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Le temps qui passe

Octobre 2008
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« C’est bizarre, cher cousin »...Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours été attentif au chiffre 7. Pas d’explications, pas rationnelles en tout cas, c’est comme çà. Je n’ai pas de prédisposition à l’ addiction aux sciences ésotériques, encore que, l’affirmer pourrait être porter l’ombre de la queue d’un mauvais sort...Donc, Il y a quelques jours, du fond de ma vallée, à présent glacée, j’entendais, toujours dans mon fameux poste, l’oreille accrochée, sans doute pour y déceler le moindre signe ou l’allusion sibylline à tout hypothétique débarquement, j’entendis le message suivant : « à la fin de la guerre, il y avait en France à peu près 7 millions de paysans », puis celui-ci à un autre moment de la journée, « aujourd’hui en France il y a à peu près 7 millions de pauvres ». Certes faire le lien est osé et sans fondement de ma part, non c’est juste à cause du chiffre 7, comme l’aurait fait remarqué un vieux du coin de ma rue. « ...Comme c’est bizarre »*.

 

Citations extraite d’un dialogue entre Michel Simon et Louis Jouvet dans un film, Drôle de Drame de Marcel Carné

- Oui, vous regardez votre couteau et vous dîtes bizarre,bizarre. Alors je croyais que ...
- Moi, j'ai dit bizarre, bizarre, comme c'est étrange ! Pourquoi aurais je dit bizarre, bizarre ?
- Je vous assure mon cher cousin, que vous avez dit bizarre, bizarre.
- Moi, j'ai dit bizarre,  comme c'est bizarre !"

 

Là on ne peut plus trop y échapper au duel O’Bama, Mac Cain. Un peu  à la manière O’hara O’timins, à qui les grandes oreilles ou bien les gros nez, je ne m’en souviens plus. Il y a deux matins, j’entendais Bertrand Delanoë dire du candidat démocrate qu’il l’admirait bien qu’il soit pour la peine de mort et le commerce des armes. Dans ce cas, que dire de l’admiration d’un français pour un candidat américain, sinon qu’on se trouve là bas sur une autre planète, dans une autre époque. Malgré l’uniformisation à l’échelle du globe, les différences restent telles entre les pays que tout jugement à notre vue est déformée, mais c’est le propre de tout jugement. Et puis voter pour quelqu’un c’est souvent voter contre quelqu’un d’autre,  et à moins d’être dans le secret de la chose politique, le citoyen de base vote pour une représentation d’une idée à laquelle il adhère plus ou moins.   Sans nul doute qu’après les années Bush, l’idée qu’ un candidat  démocrate puise l’emporter fait du bien et porte tous les espoirs de changements attendus, sans omettre qu’il soit métis et qu’apparemment c’est un demi pas pour l’homme et une grande enjambée pour les Etats-Unis, impensable encore pour nous qui sommes trop courts sur pattes. Je ne me sens pas qualifié pour aborder ce niveau de politique, mais comment, à moins d’éteindre tout, de ne rien lire et de vivre seul y échapper. Alors du haut de mes 1 mètre 63, au fond de mon pays poussiéreux, « je m’autorise une autorisation » comme eût dit Coluche, en me disant, quoi qu’il en soit de la valeur du candidat Obama, je lui souhaite en cas de victoire bien du courage, parce qu’il a un boulot immense devant lui, la guerre, l’économie, la tragédie écologique. Le simple fait de se présenter à cette charge pour tenter de réparer implique un courage évident. Mes respects, moi je vais aller décrocher les tomates qui restent dans mon jardin parce que pendant que j’écris mes conneries au fond de ma vallée...il se met à neiger.  

Faut que j’vous dise, c’est comme çà qu’on dit quand on n’est pas un ténor de la majorité, car là, on dit j’ai une confidence à vous faire...Mais cà sonne en couilles, non c’est moins sérieux, et çà fait même pas rire, çà fait chier même. Et puis j’ai pas une tronche à faire des confidences, pas plus qu’à figurer dans les majorités, donc faut que j’ vous dise...ce matin en sortant de chez mon banquier, où je me demande pour quoi j’y vais, vu que je n’ai rien y foutre, pas plus qu’à en retirer, je suis tombé sur l’affiche de la programmation du cinéma l’Arc en ciel, et là...bonheur, c’est la sortie du prochain James Bond. Dans la suite du précédent, et pour les siècles des siècles, moi le crypto gauchiste, y’a un crypto fasciste qui me définit comme çà dans mon village, oui donc je me vautre dans le luxe, dans la lutte de haute classe, le bourre-pif au nom de sa gracieuse majesté, dans l’athlétisme  sponsorisé au Martini, et cà, çà me rappelle les dimanches soirs devant la télé au lieu de faire mes devoirs, où je me prenais pour James, et je préfère la fiction du British élégant qui téléphone à son talon à l'acteur franchouille qui se fracasse la gueule sur une frite dans une chiottes de TGV où y va rejoindre son portable...

