Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
-Oh puté, y sont beaux tes poireaux...
-ah oui, je mets ce qu’il faut...
- t’as pas peur ?
- eh non ceux là je les vends...
Il arrive. Cà fait un quart d’heure que je scrute l’horizon. L’horizon c’est 400 mètres dans ce coin de vallée, vers le sud est. Il arrive dans un vrombissement de moteur poussif, un bruit de carcasse de tôle greffée au polyester. Il arrive dans le déchainement d’un concert de klaxon démesuré au regard de la clientèle nombreuse qui l’attend à cet endroit, en gros moi, et dans les jours de grande affluence et de vent porteur, la voisine. Il arrive le poissonnier dans la frénésie générale des chiens de bergers qui l’accueillent comme une brebis à quatre roues et légèrement plus grosse que les autres. Il arrive et moi je l’attends comme j’attends la marée sur le bord de l’estran. Il freine d’un coup sec dans un nuage de poussière et donne à ce coin un petit air de western. Le panneau latéral s’ouvre tandis que je m’avance. Avec ses lunettes qui semblent toujours embuées été comme hiver, il me salue d’un sourire un peu fier. Ici dans les montagnes, c’est lui le représentant officiel de Poséidon auréolé sous les aisselles d’un parfum de poisson. Les poissons, justement, ils ont tous une gueule de raie et sont alignés comme des compagnies et régiments un jour de 14 juillet. Survolé de façon impériale par quelques mouches hélicoptères et autres aéronefs imprévus dans le spectacle, que le maitre de cérémonie balaie d’un revers de main comme d’une grande claque il balance un frelon qu’avait qu’à voir ailleurs si çà sent l’urine dans la bergerie, merde, fermez l’banc.
Et moi je suis ravi comme un parisien dans les année 60 qui aurait regardé la mer enfermée dans sa deux chevaux un jour de pluie. Je contemple, les dorades, les colins, les maquereaux, les sardines, les limandes, les crevettes, les tranches d’espadon, de saumon , les filets de lieu noir, j’aime le jaune, ceux de cabillaud, la blancheur gélatineuse noix de coco de calamars et hop je demande mon dû, ma tranche de mer à domicile, je respire un grand coup d’iode et je repars avec ma godaille et un citron, con. Le panneau latéral se ferme, et le poissonnier, satisfait d’un sourire à la François Morel repart, appareille qu’on devrait dire vers une autre escale, apporter la fraicheur des fonds marins, un ersatz d’embruns mêlés de fumée de gasoil au fond de ses montagnes qui attendent Godo comme moi j’attends la mer.
- eh t’en fais d’autres des poireaux ?
- eh ouais, pour moi un peu, ce serait dommage d’en faire que pour les autres.
- et ben ouais...quand on sait ce qu’on mange...
Va falloir un jour embarquer avec ton poissonnier et remonter le cours jusqu'à l'estuaire.
Et ton voisin fera le poireau en solitaire...sa traversée à lui...
Bientôt le figaro philippe?
Je m'entraine sur les lacs du haut doubs en ce moment, un jour peut être la mer? Qui sait! pardi!
Le bise à vous.
julien