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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La chronique littéraire D'andré Blanchemanche (6)

"Le village de l'allemand" de Boualem SANSAL (Gallimard)
"Journal" de Hélène BERR (Tallandier).
Le hasard des disponibilités parmi les rayons de la Médiathèque de Montpellier m'a conduit à découvrir l'un après l'autre ces deux ouvrages. Je ne puis m'interdire de les relier, de considérer qu'ils s'éclairent l'un l'autre. Parce qu'ils traitent, l'un et l'autre, du nazisme, de la Déportation, de la Shoah. Chacun à sa façon, mais à 65 années de distance. Que donc tout sépare celui qui, algérien, évoque un père allemand, impliqué sans aucune réserve du côté des bourreaux, et celle qui, juive, attend près de deux ans que les bourreaux accomplissent leur effroyable mission. Oui, que tout sépare, mais que rapproche la même volonté de comprendre le pourquoi non point tant des atrocités en elles-mêmes que la capacité d'êtres humains à les commettre.
Boualem Sansal a usé de la fiction. Derrière l'enquête conduite par les deux enfants du bourreau se dissimulent à peine les interrogations de l'écrivain sur cette sorte de continuité dans l'histoire des sociétés humaines, dans leur capacité à transcender le pire. Algérien, il fait allusion à ceux qui, dans son pays, massacrent à tout va, sous la bannière de l'Islam comme sous celle d'une clique militariste. D'où, peut-être, l'obsession qu'il transfuse à ses deux personnages de mettre à nu le mécanisme qui conduisit jusqu'à l'abomination l'homme qui, la seconde guerre mondiale terminée et après avoir endossé la cause du FLN, devint un père respecté, attentif, protecteur.
Hélène Berr leur (lui) fournit de précieuses indications. Son journal s'ouvre le 7 avril 1942. S'en dégage, dans un premier temps, l'impression d'évoluer dans un téléfilm de Nina Campanez. Une famille heureuse. Qui passe son temps entre le 7° arrondissement et Aubergenville. Le temps des cerises, des fraises, des framboises. La guerre est quasi absente, l'Occupation une sorte de pis aller. Papa est vice-président directeur général des usines Kuhlman. Hélène conduit de brillantes études à la Sorbonne.
Mais très vite l'étau se resserre. Des proches, des amis sont arrêtés et disparaissent. Des informations circulent. Hélène devient une proie. Qui survit. Qui se débat. Qui apporte son aide et son soutien à celles et ceux plus démunis et plus fragilisés qu'elle. Elle ne se résigne pas. Le 11 octobre 1942, elle écrit après avoir appris que des amis venaient d'être arrêtés en zone dite libre: "C'est un effroyable engrenage; et maintenant nous ne voyons plus que les effroyables résultats: d'un côté, une méchanceté réfléchie, organisée, rationnelle..., de l'autre d'affreuses souffrances. Personne ne pense plus à la monstrueuse inutilité, personne ne voit plus le point de départ, le premier boulon de l'engrenage infernal."
C'est une jeune femme de vingt un ans qui écrit ces lignes. Française et juive. Puisque la vie l'a voulu ainsi. Et, parce que juive, du côté des sacrifiés. Française donc, et  consciente, puisque spectatrice des drames qui se nouent, que tant de ses compatriotes n'éprouvent aucun scrupule à se placer du côté des bourreaux. "C'est toujours la même histoire de l'inspecteur de police qui a répondu à Mme Cohen, lorsque, dans la nuit du 10 février, il est venu arrêter treize enfants à l'orphelinat, dont l'aîné avait treize ans et la plus jeune 5 (des enfants dont les parents étaient portés morts ou disparus, mais il "en" fallait pour compléter le convoi de mille du lendemain): "Que voulez-vous, madame, je fais mon devoir!" Qu'on soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c'est la preuve de l'inanité de notre prétendue civilisation."
La belle, la resplendissante jeunesse d'Hélène Berr n'a plus d'avenir. Jean, le jeune homme qu'elle vient à peine de rencontrer, ce garçon qu'elle aime, a pris les chemins de l'exil, ceux qui conduisent à Londres et à la Résistance. "Je sais pourquoi j'écris ce journal, je sais que je veux qu'on le donne à Jean si je ne suis pas là lorsqu'il reviendra. Je ne veux pas disparaître sans qu'il sache tout ce que j'ai pensé pendant son absence.... Lorsque j'écris "disparaître", je ne pense pas à ma mort, car je veux vivre; autant qu'il le sera en mon pouvoir. Même déportée, je penserai sans cesse à revenir..... Si cela arrive, si ces lignes sont lues, on verra bien que je m'attendais à mon sort; pas que je l'aurais accepté d'avance, car je ne sais pas à quel point peut aller ma résistance physique et morale sous le poids de la réalité, mais que je m'y attendais..." (27 octobre 1942).
Le journal d'Hélène Berr raconte le lent, l'inexorable cheminement vers l'indicible (la jeune femme décède à Bergen-Belsen, en avril 1945, quelques jours seulement avant que les Anglais ne libèrent le camp). Lorsque l'étau se referme, quand la jeune femme prend conscience qu'elle n'échappera pas à la poigne des bourreaux, elle n'en persévère pas moins à exprimer son exceptionnel désir de vivre. Elle se sait du côté des justes et ne trahira rien de ses rêves.
J'ai lu Hélène Berr après m'être extirpé, endolori, désespéré du roman de Boualem Sansal. La lumière de l'une confrontée aux ténèbres de l'autre. L'autre dont je partage la sourde, l'oppressante angoisse: et si tout cela nous revenait demain, puisque cela n'a jamais vraiment cessé?
Deux livres importants.
Le journal d'Hélène Berr s'installe dans ma proximité.
Je retournerai de temps à autre vers le roman de Boualem Sansal.
 