 

 

PS : ce matin dans poste France Inter :  un intervenant économiste comparait le chômage à un mal de dents et le gars y disait, on le soigne jamais en profondeur, on fait juste des mauvais plombages... J’ai hâte à la prochaine chronique, pour qu’il nous explique comment on soigne quand on a mal au cul.

"Le village de l'allemand" de Boualem SANSAL (Gallimard)
"Journal" de Hélène BERR (Tallandier).
Le hasard des disponibilités parmi les rayons de la Médiathèque de Montpellier m'a conduit à découvrir l'un après l'autre ces deux ouvrages. Je ne puis m'interdire de les relier, de considérer qu'ils s'éclairent l'un l'autre. Parce qu'ils traitent, l'un et l'autre, du nazisme, de la Déportation, de la Shoah. Chacun à sa façon, mais à 65 années de distance. Que donc tout sépare celui qui, algérien, évoque un père allemand, impliqué sans aucune réserve du côté des bourreaux, et celle qui, juive, attend près de deux ans que les bourreaux accomplissent leur effroyable mission. Oui, que tout sépare, mais que rapproche la même volonté de comprendre le pourquoi non point tant des atrocités en elles-mêmes que la capacité d'êtres humains à les commettre.
Boualem Sansal a usé de la fiction. Derrière l'enquête conduite par les deux enfants du bourreau se dissimulent à peine les interrogations de l'écrivain sur cette sorte de continuité dans l'histoire des sociétés humaines, dans leur capacité à transcender le pire. Algérien, il fait allusion à ceux qui, dans son pays, massacrent à tout va, sous la bannière de l'Islam comme sous celle d'une clique militariste. D'où, peut-être, l'obsession qu'il transfuse à ses deux personnages de mettre à nu le mécanisme qui conduisit jusqu'à l'abomination l'homme qui, la seconde guerre mondiale terminée et après avoir endossé la cause du FLN, devint un père respecté, attentif, protecteur.
Hélène Berr leur (lui) fournit de précieuses indications. Son journal s'ouvre le 7 avril 1942. S'en dégage, dans un premier temps, l'impression d'évoluer dans un téléfilm de Nina Campanez. Une famille heureuse. Qui passe son temps entre le 7° arrondissement et Aubergenville. Le temps des cerises, des fraises, des framboises. La guerre est quasi absente, l'Occupation une sorte de pis aller. Papa est vice-président directeur général des usines Kuhlman. Hélène conduit de brillantes études à la Sorbonne.
Mais très vite l'étau se resserre. Des proches, des amis sont arrêtés et disparaissent. Des informations circulent. Hélène devient une proie. Qui survit. Qui se débat. Qui apporte son aide et son soutien à celles et ceux plus démunis et plus fragilisés qu'elle. Elle ne se résigne pas. Le 11 octobre 1942, elle écrit après avoir appris que des amis venaient d'être arrêtés en zone dite libre: "C'est un effroyable engrenage; et maintenant nous ne voyons plus que les effroyables résultats: d'un côté, une méchanceté réfléchie, organisée, rationnelle..., de l'autre d'affreuses souffrances. Personne ne pense plus à la monstrueuse inutilité, personne ne voit plus le point de départ, le premier boulon de l'engrenage infernal."
C'est une jeune femme de vingt un ans qui écrit ces lignes. Française et juive. Puisque la vie l'a voulu ainsi. Et, parce que juive, du côté des sacrifiés. Française donc, et  consciente, puisque spectatrice des drames qui se nouent, que tant de ses compatriotes n'éprouvent aucun scrupule à se placer du côté des bourreaux. "C'est toujours la même histoire de l'inspecteur de police qui a répondu à Mme Cohen, lorsque, dans la nuit du 10 février, il est venu arrêter treize enfants à l'orphelinat, dont l'aîné avait treize ans et la plus jeune 5 (des enfants dont les parents étaient portés morts ou disparus, mais il "en" fallait pour compléter le convoi de mille du lendemain): "Que voulez-vous, madame, je fais mon devoir!" Qu'on soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c'est la preuve de l'inanité de notre prétendue civilisation."
La belle, la resplendissante jeunesse d'Hélène Berr n'a plus d'avenir. Jean, le jeune homme qu'elle vient à peine de rencontrer, ce garçon qu'elle aime, a pris les chemins de l'exil, ceux qui conduisent à Londres et à la Résistance. "Je sais pourquoi j'écris ce journal, je sais que je veux qu'on le donne à Jean si je ne suis pas là lorsqu'il reviendra. Je ne veux pas disparaître sans qu'il sache tout ce que j'ai pensé pendant son absence.... Lorsque j'écris "disparaître", je ne pense pas à ma mort, car je veux vivre; autant qu'il le sera en mon pouvoir. Même déportée, je penserai sans cesse à revenir..... Si cela arrive, si ces lignes sont lues, on verra bien que je m'attendais à mon sort; pas que je l'aurais accepté d'avance, car je ne sais pas à quel point peut aller ma résistance physique et morale sous le poids de la réalité, mais que je m'y attendais..." (27 octobre 1942).
Le journal d'Hélène Berr raconte le lent, l'inexorable cheminement vers l'indicible (la jeune femme décède à Bergen-Belsen, en avril 1945, quelques jours seulement avant que les Anglais ne libèrent le camp). Lorsque l'étau se referme, quand la jeune femme prend conscience qu'elle n'échappera pas à la poigne des bourreaux, elle n'en persévère pas moins à exprimer son exceptionnel désir de vivre. Elle se sait du côté des justes et ne trahira rien de ses rêves.
J'ai lu Hélène Berr après m'être extirpé, endolori, désespéré du roman de Boualem Sansal. La lumière de l'une confrontée aux ténèbres de l'autre. L'autre dont je partage la sourde, l'oppressante angoisse: et si tout cela nous revenait demain, puisque cela n'a jamais vraiment cessé?
Deux livres importants.
Le journal d'Hélène Berr s'installe dans ma proximité.
Je retournerai de temps à autre vers le roman de Boualem Sansal.
 
