Les voitures n’ont pas accès à la maison. Le chemin qui dessert les habitations n’est pas assez large. Je vis à l’abri des bagnoles et loin de tout. Dans la France d’en bas, je me suis mis à coté, à gauche. Pas riche, pas pauvre, mais à coté. Tant qu’à faire, plutôt qu’on me pousse j’ai préféré y aller tout seul. On a sa fierté. Et puis, je déteste l’idée de vouloir vivre près d’un centre commercial, ses caddies, ses produits de merde, son distributeur, ses vigiles, son centre médicosocial, sa pharmacie, son bricocenter, les commodités quoi. Pas plus qu’un meuble qu’on déplace ou un encombrant qu’on remise, je suis un homme commode. Je n’aime pas les commodités. Les commodités c’est au fond du couloir. Ma liberté, c’est de pouvoir pisser au fond de mon jardin. Quand j’étais marin, j’aimais bien aussi pisser dans l’eau. Rien à voir avec le « Prestige de l’Erika ». Ce n’est pas un petit pipi sonore qui va faire monter le niveau de la Grande bleue, ni en changer les couleurs. Non, çà soulage et çà remet les petites choses en place, à leur juste proportion. Cà évite d’être arrogant au point de souiller 11 litres d’eau potable, pour un pissou ridicule, dans une cuvette en émail. C’est pareil face à la montagne, je sens bien que je fais sourire. Ca rend modeste. Long aparté, mais le fourgon des secours lui, attend à l’entrée du hameau. Cà m’apprendra à vouloir vivre loin du bruit des moteurs. C’est plus difficile pour les secouristes. Et c’est plus long aussi. Je les plains tout de même. Mais pour moi, c’est presque mieux comme cela. Je fais le tour de mon univers. Je fixe avec intensité les recoins de ma galaxie. Je m’emplis d’un maximum de souvenirs, comme si c’était la dernière fois. Dans mon enfance, je m’acquittais de cette formalité avec sérieux et concentration, lorsque je devais quitter, à la fin de l’été, le jardin de mes grands-parents. J’aimais bien cette petite mort. Quand reviendrais-je ? Je planquais toujours un bouchon ou une allumette dans un interstice du mur en briques repeintes, au fond de la cour, pour avoir le plaisir de les retrouver intacts, l’année d’après. Les retrouver intacts, à l’endroit où je les avais dissimulés, pour jouer un tour au temps qui passe. Un piège pour « l’insaisissable » qui nous éloigne de l’enfance.
fleurs et tomates