Je sentais bien dans la nuit que le retour serait plus difficile, non en raison de l’effort, quoique…mais à cause des ravins bordant ce sentier accroché à flanc de
paroi. Je n’aime guère me balader les couillons au dessus du vide. Devant, Luc et les deux jeunes se déplaçaient avec rapidité et légèreté. Rien à voir avec l’image du gros lourdaud de chasseur
gavé au pastaga ou à la Kro qui jusqu’ici me tenait de référence, comme les bedonnants en treillis que j’ai vu si souvent au bord des routes de plaine. Je suivais tant bien que mal avec mes deux
pieds gauches et mon pied de caméra. J’extirpai de temps en temps de ma sacoche en bandoulière, l’objectif pour tenter de capter ce qui me paraissait essentiel en cette course un peu contre la
montre. Pas le temps de pisser, à peine celui de prendre une image en mouvement, espérant ne point trébucher sur une pierre. Il nous fallait devoir être postés à temps avant que les rabatteurs et
leurs chiens n’entrent en action. Dans le jour naissant, je distinguais de mieux en mieux la tenue de camouflage de mes deux acolytes. Cette situation aux allures de manœuvre militaire me
laissait parfois perplexe et me renvoyait dans la gueule mes velléités d’objecteur de conscience. J’avais connu d’autres marches forcées et celle là m’en rappelait étrangement le souvenir. Seule
ma caméra me ramenait à la réalité de ce que j’étais venu chercher en ces lieux. En haut d’un raidillon, sur une roche surplombant un ravin, nous laissâmes le premier à tenir son poste. Il
couvrit sa tête d’une casquette orange pétard. Luc m’expliqua que c’était une mesure de sécurité vis-à-vis des autres, et que les animaux ne prêtaient pas attention au coté fluo, mais bien plus
au mouvement. Nous laissâmes là son fils qui lui se tint en sentinelle immobile…Le deuxième jeune fit de même quelque centaines de mètres plus loin. C’était à chaque fois pour moi l’occasion
de reprendre mon souffle au dessus du vide. Je continuai cette fois seul avec Luc vers un poste plus lointain, dévalant cette fois ci la pente toujours plus vite puis en passant un gué puis
remontant l’autre versant vers le fond de la vallée, juste en contre bas d’un chemin de randonné que j’ai emprunté des dizaines de fois, bonhomme, sans que jamais je n’eusse
imaginé emprunter hardiesse et pareil raccourci dans les maquis. Baissé, évitant les branches des chênes verts, m’accrochant comme je pouvais aux genets, je progressai, rouge et époumoné
dans les pas de Luc qui m’entrainait toujours plus loin dans cette marche folle. Ce n’est que lorsque nous parvînmes à découvert qu’il fut temps de se poser, à demi dissimulés dans les fougères,
une dizaine de mètres au dessus de ce qui était supposé ressembler à un passage obligé de sanglier. Ce dernier, s’il était « levé » par les chiens partis depuis la cime, déboulerait
certainement par ici descendant affolé vers le torrent offrant un passage sur l’autre versant de la montagne flanquée de ravines et roches crénelées par l’érosion. Chuchotant, Luc m’intima
l’ordre de m’asseoir… D’un geste prompt et décidé, il arma son fusil, d’un claquement métallique…puis il le posa sur ses genoux.
fleurs et tomates