Avant que de m'éloigner de l'écran, je m'autorise deux digressions, que d'aucuns considéreront peut-être comme un dévoiement du "Journal" d'Hélène Berr.
J'ose.
La première concerne la volonté des vaticancaneux de canoniser le pape d'alors, ce vieillard au visage impénétrable. Le 11 octobre 1943, Hélène Berr écrit: "Les catholiques n'ont plus le libre jugement de leurs conscience; ils font ce que leurs prêtres leur disent. Et ceux-ci ne sont que des hommes faibles et souvent lâches et bornés. Est-ce que si le monde chrétien s'était levé en masse contre les persécutions, il n'aurait pas réussi? J'en suis sûre. Mais il aurait déjà dû s'élever contre la guerre, et il n'a pas pu le faire. Est-ce que le pape est digne d'avoir le mandat de Dieu sur la Terre, lui qui reste impuissant devant la violation la plus flagrante des lois du Christ?"
La seconde me conduit à évoquer le mot qui ne s'écrit plus (à moins que de se risquer à subir un procès pour antisémitisme). Le 22 décembre 1943, Hélène Berr note: "Quand j'écris "juif", je ne traduis pas ma pensée, car pour moi pareille distinction n'existe pas: je ne me sens pas différente des autres hommes, jamais je n'arriverai à me considérer comme faisant partie d'un groupe humain séparé, peut-être est-ce pour cela que je souffre tellement, parce que je ne comprends plus. Je souffre de voir la méchanceté humaine. Je souffre de voir le mal s'abattre sur l'humanité; mais comme je ne sens pas que je fais partie d'aucun groupe racial religieux, humain (car cela implique toujours de l'orgueil), je n'ai pour me soutenir que mes débats et mes réactions, ma conscience personnelle. Je me souviens de ce mot de Lefschetz lorsque nous étions rue Claude-Bernard, et que ses discours en faveur du sionisme m'avaient révoltée: "Vous ne savez plus pourquoi vous êtes persécutés." C'est vrai. Mais l'idéal sioniste me paraît trop étroit, tout groupement exclusif, que ce soit le sionisme, l'effroyable exaltation du germanisme auquel nous assistons, ou même le chauvinisme contiennent un orgueil démesuré. Je n'y peux rien, mais jamais je ne me sentirai à l'aise dans des groupes pareils.'
Hélène Berr n'avait pas encore 22 ans lorsqu'elle écrivit ces lignes.
 
