Je reste là, planté avec mon sac de marin. Il est aussi étanche que je suis perméable à toutes les nostalgies. Ce n’est plus un cœur que j’ai, c’est une éponge. Je suis réceptif à toutes les tristesses. La gare est noyée sous les effluves d’abandons. Elles flottent autour de moi. Elles se mélangent à l’odeur du tabac presse, du snack d’en face. Les dernières clopes d’avant le départ crachent l’angoisse. Le parfum si troublant d’une femme qui passe. Un instant, il n’y a plus rien d’autre que son parfum dans un petit courant d’air. Ses cheveux, son coup… Je sursaute aux claquements de la machine à composter. Les battements de mon cœur s’amplifient à l’écoute de l’annonce des trains six mille deux cent trente sept et six mille deux cent trente huit et du jingle ridicule et entêtant qui ouvre ces communiqués. La gare parle au féminin. Ma tristesse aussi. Moi qui ne fume plus depuis longtemps, je vais m’acheter du tabac à rouler et puis libé, comme un rituel qui remet le couvert. J’ai envie de pisser mais je n’ai plus de monnaie. Et tous ces gens qui partent en vacances et moi qui pour une fois, part au boulot, à peine pour plus longtemps. J’ai le ventre qui tourneboule. Je me sens décalé avec ma petite musette népalaise. Mon sac est tout rouge. Il est aussi gros qu’un clown dont on ne voit plus que le nez. Je me sens mal à l’aise avec ma clope. Sans faire exprès, et il n’y a que du tabac, j’ai réussi un superbe cône. C’est aussi naturel que pencher son verre quand on se sert du jus de fruit. Je n’ose pas l’allumer, j’ai le palpitant au bord des lèvres. Y ‘a un type qui me regarde. Je dois avoir l’air bizarre. C’est comme quand j’avais froid avec mon short et mes chaussettes sur les godasses, dans la cour des grands, des frissons sur des jambes aussi mal assurées que possible pour la rentrée. L’amour, c’est fort parce que çà fragilise les plus costeauds. Et aujourd’hui, avec le ventre qui ne fait rien qu’à faire son curieux au dessus de la ceinture, je sens bien que je déborde d’amour. Je me dis que je n’ai pas grandi, que je suis toujours un gosse, un enfant qui rêve en poussant les voiliers du grand bassin au jardin Luxembourg.
fleurs et tomates