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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

Anna

Un texte superbe de ma cop Monique...

 

ANNA

 

 

* “Prends ça, sale moujik”

 

 

Elle enfonça péniblement son épingle à chapeau dans la peau de sa toque de feutre noir. Rajusta son col. Le miroir la trouva un peu pâle. Elle repoudra le front, rosit les joues.

Restait l’épreuve du rouge à lèvres. D’abord, elle s’assit et rapprocha le miroir grossissant jusqu’au bord de la coiffeuse. De la main droite, elle attrapa vivement le tube. De la gauche, elle saisit son bras droit. Elle cala les coudes sur la table. Il fallait réussir du premier coup le circuit imprécis des lèvres si minces. Ne pas trembler. Respirer. Apnée bouche ouverte.

Ça y est. Elle avait fait la moitié du trajet. Restait à fermer la bouche en avalant les lèvres pour imprimer la deuxième partie. Elle lâcha le rouge, le fit tomber sous la table.

Ne pas se baisser. Elle chercherait ce soir. Elle prit un peu de recul pour apprécier le résultat. Bon ! Elle considéra que ça allait. Et puis, le temps pressait. Elle devenait nerveuse.

 

Elle jeta un œil sur le réveil de la chambre : 5h45. Dans un quart d’heure, elle serait en bas.

Elle venait depuis près de trente ans à la station de la Bourboule suite à son accouchement difficile. Elle venait y prendre les eaux un mois par an. Au début, Théophile l’accompagnait mais il s’ennuyait. Il s’ennuyait aussi à Paris mais à Paris, il ne le savait pas : le cercle de bridge en semaine, Vincennes le dimanche. Il remplissait sa vie consciencieusement.

Elle ne l’aimait plus depuis ce soir d’été où il lui avait préféré définitivement le cabaret, peu de temps après la naissance de ce fils, à qui elle avait attribué le nom de son grand-père russe. Le jeudi était pourtant son soir à elle. Le seul de la semaine. Il n’y eut plus de soirs. Seulement des journées interminables à attendre l’heure des repas.

 

Anna éteignit la lampe de la chambre, sortit, osa la clef dans la serrure. Y renonça. Elle sentait maintenant le tremblement parcourir son corps entier. Elle traversa le long couloir feutré de rouge, s’efforçant à respirer lentement, enfila ses gants. Elle avait remarqué que cet exercice lui était plus facile en marchant.

 

Le jour de ses cinquante ans, elle avait décidé de se débarrasser de Théophile. Sans hésiter, elle lui administra le bouillon de onze heures sous forme de petites pilules bleues qu’il prenait pour le cœur. Le médecin fut formel : crise cardiaque. Le pauvre homme se fatiguait trop.

Elle l’enterra et commença à vivre. L’été à Nice, l’hiver à la Bourboule. Le reste du temps à Deauville ou à Paris pour encaisser ses rentes.

 

Elle est maintenant en haut du grand escalier de marbre. Premier vertige. Elle s’agrippe à la rampe, ferme les yeux. Regarder droit devant. Ses jambes tremblent sur les bottines. Avancer un pied, chercher la marche. La tête droite, une main crispée sur la rampe, l’autre sur son sac à main, elle affronte les cinquante trois marches quotidiennes en comptant à voix haute.

Elle est dans le hall. Vacille. Le pilier central n’est qu’à quelques centimètres du bout de son doigt. Elle se jette dessus. Enlace le pilier. Souffle. Ferme encore les paupières.

Plus que quelques pas, quelques mètres. Les yeux fixés sur sa table, elle avance, les bras en avant. Le dossier, la chaise. Elle est assise. Elle se redresse, scrute le bar. Vide. Éteint. Maintenant les secondes pèsent lourd. Il est 6h00. Luigi devrait être là. Ah ! Le personnel ! Derrière le bar, elle aperçoit les bouteilles parfaitement alignées. Ses mains s’agitent. Tremblent de plus en plus. Elle mord dans ses gants.

Les lèvres tremblent aussi. Elle enrage. 6h05 minutes. Les pas derrière le bar.

Luigi est là.

Ne pas le regarder. Calmer les mains. Serrer les dents.

Luigi s’approche d’elle : elle déteste ce bellâtre italien au sourire niais.

“Bonne journée, Madame Anna.”

Elle ne répond pas. Il le fait exprès. Elle en est sûre. Luigi pose la bouteille de vodka sur la table. Puis, repart chercher le verre.

Anna se saisit de la bouteille, l’ouvre, avale une gorgée au goulot, la repose.

Elle sait qu’il l’a vue.

Il apporte le verre. Anna verse lentement l’alcool dans le verre.

Luigi observe dans le miroir la vieille dame, ses joues écarlates, son rouge à lèvres comme un gros trait rouge sous le nez, les cheveux gris échappés de la toque et la robe de soie verte un peu fripée qu’elle porte depuis près d’un mois.

“Bonne journée ! Madame Anna !”

 

Monique Simond

 

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Philippe Maréchal

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Cécile D. 30/11/2010 19:58



Très beau texte en effet , Monique ! si bien senti si bien écrit... on a tous une Madame Anna dans notre paysage! Bravo! *_*