C’est parce qu’il neige dehors, que j’y pense. Gamin, j’avais rêvé pour Noël, qu’au petit matin à coté du sapin qui perdait déjà ses aiguilles, qu’il y aurait un p'tit
vélo bleu, un p'tit vélo bleu de garçon, sans gardes boues, tout neuf mais déjà rien qu’à le voir, plein de virées à son compteur imaginaire. Et puis, c’est sûr que je lui aurais mis une carte à
jouer, attachée à la fourche, avec une pince à linge, sur la roue arrière, pour faire du bruit dans les rayons et puis comme les copains, toujours entre les mêmes rayons, les bouchons en
plastiques des bouteilles de pinard trois étoiles de leurs prolos de père. Mon papa buvait le même, même qu’il planquait les bouchons. Mais voilà, ce matin de Noël, y’avait un grand vélo,
rouge, et de fille. Il était grand pour faire bon usage et longtemps, et puis après, il irait à mes sœurs… Ah je n’ai pas oublié la tête des copains, quand ils m’ont vu débouler alors que je
n’arrivais même pas à m’asseoir sur la selle. J’en ai voulu longtemps à mes parents, au moins quelques mois. Mais c’est bien des parents comme çà, avec eux, j’ai appris que la vie n’était pas un
p'tit vélo bleu, mais une grande bicyclette toute rouge et mal foutue, parce que trop grande pour moi. Ils m’ont appris que le monde n’était pas tel que je le rêvais et que dans les descentes çà
allait très vite et qu’en bas quand je me cassais la gueule et que je regardais cette conne de « bicyclette » renversée avec la roue arrière qui tournait encore, j’avais encore la force
de rêver à mon p'tit vélo bleu, qui, lui m’aurait pas eu en traitre, comme çà.
fleurs et tomates