« …Car enfin la justice entre les mains des puissants n’est qu’un instrument de gouvernement comme les autres. Pourquoi l’appelle t- on justice ? Disons plutôt l’injustice, mais calculée, efficace, basée toute entière sur l’expérience effroyable de la résistance du faible, de sa capacité de souffrance, d’humiliation et de malheur. L’injustice maintenue à l’exact degré de tension qu’il faut pour que tournent les rouages de l’immense machine à fabriquer les riches, sans que la chaudière n’éclate… »
Ces lignes ne sont pas extraites d’un manifeste, d’un appel révolutionnaire, ou bien nées de la tourmente des manifestations réprimées dans l’effroyable Russie
de Poutine, ou bien des cours de la plus grande et triste usine du monde qu’est la chine, ou encore d’un meeting de grévistes désillusionnés dans la France des otages de Nicolas Sarkozy. Non je
les ai extraites du « Journal d’un curé de campagne » de Georges Bernanos. Parce que la tête triste du curé sur la page de couverture de cette réédition, de ce livre de poche de1961,
avec en arrière plan le village m’a semblée proche de moi, de ma vie ici, dans le long mouroir qu’est l’hiver des campagnes qui se traine du 15 août au 14 juillet. Alors j’ai pris ce livre, entre
autre livres. Je me le réserve, tandis que j’en ouvre et en lis d’autres. Celui-ci, je le goute ligne après ligne, mot après mot. Jusqu’à la lie. L’estomac noué du même doute et par le même vin
mauvais. J’y reviens, comme on retourne la question. Je saute en arrière et m’y dissimule autour d’un paragraphe comme une moto y dévale les routes sinueuses d’une campagne vallonnée et y
disparaît tandis que l’on entend encore le bruit du moteur. Réfugié ici, dans ce livre, comme dans mon hameau craché d’entre les cuisses de la montagne, dans ma campagne rude et inhospitalière,
comme un colonel Laurence y noie ses souvenirs et y attend le jour fatal au bout d’une rare ligne droite. Comme on s’enfuit d’un bourg de France par trop semblable au Groland qui fait rire
d’eux-mêmes ceux qui ont perdu la force ou bien la lucidité d’en pleurer. Il est six heures et j’aimerais que cette ligne droite fut devant moi à cette heure, à cette heure où tout est possible,
apaisé enfin d'une nuit blanche passée, juste avant le lever du jour. Juste avant la déception de parcourir la journée qui vient, cent fois décrite par de plus illustres et doués que moi qui
n’ont tiré de leurs mots admirables que le triste constat des illusions d’un monde fabriqué par ou pour l’injustice.
« L’espérance est un risque à courir » a parait-il fait mettre en épitaphe sur sa tombe, Georges Bernanos. Comme je souhaiterais qu’elle en soit ainsi,
comme une invitation à sourire à ma petite fille qui à cette heure ci dort encore, au chaud, bercée dans l’innocence avant que ne se lève le jour.
fleurs et tomates