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Le temps qui passe

Octobre 2006
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Le samedi matin, au « Café du Siècle », on se la refait façon Bar de la marine. La mer n’y est pas, mais la montagne veille. La chaleur de l’accent provençal s’est chargée de sel en survolant la Camargue  proche. Légèrement enrhumé, il a subit les influences du Rouergue, ce vent du nord qui postillone ici quelques gouttes froides par temps d’hiver. 

 S’il a les joues un peu couperosées, c’est qu’il travaille dur au grand air. Collé à la manière d’un post it. un mégot jaunasse écobue et pendille. La casquette en arrière, un œil sur son jeu, l’autre transperçant la fenêtre astiquée et ensoleillée, Armand, la cinquantaine rebondie, employé communal de son état, tripote le paquet de cartes : 

 « - Avise ceux qui passent dans la rue ! Des margoules, je te dis, des oiseaux de passage... »

 Préparant quatre pastis derrière son zinc, le patron tourne la tête au dehors. André, gilet de barman, manches retroussées comme il se doit,  grand chauve au teint pale, rehaussé de sourcils en accent circonflexes, répond indigné :

 -Bats les cartes au lieu de sortir des âneries que s’en sont presque des méchancetés...

 - Pôvre, Margoule, ce n’est pas méchant ». Répond Armand mi- gêné, mi content.  Il balance sur la table un demi paquet de cartes d’un geste court à cause de l’embonpoint.

 « -Ben non, c’est pas méchant. C’est même tout à fait naturel... c’est juste un nom d’oiseau que tu rajoutes à une liste longue comme un jour sans fin ! » Lui répond André en rangeant la bouteille d’apéro.

 « -Hé, ils sont tout dépenaillés, habillés de plusieurs couches comme des oignons, on dirait des cèbes* qui se meuvent... » (*oignon doux local)

 Elton, en face d’Armand lui répond : 

 « -t’en fais une belle, range tes cartes, figure de coucourge ! »

 Les réflexions racistes d’Armand exaspèrent Elton. Elles décuplent son accent de western spaghetti. Elles font trembler sa chemise à carreaux. Elles gondolent sa veste en cuir noir aussi ridée que son front est plissé. Même par temps sec, ce genre de considérations embuent ses lunettes de Lou Reed et blanchissent sa crinière rassemblée en natte depuis sa guerre de 68. Enervé, il dégaine son tabac hollandais et s’en roule une ... Assis en face D’Elton, s’apprêtant à distribuer le jeu, Edouard ironise :

 - Tiens, c’est délicat comme expression : « une cèbe qui se meut ». Quant à toi Armand te considérer comme un oignon sur pattes qui se dandine... ! » Il pouffe avant de se marrer franchement. Armand grommelle.

-Ho,Armand, tu roumègues ?

-Je ne vous adresse plus la parole, je vous ignore ! 

 Edouard sourit. Il affiche la soixantaine, avec une certaine élégance. Ce parisien d’origine, est retraité de l’administration des finances.  Personnage filiforme, lunettes à montures plaquées or, il porte un polo bleu imprimé du petit monstre vert. Il est estampillé des mêmes armoiries que des jeunes dont il fustige l’allégeance aux seigneurs de la consommation. Flegmatique, il réunit  deux paquets de cartes, sans les regarder. Avec la bouche en cul de poule, il chasse devant lui l’air empuanti de tabac. Il distribue avec maestria. Les cartes s’envolent. Elles partent une à une, éjectées par des doigts lisses aux couronnes d’ongles impeccables. Balancées comme des cibles au bal trappe, elles atterrissent en surfant sur le tapis vert, devant chaque joueur bluffé par son art. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                    

 

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