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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

Le Papet

...la maison mitoyenne  à la mienne, je vois de la lumière dans la cave, chez Francis, mon voisin. Sa cave, comme toutes les caves de ce côté ci, donne directement sur le chemin. Une cave dans ces maisons c’est des tonnes de pierres, une suite à parpaillots, une succession de pièces voutées, qui s’enfilent en petits labyrinthes, où l’on trouve souvent une cuve à vin. Dans la cave de Francis, çà sent la pomme, la bonne grosse pomme à couteau, entreposée en caisses, à cotés des patates,  et puis ça sent un peu le gazole aussi. L’odeur vient  de la cuve qui jouxte la Chaudière. Derrière l’établi ou sont alignés ses bigots, sortes de fourches à deux dents comme celles des morses, il y a tous ses outils et encore ceux de son père et même ceux de son grand père, et va savoir plus loin encore qu’il se complimente, du temps que lui bénit, du temps des anciens. D’une époque qui resurgit à grands trains, où les Bouygues du moment payaient leurs hommes d’un sot de terre  pour qu’ils puissent ajouter à leurs restanques de quoi obtenir un jardin qu’ils cultiveraient  en potager à flan de montagne. Il y a des haches qui datent de deux siècles au moins. Avant on coupait le « busco », c’est à dire le châtaignier dans la langue d’Oc  -comme çà, tu vois, en crachant dans les mains…et il me sort une des haches et me fait le geste…

- Tu n’as pas connu çà, toi ? qu’il me dit en riant comme un vieux paysan qu’il est, car quoique tu aies fait ici si tu viens des temps en noirs et blancs, tu en es un de ces paysans, ouvrier ou bien commerçant, instituteur ou bien pasteur, berger ou maquignon, tout le monde ici a fait suer la terre, qu’il en fût, ou bien au-delà de ses heures, pour vivre un peu mieux, sans toutefois gagner plus…

 Francis a 75 ans. Il en est fier autant qu’il s’en attriste toujours, perclus de douleurs, comme autant de signes avant coureur d’un changement des temps à venir. Francis est fier mais il a mal aux genoux. A ce titre, l’ancien est un vrai baromètre, et plus il gueule et plus c’est sûr, il fait pleurer la pluie. C’est comme sa corde à linge qui se tend ou se détend selon la météo à venir. La prévision se lit à chaque lessive ou bien à chaque rhumatisme du papet. Ce jour là, Francis est sur « variable ». Si météo France l’embauchait on entendrait à la radio :  « Fan dé pute, Boudïou j’ai mal… » Traduction : Il va pleuvoir. Lui aussi possède sa cuve à pinard, refaite en béton. C’est le dernier dans la vallée à faire ses vendanges, environ 700 litres de Pichegru, à 10 ou 11 degrés qu’il s’envoie depuis toujours, un litre le midi et un litre le soir, c’est la ration. Ajouter qu’il est célibataire et que çà tient chaud le soir et que dans les draps froids et humides avec la télé au bout, au pied comme on dit, même si c’est au pied du lit, le prime time il s’en fout comme de ses premières « pieyres* », lui ce qu’il aime, c’est les infos et la météo avant tout . Francis, on ne lui « demande pas à monsieur si monsieur sait s’en servir »  comme les deux autres vieux qui étaient aussi mes voisins et qui à présent sont morts,il a toujours vécu comme çà, le chaud, le froid, la pluie, le soleil, le travail, manger, un peu, du peu un peu de tout, pour tout dire pas grand-chose, le juste nécessaire pour traverser la vie, sans bruit. Pour lui, les seuls changements à présent, c’est du Pernault le midi, et du Pujadas le soir, sinon c’est comme d’habitude, du lapin, un peu de mouton, plein de légumes qu'il cultive en jardinier avisé, et puis du pinard, du Clinton qu’on l’appelle. Un truc moyenâgeux, propre à désinhiber le soudard, un liquide pourpre et épais comme une pâte à crêpes qui éclaire le sourire édenté et bon  à tordre l’estomac du margoule, et qui culotte les tripes, définitivement, clé d’évêque en mains.

- Té, tu n’as pas l’air de rire môsieur le voisin, me lance t’il quand j’entre dans sa cave alors qu’il frappe une vieille lame de faux d’un antique marteau. Il me vient à l'idée les vieux c’est comma çà, à côtoyer la mort chaque jour un peu plus près, ils s’occupent même de leurs instruments qu'ils mettront à son service et c’est ainsi que la faucheuse l’emportera surement, en bon ouvrier avec ses outils parés.        

 - Bonjour monsieur, qu’il me relance en riant, découvrant ses dernières dents à l’image de ses outils. Le nez s’est fraisé et les cheveux devenus rares sur son crâne s’éparpillent et se tordent en ressorts lui en donnant  l’air du papet, chef de la tribu des  hirsutes.

-Et La petite et la poupée sont parties ? Oui, c’est çà, çà leur fait des vacances. Eh à toi aussi. -, faut bien…

 Je continue à le regarder faire, à marteler ses lames, puis il s’arrête et s’assoie sur deux caisses et me raconte encore l’ancien temps. Que je l’ai vu de la veille, de trois jours ou bien d’un mois, c’est pareil, la conversation reprend au même endroit, 1956…après c’est selon, on remonte le temps ou on se laisse aller au fil des saisons.

 - Tu n’as pas connu çà, toi ? Qu’il recommence.

 - Tu n’étais pas né…Avise...

