Extrait d'un carnet de mon Grand père, Julien François Maréchal,
12
septembre.
« Vandeuil- Journée terrible. Arrivé le soir à 7heures. On donne l’ordre de bivouaquer en plein champ. Il commence à pleuvoir. On s’abrite avec des
gerbes de blé. On se construit un abri. Mais la pluie fait rage. Nous sommes mouillés, trempés. A 22 heures, départ pour Vandeuil, il pleut à torrent, nous marchons en colonne par un, car nous
sommes doublés par l’artillerie. La nuit est noire, on entre dans les fossés, dans l’eau jusqu’aux genoux. Jamais de ma vie je n’ai été aussi malheureux. Je désirais la mort. Nous arrivons près
du village. Nous avons mis 3 heures pour faire 4 kilomètres.
A ce moment, je me sens malade. Je quitte les rangs et je vais près du talus et je rentre dans l’eau jusqu’aux genoux. Ma dysenterie me finissait petit
à petit. Je perdis connaissance et je restai 1 heure, allongé dans l’eau lorsque par mes plaintes, je fus entendu par un prêtre qui vint à mon secours et m’emmena dans une cave et me fit coucher
sur une botte de paille. Il fit sécher mon linge et le lendemain on s’est mis en route pour rejoindre le régiment… »
C’est un petit cahier d’écolier. Dans la boîte, je l’ai trouvé plié en deux, comme dans un geste d’affliction. Il en résulte une cicatrice et la fragilité d’un vieillard courbé qui
a survécu aux tourments pour toujours témoigner. Sur la couverture verte, figure un médaillon apposé sur une palme. Dans le médaillon on a représenté le profil d’une déesse antique au dessus de
laquelle a été marquée : « La sagesse ». Athénée. Athénée t’as suivi. « Athéna, la déesse aux yeux pers ». Celle qui intervint sans cesse pour protéger
Ulysse dans son Odyssée.
Et les dieux dans le ciel s’en fouttent. Il pleut sur les gerbes de blé que personne ne viendra rentrer car les temps, à mesure qu’ils pissent pour exciter la guerre, sont à
faucher de l’humain. Mais point de dieux barbus, ou bien de quelles sortes ses dieux aux desseins si limités qu’ils puissent avoir donné vie à une telle engeance si prompte à se détruire et à
affliger autant de souffrances sous couvert de leur allégeance et si fière d’avoir été crée à leur image.
Il pourrait pleuvoir sur des amoureux transis. Mais ceux qui tentent de se protéger de la pluie sous les épis moissonnés sont des hommes que d’autres hommes envoient à la
guerre.
Il pleut sur ces hommes sur qui vont pleuvoir les coups. Ils s’abritent sous les blés qu’ils ne mangeront pas. Batteurs, meuniers et boulangers sont aussi habillés pour la
bataille. Il n’y aura pas de pain. Il n’y aura plus d’amour.
Les oiseaux ne prélèveront pas leur part de moisson. Apeurés par les sourdes déflagrations des canons comme des coups de tonnerre crachés depuis la terre, ils sont enfuis, ou
bien ils se cachent…
Et puis, bivouaquer n’est pas pique-niquer. Bivouaquer n’est qu’un sursit, un moment de répit en attendant l’ordre de poursuivre la progression vers le front, reprendre son
souffle avant d’expirer. Les batteurs, les meuniers, les boulangers et les amoureux ne sont pas des oiseaux. Ils n’ont pas su s’enfuir. On les a paré de vêtements rêches. En ce début de guerre,
aux couleurs bien visibles pour faciliter le travail du chasseur, ils seront bientôt désignés comme des cibles. Tous ne retiendront de ce champ que la pluie, le froid, l’angoisse, le désespoir,
et déjà la boue dans les chaumes.
fleurs et tomates