« …Toute la journée, le bombardement continue, je suis près du lieutenant Rodier, on ne peut pas faire un mouvement. Vers 19 heures, il est appelé par le commandant Tajasque. Je reste seul. Cinq minutes après son départ, un obus de 210 tombe à 1,50m de moi. Par un hasard vraiment extraordinaire, je ne suis pas touché. J’ai été déporté à 4 mètres de là. Je me tâte, rien de cassé, mais je n’entends plus rien et je ne sais plus où je suis, un triste spectacle s’offre à ma vue… »
Alors que Papa s’agitait, je fixais ton monument à la fois modeste et grave. J’espérais qu’à force de se faire frotter la pierre, celui qui en ces temps là n’était pour moi que le cousin du père Noël mais beaucoup moins fortuné et bien moins rigolo, le Jésus en croix posé là, nu à tous les vents, se lève enfin. Qu’on le chatouille et à force de l’agacer qu’il s’anime que diable !
Et toi, Grand père, comme Aladin s’extrayant de sa lampe merveilleuse, que tu sortes de ta boîte dans un grand fracas. Enfin redressé, et vérifiant le bon fonctionnement de tes articulations, tu te serais étiré, et tu aurais débouché tes oreilles d’un doigt énergique. Tu aurais ensuite secoué la poussière de ton vieil uniforme. Ramassant ton képi et, d’un geste à l’élégance toute militaire, essuyant un après l’autre le dessus de tes brodequins sur tes bandes molletières, tu aurais roulé tes moustaches et héros d’un poème à la Prévert tu nous aurais dit : « mes enfants c’est une grosse connerie tout çà… faîtes un vœu ! ».
Tu serais ressuscité, pour de vrai. De grand père mythique, fauché à l’âge du Christ, tu serais devenu un vénérable grand père à moustaches qui piquent quand on l’embrasse.
Tout bien réfléchit, çà me turlupinait un peu que tu ressuscites à l’âge de trente deux ans, c'est-à-dire vingt ans de moins que mon Papa. Mais un miracle ne s’encombre pas de détails temporels et Papa aurait pour le coup cessé de penser que « la vie est une soupe à la grimace qu’il faut manger tous les jours pour finir en boîte dans un grand trou ».
Si ce n’est pour les morts, à quoi ça pourrait bien servir la résurrection ? Allez curé, assez des promesse du dimanche, on dirait…« On dirait », comme disent les enfants On dirait grand père, que tu aurais rompu le silence qui régnait autour de ton lit minéral. On dirait que tu aurais pu ajouter, sans nous faire peur, en nous fixant d’abord d’un œil malicieux : « attendez y’a du monde avec moi… » Et te retournant ensuite, tu aurais crié: « debout les gars, « Tajasque, Rodier » quittez vos tranchées, ne restez pas cloîtrés dans la tombe, os en l’air ! Refusons la concession perpétuelle ! On dirait, on dirait…On a beau dire, disent les vieux.
Rien de tout cela n’arrivait. Rien n’avait plus bougé depuis qu’après la guerre ton corps fut ramené à Paris. Dans un cercueil en chêne non plombé mais tout de même « très solide » avait signifié les militaires, comme pour rassurer Marie Louise. Très solide, J’ai retrouvé le terme plein de sollicitude dans un courrier qui lui fut adressée à cette occasion. Donc, plus rien ne changerait ni ne bougerait. Plus fort qu’un fantassin vulnérable, un cercueil solide c’est du costeau, c’est fait pour durer. Pour ceux qu’on n’avait pas su préserver vivants, on proposait de les conserver morts à l’abri du danger qui casse, dans une sorte de casque intégral en bois qui tout comme la langue du même nom qui illustre et se perd en hommages et condoléances, donne l’illusion. Durer, en cela, le cimetière ressemble un peu à une prison, en une addition de toutes les souffrances passées, sans que personne n’y puisse rien changer. Personne n’y peut jamais rien. C’est comme çà, à quoi bon. Fallait pas être là au mauvais moment, au mauvais endroit. La guerre n'a ni bons moments ni bons endroits.
Nota: le texte en bleu horizon est de Julien François Maréchal, mon grand père, mort le 5 décembre 1917, à Craone.
fleurs et tomates