Avant que de m'éloigner de l'écran, je m'autorise deux digressions, que d'aucuns considéreront peut-être comme un dévoiement du "Journal" d'Hélène Berr.
J'ose.
La première concerne la volonté des vaticancaneux de canoniser le pape d'alors, ce vieillard au visage impénétrable. Le 11 octobre 1943, Hélène Berr écrit: "Les catholiques n'ont plus le libre jugement de leurs conscience; ils font ce que leurs prêtres leur disent. Et ceux-ci ne sont que des hommes faibles et souvent lâches et bornés. Est-ce que si le monde chrétien s'était levé en masse contre les persécutions, il n'aurait pas réussi? J'en suis sûre. Mais il aurait déjà dû s'élever contre la guerre, et il n'a pas pu le faire. Est-ce que le pape est digne d'avoir le mandat de Dieu sur la Terre, lui qui reste impuissant devant la violation la plus flagrante des lois du Christ?"
La seconde me conduit à évoquer le mot qui ne s'écrit plus (à moins que de se risquer à subir un procès pour antisémitisme). Le 22 décembre 1943, Hélène Berr note: "Quand j'écris "juif", je ne traduis pas ma pensée, car pour moi pareille distinction n'existe pas: je ne me sens pas différente des autres hommes, jamais je n'arriverai à me considérer comme faisant partie d'un groupe humain séparé, peut-être est-ce pour cela que je souffre tellement, parce que je ne comprends plus. Je souffre de voir la méchanceté humaine. Je souffre de voir le mal s'abattre sur l'humanité; mais comme je ne sens pas que je fais partie d'aucun groupe racial religieux, humain (car cela implique toujours de l'orgueil), je n'ai pour me soutenir que mes débats et mes réactions, ma conscience personnelle. Je me souviens de ce mot de Lefschetz lorsque nous étions rue Claude-Bernard, et que ses discours en faveur du sionisme m'avaient révoltée: "Vous ne savez plus pourquoi vous êtes persécutés." C'est vrai. Mais l'idéal sioniste me paraît trop étroit, tout groupement exclusif, que ce soit le sionisme, l'effroyable exaltation du germanisme auquel nous assistons, ou même le chauvinisme contiennent un orgueil démesuré. Je n'y peux rien, mais jamais je ne me sentirai à l'aise dans des groupes pareils.'
Hélène Berr n'avait pas encore 22 ans lorsqu'elle écrivit ces lignes.
 
 
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Philippe Maréchal

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