Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La fête de l'Aïd, suite...

Dimanche 7 décembre, chouffe…suite….

Hier c’était Saint Nicolas, en fait je dis çà…On ne le fête pas ici, c’est vrai que je suis un néo, et saint Nico est un gars du nord. Plus de vingt ans ici, et suis- je d’ici, je ne sais pas et je ne suis pourtant plus d’ailleurs non plus. Je suis un être humain, pétri de tout ce qui m’entoure, ou bien  alors puisque l’on est ce qu’on mange, je suis un pré salé d’Ouessant,  un astracan tiré de la contrée du Seigneur des Anneaux, un laineux qui s’dodine et qu’a parcouru l’Atlas ou bien qu’a brouté sur les bords de l’Oise, un bélier des Cévennes nourri aux glands et à la châtaigne. Il y a longtemps j’ai  pris le chemin escarpé, celui des cimes, celui que l’on prend lorsqu’on rêve d’être un jour quelqu’un, quelqu’un qui mange et qui fait manger les siens, quelqu’un qui rêve et qui fait rêver les siens, quelqu’un, quelqu’une… « Frères humains », Je suis un vivant et ma place est parmi vous. Pas si simple le cerveau est bordé de certitudes et les certitudes de frontières.

 

Je suis arrivé à la bergerie, là haut après être sorti de la petite route de montagne, pris le chemin qui mène au bâtiment agricole en contre bas de la maison du berger. Les chiens,  y’a les chiens qui t’accueillent en gueulant, en prévenant aussi. Bernard n’est pas encore arrivé. Bernard, berger des Cévennes et ce matin chasseur, Bernard y est encore quand arrivent cinq voitures, propres comme des  sous neufs ou bien des  voitures de la ville. Claquement de portières, ils descendent, sous le soleil qui les regarde. Elles étaient pleines. Ils me scrutent, considèrent, dévisagent, ceux qui savent, étonnés, d’autres me sourient. J’attends comme eux. Le berger a son heure. Il est maitre de son temps. Ils sont arabes. Ils m’expliquent qu’ils sont venus pour les moutons. Moi je leur dis que je suis venu pour filmer le berger. Cà les fait rire. Je leur demande si je peux les filmer aussi. Celui qui est plus chef que les autres les consulte. Chez les hommes, c’est une manie, y’en a toujours un qui est plus chef que les autres. Palabres, j’attends. Ils ne veulent pas qu’il me dit. Ils sont venus choisir et acheter des moutons pour l’Aïd. Je m’écarte, installe mon pied de caméra, je zoome sur le massif de l’Aigoual, enneigé, pépère et majestueux. Je suis déçu. Le plus ancien se pointe. Sans quitter l’œil de la lorgnette la conversation s’engage.

-Tu sais ce que c’est l’Aïd toi ?

- Oui, alors,…record…

-Alors tu sais… ?

- Oui,…je me redresse…Abraham, Dieu, son fils…le couteau, le sacrifice et puis non…ouf, ce sera le mouton, enfin  le mouton, forcément le mouton il n’a pas de chance….

Il m’explique. Il est content. C’est « le Hadj ». C’est l’ancien, celui qu’on respecte, parce qu’il a fait le pèlerinage à la Mecque. Il me sourit. On dirait qu’il fait sourire ses dents. On dirait mon oncle.  Mon oncle aussi avait des ratiches en guise de dents. Je  me souviens… je suis un gamin. Mon oncle m’explique la messe pendant qu’on est à la pêche…- ben tonton, c’est pour çà qu’on est des pêcheurs ? – oui, et t’arrête de jeter des cailloux dans l’eau sinon je t’en mets une…Je reviens à mon interlocuteur…il me dit :

- je veux bien que tu filmes demain, à l’abattoir…tu viens demain, avec ta caméra.

Les autres me regardent. Ils me sourient tous à présent. Bernard arrive. Cà s’animent…il me fait un clin d’œil. Ils disparaissent dans la bergerie, en parlant bruyamment. Je reste là, comme un con. Comme un gamin que son oncle n’a pas gardé pour la chasse. Je tourne quelques images « léchées ». C’est la consigne, faut que j’m’applique…des images léchées pour faire joli. Je me dis merde et que c’est con, je loupe. Je ramasse mon bordel et je descends à la bergerie. Avec ma caméra. Ils me regardent et je leur dis, faut qu’je commence maint’nant sinon on va rien comprendre…Ils sont d’accord…ben çà alors…

Bernard est à genoux, son carnet, son crayon à la main, la tête relevé vers eux tout autour, et tout autour, des moutons, des moutons partout, des gros, des p’tits, des moutons, putain des moutons qui disent « mais… mahna, mahna… » mais y’a pas la musique et c’est pas les muppets. C’est sérieux et çà sent le mouton. On choisit, au milieu du foin, les bons numéros, les bonnes bêtes. –pas celui là, c’est pas bon, il est blessé…comment çà blessé… fais voir…mais non…et puis c’est noble, il s’est battu…Il sera bon pour le service. Tout le monde parle, choisit, compte, jauge, et le téléphone, portable le téléphone…Un gamin est assis sur les barrières, un vieux agite son bâton, il frappe à l’épaule un plus jeune qui ne bronche pas. Je filme tout ce   bordel ambiant, c’est sympa. Un voyage qui se déroule près de chez moi, y’avait longtemps, trop longtemps que je n’tais plus parti. C’est moins sympa, pour les moutons, choisit un par un, après âpre discussion. Il fait sombre par endroits, à d’autres coins la lumière qui vient des fenêtres ornées de toiles d’araignées dégueule dans la bergerie et m’éblouit, j’oublie que j’ai une caméra, des fois elle marche toute seule, moi aussi, je suis tellement là que j’oublie aussi que je suis là. Je suis dans un film. Je suis rentré dans l’objectif comme une souris dans un gruyère. Les moutons se tirent dans les coins, mais y’a plus de coins, vu qu’il ya des moutons partout. Et puis y’ a des hommes au milieu des moutons. C’est bon de s’oublier parce qu’on est là, parce qu’on regarde, parce qu’on est vivant.

Un bélier, plus de six mois, avec ses roubignolles. Tout le monde est content, le p'tit Tarek veut que je le filme, pour sa maman…Papa veut bien, bon moi je voulais pas…on verra bien. Tout le monde sort, en parlant toujours, avec la bouche, avec les mains, avec tout ce qu’on peut…Ils veulent qu’on fasse la photo avec Bernard. Bernard a son fusil à l’épaule  et maintenant ils repartent et Bernard va enfin pouvoir manger, car il reçoit et Nadine a préparé le repas, un couple d’autres bergers, des bergers de la garrigue,  et ils sont là. Moi aussi  et je m’en vais tiens, à demain…une autre voiture arrive…s’en est d’autres qui viennent choisir aussi…Nadine elle gueule…y font chier, c’est prêt et après faut que tu sortes les moutons…

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

À propos

Philippe Maréchal

citoyen du monde
Voir le profil de Philippe Maréchal sur le portail Overblog

Commenter cet article