Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

Pouce


Conduite toute en douceur et soignée d’un automobiliste, excepté, un petit nuage gris bleu de gazole au cul du carrosse, personne n’est parfait. A peine il déborde sur le milieu de la route. Tout va bien, sauf pour la pâtée jaune bouillie qui vient de s’écraser, l’infortunée, sur le pare brise teinté. La petite figurine déodorante gigote sous le rétroviseur. En cet instant de bonheur parfait,  il est « zen ». Il est bien aise dans sa grosse caisse dernier cri, peinture alu, four wheels  drive, une console plaquée bois, la climatisation. Le conducteur monte légèrement le volume de la radio. D’un geste de la main, il amortit un petit rot de café  sur le revers de ses doigts. La main gauche, fait semblant d’ignorer et tapote le volant. La route cabossée et gravillonnée tente de se faire belle grâce au maquillage des employés départementaux. Modèle de patchwork en bitume, elle s’étend langoureusement au fond de la vallée. Le soleil éclate le petit matin. Eclatés également, quelques crapauds laminés, sèchent sur l’enrobé de la D.D.E. Pour l’automobiliste local, il y a trois écoles de conduite en matière de batraciens. Premièrement, la plus parfaite indifférence, il roule. Deuxièmement, le slalom généreux et risqué, il respecte la vie des bêtes. Troisièmement, tout aussi audacieux, le zigzag rageur, il fait carton plein. Ces trois cas d’école se rencontrent surtout à l’automne, pendant les nuits humides où les crapauds sous les gouttes, aiment à parcourir l’asphalte comme des ribaudes.

Au détour d’un virage, il aperçoit, sur le bord de la chaussée, un auto stoppeur, pas du genre cool qui traîne en bob et en vacances. Il n’appartient pas à la troupe transhumant en zone de moyenne montagne, 1er manipule, 3ème cohorte, 2ème quinzaine de juillet. Non, on n’est pas en été d’abord...  c’est juste la silhouette d’un homme aux contours incertains, l’air  perdu dans une vallée de larmes en crise. Le conducteur du rutilant tout terrain distingue un humain, dont émerge vaguement un geste timide. Çà casse l’ambiance et çà lui pète la bulle.

Tandis qu’au bord de la route, c’est le signal. L’auto stoppeur envoie l’expression conventionnelle du bout de la main, cri du cœur de son gros doigt, un pouce relativement timide qui n’osait plus souhaiter être remarqué  sur cette voie si peu fréquentée. Le corps tout entier se vrille autour du susnommé pouce. Il se tourne vers la voiture. Plus vraiment solidaire, La tête n’y croit guère. Elle se la joue mauvaise et pessimiste. Elle continue son chemin. Elle s’entête dans sa démarche. Et ce qui n’est pas la moindre des choses, elle évite aux pieds, rappelés à l’ordre, l’humiliation d’une crotte de chien, ou d’une capitulation dans les fossés humides. Sans compter qu’elle pourrait à ne pas y regarder, se prendre la gueule contre un poteau, ou se ramasser le nez sur un remblai.  Le pouce, plus franchement en l’air, au bout d’une main sans illusion, et d’un bras indécis, fait son boulot de pouce. Rien à lui reprocher, on ne sait jamais ! Grande gueule et mal élevé, quoiqu’il ne demande qu’à se redresser, un autre doigt, au caractère  rebelle, est sans cesse réprimé.

 Retour à la voiture, sur l’écran du pare brise tel un puceron sur la télé,  agace un inconnu...C’est tout dire. Vraiment, çà démolit l’ambiance ce pouce ! Trop tard, ou bien trop vite parvenu au niveau de l'ignoré. Deux regards furtifs se croisent. Promptement, ils se jaugent. Echange de l’impossible. L’un sait qu’il ne s’arrêtera pas même s’il fait semblant de l’envisager. L’autre sait qu’il ne sera pas pris même s’il fait semblant de l’espérer. Le temps, vieux farceur réputé pour son système pileux, a offert un poil de seconde. Mais c’est mince. De toute façon, il y eut laissé la barbe que l’infructueuse communication se fut transformée aussitôt en une incompréhension déguisée. L’auto stoppeur n’est désormais  qu’un petit souci évanoui dans le rétroviseur,  dégât collatéral d’un égoïsme ordinaire. La voiture pilote. Le conducteur la suit. Obligé, il est embarqué. Il a trop de pédales au bout des pieds, ou trop de pieds au bout des jambes. Enfin il ne sait plus. Il se tait, la bouche ouverte... va avaler le poil du temps. Il tousse. Il simule un air bête. Un cours instant, un quart de poil, c’est très mince, il a fait semblant de pas avoir vu, ou pas compris. A la fin, c’est emmerdant, quand même ... Pas la moindre excuse d’un véhicule qui le suivrait de trop près. Mais bon, l’endroit de toute façon ne s’y prête pas. Si, il y a une voiture qui suit. Ah une voiture qui colle, c’est dangereux, s’il ralentit brusquement. De peu, on frisait l’arrêt par réflexe humanitaire.  S’amorce déjà le temps des remords ou des justifications, preuve qu’il y eût tout de même un semblant de début d’échange entre deux êtres qui auraient pu... On ne saura jamais quoi. Il est  bien aise dans sa bagnole. Dans la voiture, à la radio on entend l’animatrice de l’émission poursuivre son interview, « çà vous fait quoi d’être reconnu dans la rue ? »

 

 

 

 

 

 
 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

À propos

Philippe Maréchal

citoyen du monde
Voir le profil de Philippe Maréchal sur le portail Overblog

Commenter cet article