Elle est allongée. Trop petite au milieu
du grand lit, elle reste immobile. Trop petite pour une vie si riche et longue de souffrances, elle dort là, où on l’a bordée une dernière fois. Aujourd’hui, il n’y a qu’un seul oreiller. Depuis
qu’il était parti, lui aussi, il y avait pour elle dix longues années, elle avait gardé l’autre oreiller. Le traversin et l’oreiller, une institution. Il y a quelques jours, il était venu dans
son rêve pour lui dire qu’il viendrait bientôt la chercher puis, il s’était endormi à coté d’elle. Je n’ai pas osé lui demander s’il restait une trace, l’enfoncement de l’oreiller après qu’une
tête y eût reposé. Elle était heureuse de cette visite inattendue, quitter cette planète de sauvages. Elle est morte une semaine après.
Elle est allongée. Un léger sourire nous
ferait presque croire que c’est bien de l’autre côté. A mesure que le temps passe, que chacun revient dans la chambre où l’on veille ce sourire, il disparaît peu à peu, en même temps que sa
présence s’estompe et se fond dans le temps et que le ton des conversations monte. Tandis qu’on s’habitue et qu’on parle, la mort efface
discrètement, efficacement, rien ne bouge mais tout fout le camp. Efface ton sourire me disait le vieux « juteux » de l’armée française. Et voilà que ta mère s’en va et disparaît son
sourire et te voilà seul, définitivement seul, sans preuve de l’origine, sans début ni fin pour le moment. Une histoire sans queue ni tête. Que de la littérature. Te voilà seul dans ce monde trop
petit, trop absurde, trop violent, trop injuste. Qu’en pensent le tibétain enfermé à « perpète » au fond de la prison chinoise, le sans papier que l’on refoule vers son pays d‘origine
contrôlée où la mort l’attend, l’enfant soldat qui revit les sévices en cauchemar, celui qui croupit à Guantanamo, celle qui meurt peu à peu de froid dans la rue, celui qui carde les matelas
esclave au fond d’une cave. Je voudrais sortir, embarquer seul sur un voilier et disparaître au loin.
fleurs et tomates