Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
"Les onze" de Pierre MICHON (Verdier). Le Lecteur n'ira pas par quatre chemins. Non. Droit au but. Ce roman est une merveille. Une merveille d'écriture, ce qui ne surprendra pas celles et ceux qui ont pris l'habitude de fréquenter Michon. Une merveille de "mise en scène": cette histoire d'un tableau commandé au peintre Corentin afin d'immortaliser les principaux acteurs du célèbre (???) Comité de salut public. Alors que la Terreur atteint à son terme. Une oeuvre majeure autour de laquelle se pressent aujourd'hui les visiteurs du Louvre. Michon entremêle, pétrit et refaçonne ce qui appartient à l'Histoire et ce qui relève de la fiction, dans un jeu d'une inouïe subtilité. Ce roman, le Lecteur le certifie (à ses risques et périls), se révèle comme un pur moment de vraie, de grande littérature.
"Composition française" de Mona OZOUF (Gallimard). Que doit saluer le Lecteur? Les pages superbes que Mona Ozouf a sous-titré: "Retour sur une enfance bretonne"? Ou bien celles au long desquelles l'historienne pose avec beaucoup d'intelligence et de pertinence les questions du devenir d'une république dont les fondements seraient menacés par ce qu'il est convenu d'appeler la "montée des communautarismes"? Le Lecteur s'est laissé gagner par une sorte d'allégresse lorsqu'il a découvert les pages consacrées à l'enfance. Une enfance des années 30. La fille de l'institutrice de l'école publique, dans une région où les écoles confessionnelles prétendaient encore à l'hégémonie. Ces pages-là fourmillent d'anecdotes qui nourrissent, en quelque sorte, la seconde partie de l'ouvrage. Une petite fille plutôt bon élève, évidemment, mais que le cheminement du père décédé conduit à se confronter à la culture que le modèle républicain s'évertue à maintenir dans les oubliettes. Une confrontation qui conduira progressivement Mona Ozouf à s'interdire de se reconnaître ou de s'identifier dans les dogmatismes. Ce qu'elle explique d'une manière que le Lecteur estime convaincante dans le dernier paragraphe de son ouvrage.
"Est-ce en raison de ces habitudes scolaires qu'à la question: qui êtes-vous, nous ne sachions répondre qu'en racontant une histoire, la nôtre? Cette histoire, nous disent les communautaristes, est faite de notre appartenance à la communauté. A quoi les universalistes répondent qu'elle n'a rien à voir avec l'appartenance. Je ne crois ni les uns ni les autres. Ni les universalistes, parce que notre vie est tissée d'appartenances. Ni les communautaristes, parce qu'elle ne s'y résume pas. Après tout, c'est l'individu qui tient la plume et se fait le narrateur de sa vie; le narrateur, c'est-à-dire l'ordonnateur, l'arrangeur, l'interprète. Or, la narration est libératrice. C'est elle qui fait de la voix "presque mienne" d'une tradition reçue la voix vraiment mienne d'une tradition choisie. Elle qui dessine l'identité, mais sans jamais céder à l'identitaire car le parcours biographique corrige, nuance, complique à l'infini la vision absolutisée des identités."
Voilà. L'ouvrage de Mona Ozouf s'éclaire pour qui voudra bien prendre le temps de le découvrir. Le Lecteur, quant à lui, au fil de son errance, ne s'est peut-être pas défait de quelques unes de ses certitudes mais, de toute évidence, il s'est confronté à des contradictions, les siennes, qu'il persévérait, jusque là, à refouler. Si, par exemple, il n'endossera pas la burka (et ne la fera endosser à aucune de ses nombreuses maîtresses), il comprend mieux le pourquoi de ses réticences à ne serait-ce qu'accompagner la croisade que vient de lancer le bolchevique Gérin.
"Jeudi saint" de Jean-Marie BORZEIX (Stock). 6 avril 1944. L'armée nazie, qui anticipe sur le débarquement, commence à refluer vers les côtes normandes. Les hordes SS se livrent à des "exactions" (mot fort à la monde pour qui veut s'éviter de décrire l'abomination) dans quelques villages de Haute-Corrèze. Dont le massacre de celles et ceux qui apportent leur aide à la Résistance. Mais aussi quelques juifs qui avaient cru trouver un refuge fiable dans les coins les plus reculés du Limousin. Les SS laissent derrière eux des cadavres. Dont ceux de quelques juifs inclus dans l'anonymat collectif des millions de morts de la Shoah mais absents des monuments où s'additionnent les noms de celles et ceux qui "donnèrent leur vie" pour la France. Au terme d'une longue et patiente enquête, Borzeix parvient à reconstituer les derniers instants d'un réfugié juif fusillé pour l'exemple et à retrouver les enfants du sacrifié. Un exercice plutôt réussi sur la mémoire et sur ce que ceux qui écrivent cette histoire en font.
J'ajoute que Borzeix mentionne plusieurs fois, dans ses évocations de la Résistance, un petit village de ces recoins perdus du Limousin. Tarnac. Etrange et évocateur rapprochement sur "l'esprit de Résistance"? Que l'Auteur n'avait évidemment pas anticipé, puisque son enquête s'acheva au cours de l'été 2007. Mais qui renvoie à certaines des questions formulées par Mona Ozouf dans cette composition tellement française qu'il devient urgent de reconnaître que la République est une construction qui est très loin encore de son achèvement.
fleurs et tomates