Pourtant, un homme d'une quarantaine d'années, que l'on nommera Alexandre Pierre, s'y attelait. C'était un bel homme, intellectuel tourmenté, portant
des pantalons en velours côtelé, qui se passait la main dans les cheveux en un tic nerveux. Parfois, ses cheveux ne semblaient pas vouloir redescendre et restaient en l'air dans une sorte de
lévitation infinie. Aussi, l'essentiel de l'auditoire était composée de femmes de tous âges buvant ses paroles. A chaque séance, il donnait une consigne d'écriture et chacune se ruait sur son
stylo en espérant que son imagination débridée éveillerait l'intérêt du maître de cérémonie. S'en suivait, après moult palabres, une heure d'écriture agrémentée ou non de pauses pipi, cigarette
ou pétage de plomb. Après une vraie pause syndicale, la lecture pouvait enfin commencer. A chaque fois, la même question : qui allait recevoir ses faveurs?
Bon alors, la consigne du jour c'était : imaginez votre vie si vous gagnez à euromillions. On va voir si ça vous a inspiré. Allez à toi, Babette tu
commences?
Ouais, je veux bien, mais je vous préviens c'est n'importe quoi.
Babette, était une femme d'une soixantaine d'années qui n'hésitait pas à faire plus de 80 km aller-retour pour venir à l'atelier jouer aux réussites,
sur ordinateur.
... en conclusion, si je gagnais à euromillions, j'en donnerais une bonne partie à mes enfants et je finirais ma maison mais de toute façon, c'est pas
pour demain la veille.
Suite de la nouvelle de Karine Bergami...
Merci, à toi Robert, tu es prêt?
Merci, à toi Robert, tu es prêt?
Robert était le seul homme de l'atelier, elles lui menaient parfois la vie dure mais il venait, toujours prêt à massacrer avec acharnement Fiorella
sur photoshop, laissant libre cours à sa créativité dévastatrice.
Si je gagnais à euromillions, enfin encore faudrait-il que je joue à ces conneries, qui servent à engraisser la française des jeux, et donc l'état. Me
dites pas qu'avec tout ce pognon, il pourrait pas créer des emplois. Enfin moi, si c'est pour bosser pour le smic, j'préfère encore rester chez moi.
Très bien merci, à toi Judith.
Judith était une femme d'une quarantaine d'années, toujours habillée de façon originale, plutôt effacée, de sa voix fluette elle
commença.
Gagner à euromillions, cela représente la quête absolue d'une vie enfin libérée, extase jouissive du tout possible, du tout permis, sans chaîne,
l'infini, l'ennui de la non contrainte...
Je te remercie, à toi Fiorella, c'est bon?
Fiorella, femme fluette d'une soixante d'années, les cheveux attachés en une queue de cheval, mit ses lunettes et commença.
Si je gagnais à euromillions, je donnerais tout à des associations humanitaires pour la sauvegarde de la Planète, je ferais construire des écovillages
autogérés, je ferai interdire les 4X4 et je ferai développer les biocarburants à l'échelle mondiale. Mais surtout, j'organiserais des manifestations pour l'harmonie entre les peuples, il y a
forcément possibilité de tous vivre ensemble, sans que l'un écrase ou domine l'autre.
Bon, on va passer à Nathalie, d'accord.
Nathalie, avait dans les 35 ans. Avant chaque lecture elle suait à grosse goutte. Elle redoutait ce moment.
Ayant gagné à euromillion, Nathalie décida d'éradiquer toutes ses sources de tourments pour enfin connaître la paix intérieure. Elle paya un tueur à
gages pour massacrer ses ennemis, sa famille et tous les enfants en bas âge de son environnement immédiat. Hélas, dès lors sa vie n'eut plus aucun intérêt, car elle n'avait plus personne à
maudire. Elle sombra alors dans la dépression, se déposséda de tous ses biens. Aux dernières nouvelles, il paraîtrait qu'elle vivrait dans un orphelinat de Bombay où chaque jour elle expie ses
fautes en aidant les plus démunis.
Stéphanie, on t'écoute?
Stéphanie était une grande bringue à lunettes, souvent en colère.
Gagner à euromillions, pour quoi faire? Me donner la liberté d'élever mes enfants sans ces incapables de profs, de psy,
d'orthophonistes.
Enfin la liberté, de leur dire merde, aux ex-maris, à tous ces pollueurs de vie. Enfin, m'accorder de l'importance, m'écouter, ne plus passer en
dernière position.
Pour finir, on écoute Gigi.
Avec euromillions, je leur en mets plein le trouffion. J'rachète la Spa, poil au bras, des chiens, des chats partout, j'inonde la ville de bestiaux,
tous pas beaux. Avec l'ardeur de mon coeur, je repars sans moteur en direction du bonheur.
Bravo, à tous. On se retrouve demain, même heure, même endroit et d'ici là n'oubliez pas comme le disait André Breton « réfléchir, n'est pas toujours
possible, mais écrire c'est marcher vers l'avenir ».
Ils se séparèrent, chacun partit de son côté pour ne pas attirer l'attention car déjà les brigades nocturnes aux projecteurs surpuissants étaient en
maraude. Il faut dire qu'ils étaient sur les dents. Il n'y avait pratiquement plus de chômeurs et leurs postes étaient menacés. Ils étaient même tentés de s'en prendre aux travailleurs. Les
bavures étaient de plus en plus fréquentes et la population ne tarda pas à se rebeller. Le Fort fut pris d'assaut, les chômeurs libérés et le maire dut partir précipitamment rejoindre son fils à
Paris. L'atelier d'écriture put dès lors avoir lieu la journée, aux yeux de tous. Un éditeur décida de publier les textes givrés. Le livre connut un tel succès qu'ils créèrent une association
d'entraide où depuis tous travaillent sans avoir l'impression de travailler.
La vie à Cigalous retrouva son charme d'antan crottes de chiens comprises.
Karine Bergami
Karine Bergami
fleurs et tomates