 

Que veux tu mon Bertrand ? Tu me permets de t’appeler mon Bertrand. Ben oui, t’es là chez moi, j’te signale. Je suis à peine réveillé, que çà fait deux minutes pleines que je me gratte l’oreille, et t’es là, tu causes. Dehors il pleut. Bien sur tu étais prêt, toi. Dès que j’ai allumé le poste, ta voix résonnait tandis que j’allais faire cuire l’eau pour le café, tout faux, pour le thé, pas de café mon Bertrand ce matin. Ya une dame qui t’aime bien, Françoise, çà s’entend, même qu’elle dit ne m’engueulez pas Bertrand et toi tu lui dis qu’elle est une excellente journaliste. Vous êtes mignons tous les deux, c’est que j’aime le plus dans vos échanges. Bon, bougez pas, je descends à la cave chercher de la confiture. Je rentre, j’entends vos réparties, assis au coin de la table, derrière les propos, les questions, les trémolos, les indignations, les précisions, les invectives, les discours, les apartés , on sent bien que tu es en forme. Putain comment tu fais mon Bertrand, moi quand arrive novembre, je suis gai comme une armure. Tu as réponse à tout. Tu devrais te présenter au jeu d’Emile Euro. Eh oui, tu brigues le poste de premier secrétaire. Tu es déjà maire te rappelle un auditeur. Et  c’est pas d’une petite ville précisément, doit y avoir du boulot, Paris, c’est grand quand même, vu de la France. En plus tu veux devenir l’ animateur en chef des socialistes. Faut au moins un BAFA perfectionnement pour réussir sur ce coup là. Tu m’épates, y’a des gens qui m’épatent, moi je suis célib une semaine et je m’en sors pas, aujourd’hui je dois finir de poser un chiotte, et oui j’aménage un peu, et toi tu brigues et moi je bricole et puis je dois faire sécher du linge, ranger, et puis...Voilà, regarder la pluie qui tombe, écouter la radio et me dire qu’aujourd’hui c’est novembre qui vient et que le changement pour moi c’est une fois tous les trois mois, quand arrive la nouvelle saison. Bertrand, il pleut et cette putain de montagne ne veut pas bouger de là.

 

 

PS : Sur France Inter aux infos, sans rire : le nombre de permis de construire s’est effondré....  

A 35 à l’heure, sur une petite route de montagne entre deux virages en épingle, entre les chênes verts, enfin jaune pâles dans les phares de la bagnole, je redescends. Faut pas dépasser la seconde. Les autres là haut dorment. Ils sont arrivés dans l’après midi, eux et l’âne. Ou l’âne et eux. Enfin eux, fatigués, rincés. L’âne lui était plutôt, content, je dirais heureux même. Par ces temps de crise, croiser le regard d’un âne heureux c’est rare comme une parole sensée. Un âne bâté, qu’ils ont débâté, justement, l’ont brossé, les enfants, même que. Papa, maman ont bu une bière, les enfants un sirop. Voyage avec un âne à travers les Cévennes, dans les pas d’Hervé pochon. Ils sont allés dans leur gîte. J’ai fait à manger en écoutant France musique. Ils sont venus pour le repas, content, toujours sur la crête . Avec un âne, on se ballade sur les crêtes, des fois çà descend aussi, mais la tête reste sur la crête. Ils ont quitté la ville pour une semaine, et ceux là ne sont pas prêts à redescendre. – et de quoi on vit ici ? C’est bon, oh je peux en reprendre ? Et puis ils sont partis se coucher tandis que les chiens aboyaient. Les frelons se cognaient sur l’ampoule qui éclaire le pas de porte. Un tango, j’essuie les verres avec le torchon blanc, comme dans un bar, un bar du sud, de l’autre coté de l’Ocean, Corto Maltese va venir. Il posera son cul sur la chaise en bois. Je lui servirai un verre de rouge sur la vieille table de la taverne. Je m’en servirai un aussi . On roule, on allume, fumées. Dehors la montagne qui roupille au dessus les étoiles, des millions d’étoiles, la voix lactée, Sirius,  le baudrier d’Orion...Il fait doux...A 35 à l’heure sur une petite route de montagne, entre deux virages en épingle, un renard. Il s’arrête, il fixe, brusque il repart et grimpe. Je redescends.

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