille à l’arrière, captain Gib se roule une clope en l’observant tandis que se détachent dans les vapeurs matinales les contours de la côte autour de Calvi. Ils poursuivent ainsi une route vers le sud pour rallier Bonifacio au soir. Le mont Cinto fait le gros dos. Louis Paul est réveillé et les a rejoints sur le pont muni de son téléphone portable. Assis dans le cockpit, il décrit à sa femme le paysage à grands renforts de merveilleux comme à l’accoutumée. Gib conseille à Louis Paul qui a raccroché, de téléphoner sans plus attendre au port de la ville fortifiée afin de s’assurer d’une place, car en cette saison les pannes réservées aux visiteurs sont saturées. Ce qu’il fait. À sa mine contrariée Gib comprend qu’il n’y a pas de place. Louis Paul en fait part immédiatement à Henry. Ne se sentant plus concerné quoique skipper, Gib descend déjeuner. Il entend alors Henry, rassurer Louis Paul en ces termes :
- mon très cher fils qui possède une maison sur la cote à deux pas de Bonifacio, profite également d’une place pour son yacht à moteur et il connaît très bien le capitaine du port. Je vais lui demander d’arranger cela, il n’y a pas l’ombre d’un problème ».
Qui s’est frotté au non catégorique des capitaineries corses et en général aux ports méditerranéens surbookés en pleine saison, s’imagine le pratique du relationnel des gens de bonne tenue et compagnie du même nom. Ils rallient donc sans encombres le port enserré, à l’abri des falaises calcaires.
Ils franchissent l’étroite passe de Bonifacio comme dissimulée dans la falaise, avec bientôt sur la droite une rangée de super yachts aux allures de modernes fers à repasser qui le disputent en mauvais goût à d’autres navires aux passerelles agressives, dessinées comme des consoles d’aspirateurs, orgueil et puissance des petits maîtres industriels s’amarrent pour le temps d’une parade sur des quais tranquilles. Tandis que Tolérance glisse devant eux …
- Vois- tu, dit Henry à Gib, le yacht qui est amarré au quai d’honneur appartient au directeur de l’usine de la célèbre marque de chaussures T…., une équipe vient spécialement tous les ans, en plus de l’équipage, pour s’occuper de la maintenance à bord …
-Ah oui, sacrée pointure.
- Et vois-tu, cette admirable mécanique fonctionne au kérosène…
Une équipe du port en zodiac les interrompt :
- désolé le port est plein et que…
-J’ai réservé, proteste Louis Paul indigné.
- Ah bon… ? Du zodiac, souffles et crins crins dans le talkie du préposé aux places… hochements de tête…
Fidèle à son habitude, Louis Paul ne lâche pas la manœuvre et ignore les conseils de son skipper. Il joue allègrement de son propulseur d’étrave. Il s’ingénie à transformer pour l’occasion les bossoirs de l’annexe en rutilants couteaux inoxes d’une très maritime moissonneuse batteuse, spécialement conçue pour faucher filières et balcons des voiliers alentours. Gib se fait tout petit et plonge jusqu’à l’oubli de cette scène, noyant son attention dans la glène de l’aussière qu’il love pour la cinquième fois au moins, histoire d’étudier dans le sens du cometage, les principes et préceptes d’une approche Zen de la caresse sur fibres synthétiques. Pendant ce temps, les lamaneurs restent groupés comme des mouettes en attente railleuse sur la panne réservée par la capitainerie.
fleurs et tomates