 - Non c’est sûr et j’avais bien raison…

 - Hé, tu blagues bien toi… riant de plus bel, montrant cette fois ci toute sa dentition, pas plus de trois chicots visibles,…

 - Mais ici on n’a pas toujours ri, tu le sais pas çà, l’hiver 56…  tous les oliviers ont péri du gel, tu le sais pas çà, répète-il encore, avant, c’était pas comme maintenant, les saisons étaient marquées et il y avait de la neige de la cime jusqu’en bas, tiens 15 ou 20 centimètres là, devant la porte…et çà n’empêchait pas de faire ce qu’il y avait à faire…

Si, je le sais, çà fait dix fois au moins qu’il me le dit, et puis qu’il était maçon aussi, et que lui, il portait à l’épaule au moins quatorze tuiles à monter sur les toits, et que ce n’étaient pas des tuiles comme maintenant. Pour lui, ces tuiles canal, elles étaient moulées sur des cuisses de grosses femmes, à Marseille… Pour lui la marseillaise c’est un hymne aux femmes à grosses cuisses…à chaque fois qu’il remontait l’échelle et hop il en reprenait quatorze et que les patrons de l’époque c’était autre chose que maintenant, et que maintenant avec toutes les machines… Et çà fait au moins dix fois que je lui dis que les patrons de l’époque, ils avaient bien de la chance d’avoir des ouvriers comme lui…et puis je ne dis plus rien parce que je me dis que les patrons d’aujourd’hui n’ont pas de chance d’avoir rencontré un mec comme moi et que c’est bien fait pour eux et que je l’aime bien ce papet et que les conflits patronat ouvrier çà ne lui parle pas beaucoup. A quoi bon lui dire qu’aujourd’hui d’une manière on y revient. L’injustice, on y revient toujours. Travailler même dur et même pour pas grand-chose c’était déjà moins dur que ce qu’avaient connu ses parents à la magnanerie et puis Francis, il s’égaie à parler comme çà. Il se souvient de sa force, de ses muscles, de son corps de jeune homme. Ca lui réchauffe le cœur, même que… des fois le cœur il a des ratés, et que même on sent bien que çà lui fait peur, lui qui à part son pinard n’a jamais fait d’excès, deux litres c’est rien, pas de sulfates, pas d’additif, 10°, jamais rien fumé, jamais dormi à deux, ou bien rarement, à l’occasion, il y a longtemps. Encore qu’avec la vieille qu’on appelait Carmen, et qui se chaussait en basquettes, sautillante octogénaire et cleptomane, jusqu’à ce qu’elle décide d’arrêter de respirer du vertige  de vivre aussi longtemps, on se disait bien que c’était sa copine et même qu’on n’en sait rien et que c’était pour soi, juste s’imaginer les vieux, un peu à être heureux, comme deux gosses assis sur les murets à vous saluer en se moquant. Pas plus, pas moins qu’à tout passant, se risquant sur le pont qui enjambe l’Hérault. Oui, on sent bien que çà lui fait peur, un peu quand même de mourir, putain mourir, c’est con comme idée. Mourir, c’est con comme la mort. Des fois on la souhaite tellement pas, même si on s’emmerde la vie à en mourir, et puis on y tient pas, parce que, parce que, tiens, on ne sait pas, parce que on a beau dire, tu le sais toi ?...ou bien en avoir lu des tonnes ou pas plus épais que le calendrier de la poste avec le fusil  accroché au dessus, comme dans la cuisine de Francis, on sait pas, on sait rien. La mort, c’est tout noir là dedans. On n’en a un peu les pétoches. C’est comme dans la caboche, quand on a trop bu, et qu’on s’endort dans la chambre, froide, avec la buée qui sort de la bouche et que demain, cette bouche se réveillera avant les yeux.  Et puis mourir Francis, finir en tête de veau,…mourir en bonne santé, sans jamais avoir fumé, et puis encore fumé, sans avoir mangé et puis en avoir repris et puis surtout avoir partagé, sans avoir bu plus que de raison, juste tes deux litres qu’à ton époque on jugeait aussi raisonnables que deux verres de maintenant, sans avoir aimé jusqu’à la perdre, la raison, sans avoir ri, ni avoir pleuré aussi, sans avoir joui, puis s’être fait chié jusqu’à la retrouver, l’envie, jusqu’à la dévorer, la vie, et tout çà sans retrouver ses potes au p’tit bistro enfumé, le nez dans le faux col d’une bière, à dire des conneries, ou bien à rêver d’amour…parce que t’y vas jamais au bistro, hein Francis, mourir en bonne santé, n’avoir manqué de rien et en fin de compte de tout, dans le plaisir canaille, de voir sa vie qui s’tire, au bout d’une sèche qui fume, et qui te dit combien c’est bon le temps qui passe, mourir tristement, ramassé comme une clope, tordue à peine tirée, d’une première taffe et laissé dans l’cendrier, mourir en bonne santé, et laisser son corps à la bière, embaumé pour l’éternité et l’ennui dans les cafés du Siècle des siècles avec conservateurs, émulsifiants, lécithines de soja, 2 traces de cacahuètes,, 11 traces d’urine, 1% d’OGM, un de polonium et des graisses hydrogénées…Putain mourir quand même.

 Il continue à parler le Francis et moi je me suis perdu dans mes idées à la con. Alors je lui dis que je dois y aller, même si je ne sais pas bien où, je fais comme si, entre décidé et sérieux, c'est-à-dire pas bien loin,
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Philippe Maréchal

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