Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Tu vas me dire qu’on s’en fout, mais moi, je te dis qu’on est en lune montante...Elle vient juste de passer au dessus du rocher de l'aigle. Pour le moment c’est important, la lune, pour les semis et les femmes qui s’épilent...Après la Saint Jean, la lune on s’en fout, m’avait dit Fernand, les filles apprécieront...Il est plus de minuit. La vallée retentit du cri des bêtes. Les chiens du berger aboient depuis une heure. Ils ont tracé de l’autre côté, à l’ubac, un ou plusieurs sangliers certainement tiennent tête, sangliers qu’ils acculent au bout d’une ancienne restanque ou d’un cul de sac. Alors ils aboient sans répit. Les sangliers redescendent en ce moment des cimes, après avoir piétiné quelques semis d’oignons, ils sont venus labourer à coup de groins autour du fumier de la ferme ; sûr qu’ils ne tarderont pas à tourner autour de mes salades et les trouver bonnes. L’ennui avec le sanglier c’est qu’il monte sur la table et qu’il piétine son assiette. Pourrait même chier dedans ce con. Les humains font çà aussi, quelques fois. Je descends dans la cuisine à deux heures, enrhumé, je préfère veiller non pas les craquantes mais ma salade intérieure. J’écoute la radio. Un homme, un écrivain parle du jardin, de ce qu’il procure. Au-delà des légumes s’entend. Il a une vision Zen du jardin. Depuis minuit, je triturais toutes ces idées en n’arrivant pas à dormir et l’on dirait que j’étais attendu à cette conversation nocturne. Il est trois heures à présent. Les infos, trente deux mille morts en Chine, puis sans rire les résultats de ligue 1 de football. Je repars dans mes rêveries. C’est bien l’autre aspect magique du jardin. Il y a quelque chose. Je ne l’ai pas vu pourtant j’y ai regardé. Je me suis surpris à vouloir y prendre attention. Il s’est passé quelque chose qui ne se voit pas, qui ne s’entend pas, et qui se ressent à peine, à condition cependant, justement, d’y prêter le moins possible attention... A dire vrai cela fait plusieurs jours que j’y pense. Les pommes de terre sont bien sorties, les petits pois grimpent furieusement sur les bambous que j’ai dressés. Les fraisiers sont repartis et les premières fraises rougissent, des grappes vertes attestent d’une certaine abondance sur les cassissiers et les groseilliers, les arbres fruitiers, cerisiers, pruniers, pommiers et cognassiers ont troqués leur fleurs en fruits naissant sous le vert printanier des feuilles. Radis, salades, semis de carottes, tétragone, oseille, thym, céleri perpétuel, consoude de Russie, rhubarbe, plants de tomates, Saint pierre, cœur de bœuf, tomates des Andes, Rose de Bern, etc., poivron jaunes et verts et rouges, courgettes jaunes et vertes, piments, aubergines, curcubitacées, haricots et j’en passe, la base quoi, la base pour vivre de son jardin et éviter de bouffer des pesticides. Parait que la loi sur les OGM va repasser, et l’on perdra alors cette liberté, de produire bio, sans merde dedans ni autour ? En attendant, je la fais là ma révolution, en cultivant cette terre qui est là devant moi, et que j’ai à charge de restituer aussi propre que je l’ai eue...Mais l’affaire est ailleurs...La véritable histoire qui se construit jour après jour, mois après mois, années après années. Le jardin se transforme j’ai pensé, non plus vrai, il me transforme et m’indique autre chose, autre chose que la culture, à moi qui m’en défendait, qui m’y refusait, tant vivre et paraître utile semblait tenir d’un ailleurs par tous désigné. Sous les pavés, non pas la plage, mais la terre, avec ses racines qui poussent et te poussent au cul. Tout à coup, le jardin montre qu’il est un livre à lire entre les lignes, là où passent les courants d’air, là où parait ce qui saute à la gueule du jardinier, ce qu’il ne pourra faire, cette part de travail qui sans cesse recule et se dérobe pour le guider cependant sans jamais qu’il ne soit possible de s’en saisir, pour retourner, défricher, cultiver en somme, offrir, s’offrir, sans être saisi de vertiges. C’est qu’il faut s’arrêter, être assis là, au beau milieu, sous le pommier et regarder sans attendre, parce qu’il est vain d’attendre parce qu’il est bon de s’arrêter et d’entendre la vie glisser doucement vers une porte qui se dessine lentement, celle que l’on prendra un jour, peut être même dans la gueule pour emprunter l’autre voie. Résister c’est parfois s’assoire au milieu du jardin. J’ai la chance d’avoir un jardin, d’autres ont su que, s’ assoire tout simplement là où ils étaient, revenait à trouver ce milieu du jardin, sous le pommier, à déceler ce mouvement discret qui pousse le meilleur de nous même vers autre chose, vers l’indicible. Il n’y a rien à décrire, ce n’est pas possible, autant dessiner la risée sur la peau d’un avant bras qui parcourt ensuite le corps tout entier. Il n’y a rien à décrire du bout d’une binette que je manie comme une canne blanche, juste s’assoire comme pour désobéir et rester attentif sans attendre quoique ce soit, juste être là et se savoir perdu et se savoir donné et n’être rien d’autre qu’un simple voyageur dans une salle d’attente qui n’attendait que toi pour te voir partir. Et c’est là ce qui reste du poète qui dit « ...de mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier... », non, juste s’assoire et disparaître en cessant tout geste inutile, jusqu’à se confondre dans le moindre souffle et enfin, être, pour de bon.