Francis, ses tonneaux, son univers, le mien aussi, sa vigne, ses gestes et sa trogne, ah oui sa trogne, entortillée autour de son parlé. Au pied de la montagne, les maisons ont été construites depuis près de quatre siècles. La mémoire des pierres transpire. Ici, on a été payé d’un panier de terre. Jean, son frère, est venu. Il parle encore du « seigneur » à qui appartenaient ces maisons et dans lesquelles logeaient ses ouvriers ou bien « ses » journaliers. Ce temps n’est pas si loin. Il en parle à voix basse, de peur qu’il ne revienne. Tout à l’heure, des seaux remplis de raisins, à ras bord, entreront dans la cave. Les muscles raidis porteront. Francis est debout depuis quatre heures et demie. Comme tous les matins, il a bon pied, bon œil. Parfois le matin à cette heure, de ma maison qui est mitoyenne, je l’entends dans sa cave. Peut être les bruits assourdis de tonneaux qu’il roule. Ou plutôt un mystère qu’il déplace. Je ne saurai jamais. Je ne lui demanderai pas. J’imagine. Il remue la mémoire du hameau. C’est pour cela que Francis n’a pas d’âge. Il est la mémoire du hameau. Et c’est encore l’heure des ombres. Ombres de camisards, silhouettes de paysans, partisans dans la pénombre, cernes d’ouvriers, fumées autour des clèdes. Parfum d’un feu de bois, des yeux de chats, un chien qui aboie. Les caves, sous les magnaneries, sont comme un labyrinthe. Francis a décidé. Aujourd’hui c’est jour de vendanges. Francis fait son vin. Francis fait sa vie.
fleurs et tomates