-LA MER N'EST PLUS QU'UN DESERT,PLUS AUCUNE GROSSE BÊTE, MON CHER GIB...
- SI MONSIEUR VEUT SE RETOURNER...
Un petit vent de travers augure bien. Le génois est bien gonflé et arrache le voilier à plus de dix nœuds sur le fond. Seul le ciel bouché à l’horizon sur bâbord, tempère un peu l’optimisme du capitaine Gibolin bousté par la perspective de rentrer au terme de deux mois de navigations. Il range à l’arrière, sur le balcon, au dessus du tableau, les pares battages. Il love les aussières et ferme les panneaux étanches. Il exécute une petite ronde d’inspection du pont et du gréement comme à l’accoutumée puis se perd dans un long regard vers le large en pensant qu’il va bientôt retrouver femme et enfant, mais avec tout de même un petit regret de quitter l’univers maritime qu’en dépit de toute cette suffisance qui l’entoure dans ce travail, il aime pourtant. Louis Paul également arbore une mine songeuse. Il contemple rapidement la surface de l’eau de part et d’autre du bateau et pousse un long soupir de lassitude.
- Gibolin, je n’ai pas aperçu la moindre bestiole en un mois de navigation. Pour moi, cette mer est à présent synonyme de désert. Je crois que je vais acquérir un autre voilier que je baserai en Hollande pour des séjours dans le grand nord tandis que je laisserai celui-ci sur la côte d’azur lorsque je descends dans le midi de la France. C’est une assez bonne idée, je crois, non ?
-Si monsieur l’affirme, peut-il en être autrement ?
-Je peux me tromper parfois, non ?
-si monsieur l’admet, qu’il veuille bien dans ce cas se donner la peine de se retourner, il apercevra une bande d’une espèce très commune de dauphins qui ne cessent de jouer avec nous, comme à l’accoutumée, dès que nous prenons la mer.
-En avais déjà tu observé depuis que sommes partis ?
- Oh oui, de nombreuses fois, souvent après que monsieur m’ait déjà affirmé que cette mare était un désert.
-Pourquoi diable jamais n’as-tu rien dit ?
-Que Monsieur s’imagine ce qu’il en coûte de lui apporter contradiction tandis qu’en son dos s’esclaffaient les dauphins facétieux m’envoyant des clins d’œil.
Louis Paul fait le gros nez et n’est pas content. Et quand Louis Paul tire la tronche, il lit le Figaro Magazine, devant Gib. Il sait bien que son journal lui procure le même effet qu’une gousse d’ail dans le gigot d’un vampire. Comme il est très, très fâché, il poursuivra avec la lecture des pages roses du Figaro, le quotidien les Echos, les magazines Elle et Marie Claire et pour finir l’Herald Tribune. Gib prépare comme à l’accoutumée le repas du soir et se languit que le soleil ne se couche avec Louis Paul, afin de contempler une dernière fois, un beau ciel étoilé en mer.
Tandis qu’il s’assoupit, et que le jour laisse place tout doucement au crépuscule, les premières étoiles apparaissent. Gib aime bien les étoiles. Il se perd avec délice dans le ciel. Le bateau, loin de tout, prend forme d’un vaisseau spatial qui m’emmène à travers l’infini au milieu des constellations et des mythologies. Il n’y a plus rien en dessous. Il affectionne l’histoire de la grande ourse et de son petit ours, placés pour toujours dans un coin de ciel par Jupiter qui lors d’une de ses escapades sur la terre fut à l’origine de cette légende. Jupiter fit l’amour avec Callisto qui enfanta après dans la forêt. Elle fut chassée par Artémis qui veillait jusqu’ici sur elle. Cris du nouveau né, Arcas, qui suscita la jalousie de Junon l’épouse de Jupiter qui transforma Callisto en ours. Plus tard, Jupiter transforma à son tour Arcas devenu chasseur afin qu’il ne tua pas sa mère par méprise et les plaça tous les deux, tout là haut*.Cette histoire fait partie d’un livre Jean François Barruel, « Ballades sous les étoiles », c’est un ouvrage plein de poésie et d’érudition qui fait du bien aux coeurs si minuscules sous le grand toit de notre univers.Les premiers feux de la côte scintillent enfin au loin et Captain Gib réveille Louis Paul pour le plaisir de l’atterrissage.
fleurs et tomates