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Le temps qui passe

Décembre 2006
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Hier soir, j’ai regardé le ciel, en me disant qu’on allait me supprimer l’Eternité parce qu’une simple lampe de poche ne leur suffit pas à regarder le bout de leurs pieds.        

 

 

Certes, il n’y a pas que des avantages à habiter un bout du monde. Mais tout de même, y cultiver un certain art de vivre à peu de frais reste possible. Réduire autant que faire ce peu, son emprunte écologique, contribuer à la  préservation de l’environnement, tenter de mettre en adéquation ses idées quant à un mode de consommation raisonnable… Bref, il ne serait pas obligatoire de revêtir une panoplie militante, pour apporter sa contribution à un monde plus soucieux de son équilibre. Même l’aventure banale d’une vie simple et ordinaire, donnerait ainsi de multiples occasions d’apporter son concours à la sauvegarde de la planète et pourrait laisser croire, qu’une conduite responsable y suffirait, là bas, égoïstement retranché dans mon petit hameau au bout d’une vallée, à l’orée de la forêt… Depuis au moins quatre cent ans, ici on contemple les étoiles dans un ciel magnifique et, seule marque des temps, nous raccompagnons nos invités et amis avec une lampe de poche, pour emprunter l’étroite ruelle qui les mènera de chez nous à leur voiture cent cinquante mètres plus loin …

 

 

J’ai reçu hier dans ma boite à lettres, un avis d’une entreprise locale, m’annonçant des prochains travaux pour l’édification de l’éclairage public, et enjoints des formulaires en trois exemplaires, à remplir par mes soins pour accepter cette intervention. Coup de cœur, suivi d’un coup de téléphone à l’entreprise, à la Mairie et aux voisins, quand une visite impromptue fut impossible. Tout un monde  résumé au nombre d’un papy qui a toujours vécu ainsi, d’un voisin qui possède sa résidence principale à deux kilomètres de là et vient seulement y travailler au printemps et en été son deuxième jardin, d’un couple avec bébé en résidence secondaire n’y venant qu’en vacances, et d’une représentante de la communauté protestante du village situé à quatre kilomètres de là, assemblée à qui appartiennent trois maisons destinée à la location aux beaux jours. Cela a donné :

 

 

Avec l’entreprise :

 

 

- ?

 

 

- Nous on fait les travaux, si vous n’en voulez pas dites le à la mairie.

 

 

 Avec la mairie :

 

 

 -mais, nous n’en voulons pas…

 

 

- Nous l’ignorions…

 

 

-Vous ne nous l’avez jamais demandé…

 

 

- Barrez les trois feuillets, dites que vous refusez et signez. Il faudra bien sûr, vous entendre avec les voisins…

 

 

Avec les voisins :

 

 

Le papet :

 

 

-ce n’est pas grave  et puis je fermerais mes volets pour dormir…

 

 

 Le voisin jardinier :

 

 

-on ne va pas refuser le progrès…

 

 

 Les responsables de l’église protestante :

 

 

-On est pour…

 

 

Quant au  couple, à qui appartient un maset dont ils jouissent en résidence secondaire, il n’a pu être joint pour le moment.

 

 

Démocratiquement, tout semble indiquer, que nous allons désormais bénéficier d’un efficace éclairage public en trois ou quatre puissants luminaires fichés dans les pignons,  dispensant généreusement une lumière orange du plus mauvais goût, toutes les nuits, toute l’année, apportant assistance visuelle quasi exclusive, aux chats du hameau, cinq, aux souris, non recensées, et aux trois chiens de la bergerie à l’écart, en quête de chats à poursuivre…Bon, je ne vais quand même pas appeler Al Gore, ou Nicolas Hulot, ou Greenpeace, mais comment faire prendre conscience, qu’il serait temps de réfléchir aux conséquences de toutes nos dépenses inutiles, ou comment se passer d'une lumière inutile en réfléchissant...

 

 

Arrivée à l’hôpital de Ganges, on me dirige vers les urgences. L’infirmière est belle. L’interne me repique... L’infirmière est vraiment belle. L’infirmier ne la quitte pas des yeux. L’interne me saigne. L’infirmière est assurément très belle. L’infirmier loupe encore la veine. Sans me regarder il me tend une corbeille. Je vomis. C’est gênant. Elle est comme moi, la corbeille à papiers, teint gris et pas vraiment étanche.

  -Ce n’est pas grave, on nettoiera.

 Cela me navre, la manière de Bourvil je lâche un « Tout de même ». On  me dirige vers la salle de radiographie. J’ai toujours très soif. Je ne sais pas pourquoi je pense à Bourvil. J’ai de l’asthme. J’apprends que je vais partir en ambulance vers Nîmes, piqûre, cortisone, perfusion et Ventoline. Ma grand-mère avait dans sa voix, les mêmes intonations que bourvil. Et quand j’étais petit, je trouvais aussi qu’elle avait la tête à De Gaulle, les mêmes grandes oreilles et de l’humour dans les situations embarrassantes. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir Doudou. Elle tente de suivre le mouvement. Avec dans ses bras, un pyjama, des vêtements, une brosse à dent, elle essaie de glisser autant d’amour qu’il est possible dans pleins de petites affaires !  Une demi-heure plus tard les portes de l’ambulance se referment, avec moi dedans et sans Doudou. Les infirmiers ont du convaincre la de rentrer à la maison, avec ses jolis yeux bleus tous rouges.

 Me voilà dans l’ambulance, encore une petite voiture que j’aimais bien, quand j’étais gamin. Bon, si j’emprunte aujourd’hui tous les petits véhicules que j’affectionnais dans mes jeux d’enfant, je devrais m’attendre à voyager en camion citerne, en dépanneuse, en tractopelle, et dans un convoi de cirque... sans parler d’un monocycle qui roule déjà dans ma tête.

 Nous quittons Ganges. Je suis content, l’homme en blouse à mes côtés, est d’origine indienne. J’aime l’Inde depuis que j’y suis allé avec Claire. Je me souviens, pour d’autres raisons, j’avais du mal à respirer dans les rues encombrées de New Delhi. Les images défilent. Les pétaradants rickshaws, aux couleurs d’abeille, circulent et les gouttes translucides dans le tuyau de la perfusion aussi. Les trains bondés passent avec des voyageurs sur le toit. Les voitures « Ambassador » crachent leurs fumées de diesels increvables. Mon cœur fait du « Bollywood ». Mysore, Bangalore, Madras. J’ai l’Inde en perfusion. Mon regard est ébloui. Je suis aveuglé par le soleil. Sa lumière s’éclate dans le marbre blanc du temple d’Hyderabad. L’infirmier se contrarie parce que je pleure. En posant doucement sa trompe sur ma tête, un éléphant sacré, me bénit. Moyennant quelques roupies, l’animal bénit un par un, des pèlerins venus le saluer, peu après leur entrée dans le temple de Madurai. Je préfère nettement les éléphants aux frelons. Un vol d’éléphants, je l’aurais remarqué. L’infirmier cherche à me rassurer. Tout ce bazar, pour deux petits dards ! A fond dans la plaine, vers Nîmes, la garrigue se déroule. La poche à perfusion se vide. Les trains s’évanouissent dans le désert. Je n’ai plus la notion du temps. Où est-il mon éléphant ? A suivre…

 

 

 

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