EST IL PRUDENT D’AFFRONTER L’ORAGE ?
-Non.
De retour à Monaco
Quand il se pointe, l’orage s’en fout que tu sois riche, ou pauvre où bien une combinaison des deux. Il est coiffé d’un frac de style cumulonimbus et cravaté d’un discret cumulus genre diabolus. La voûte céleste est noire comme une queue de pie. Il n’y a pas le moins souffle d’air au dessus des immeubles déjà illuminés. C’est le calme plat avant que le ciel ne pète. Et ça va tonner sur la principauté et çà tombe bien, parce qu’aujourd’hui, capitaine Gibo a comme des poussées d’anarchiste atrabilaire qui se laisse répandre en pensées de ronchon à l’aigre douce. Des fois il a envie d’être méchant, ce n’est pas gentil mais ça le soulage.
IL ravale ses relents d’idéologie souffreteuse et suggère sur un ton maître d’hôtel, de rester à l’abri. Décision est prise de rester au port et de visiter demain le musée océanographique.
Le lendemain, Ils montent vers la place princière en pleine ébullition pour cause d’avènement d’Albert le nouveau maître des lieux. Albert c’est aussi le nom du voisin de bons copains de Gib, pour l’Albert qu’il connait, Monaco çà doit ressembler à une bière avec de la grenadine dedans. Des techniciens s’affairent dans tous les recoins pour installer câbles et lumières au milieu des badauds qui badent comme des ballerines dans une oreille de Mickey décrochée d’un décor Disney world. Un petit train à touristes passe. Les drapeaux et oriflammes s’ébouriffent au dessus des têtes bien coiffées. Une lampe installée à la hâte s’écrase juste devant lui tandis qu’à l’aplomb de son crâne échevelé, un intermittent de funambule se fait engueuler, « çà fait trois jours que t’es là et tu fais que des conneries, tu bossais où avant ? » lui gueule un collègue. Gib salue sa chance comme « Personne ». Il se sent pris de compassion pour l’ouvrier maladroit. Il gamberge : ben oui Ducon, quand tu n’as pas travaillé depuis longtemps tu oublies parfois le petit geste élémentaire, tu es fragilisé avec parfois un peu de manque de confiance en toi. Il collerait bien un bourre pif à ce connard qui engueule le lampiste. Il poursuit, direction le musée, après qu’un garde amidonné et coiffé d’un oeuf lui intima l’ordre de repasser une limite dont il eût, présuma Gib, pris parfaitement connaissance à l’issue d’une formation sévère ou bien. Gib est efflanqué des deux jeunes graines d’aristocrates invités d’oncle Louis Paul. Il trace. Il trace jusqu’à être stoppé net à l’entrée du musée par la pancarte : « Onze euros par personne ». Il garde les mains dans les poches, m’en fous du musée, grommelle-t-il…
Et les voilà après une courte queue, face à face avec le long nez du commandant Cousteau impressionnant en Cyrano de grand fond, en petite tenue et en photo dans le hall d’entrée. Ils descendent comme dans un métro vers les aquariums où évoluent des poissons condamnés à squatter toujours la même station sans espoir qu’une rame ne les ramène un jour dans la grande bleue. Il y disparaît jusqu’à ce que la faim l’amène à retrouver en surface, le reste de l’expédition au sommet de l’édifice baroque, installés à la terrasse du restaurant. Les jeunes sont attablés en silence et uncle Louis Paul s’émerveille d’un goéland perché sur les rives de la plate-forme, à qui il donne son pain. Louis Paul est généreux avec les goélands. Il trouve le regard de la bête merveilleux. Il regarde Gib, attendant que ce dernier acquiesce. Gib imagine Louis Paul avec un bec et des yeux de merveilleux et commande distraitement un plat de pâtes au basilic. Les jeunes le regardent et se marrent doucement. Dans la présente situation, c’est peut être lui qui a la tête du volatile. Une bière sous le soleil les a déridé quelque peu.
Gib apprécie peu les goélands. En cet instant, il pense qu’ils ne font rien qu’à chier sur les marins qu’ils survolent. Et puis non c’est normal, ils sont comme lui les goélands, ils tournent au cul de ceux qui lâchent des miettes. Il se souvient de son monitorat de voile aux Glénan. Ils étaient trois voiliers au mouillage près de Concarneau, et ceux qui, sur chaque embarcation, s’étaient désignés pour nettoyer les couverts à l’issue du repas en avaient jeté par-dessus bord à peu près simultanément les reliefs. Les goélands s’écriaient et venaient à la curée. Un peu plus loin, également au mouillage, un petit bateau de pêche affrété par les restaus du cœur pour balader les pauvres, se signalait autrement que par les regards étrangement fixes de son équipage, debout au bastingage. Des quatre bateaux, il était celui qui n’attirait nullement la convoitise des éboueurs des mers. Pas de pain, pas de cri, pas d’oiseaux.
fleurs et tomates