Je me suis couché très tard. A la page 178. J’ai refermé le livre, un roman. Un putain de roman. Jonathan Littell, « Les Bienveillantes ». Ici, à cette époque de l’automne, les mouches envahissent les maisons. Le fumier s’entasse à nouveau devant la bergerie. Les moutons sont descendus de la montagne pour l’agnelage. Les agneaux, élevés sous la mère, seront vendus et abattus, puis découpés. C’est dur de naître mouton. J’ai refermé le livre. Quelques mouches tournoyaient autour de l’unique lampe allumée près de moi, à cette heure. D’un revers de main j’ai voulu en écraser une qui m’agaçait. Je ne l’ai pas aplatie. Ma main s’est galbée, et dans la cavité la mouche se débattait, chatouillant la paume. Puis elle s’est échappée. C’est facile de détruire une mouche. La vie d’une mouche çà pèse tellement peu. Mais je ne saurai jamais la reconstruire, une vie de mouche. Je ne vaux pas plus. Autant demander à la planète de faire demi-tour. Tourner dans l’autre sens, refaire le chemin à l’envers, reprendre tout à zéro et effacer l’infamie et guérir de l’horreur.
fleurs et tomates